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19 décembre 1946
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 Article publié le 19 février 2017.

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Mais, à quand la liberté dans le camp ? Il y aurait une véritable rébellion si l’on pouvait supposer que cette invraisemblable situation allait encore durer plus de deux ans, voir cinq pour les plus oubliés ! Pas pour le Docteur et son ami le sergent-major Donald. Un bras puissant de Boston les sort enfin du désespoir. Pour le premier, impossible d’être rapatrié enfin vers les États-Unis avant l’année très prochaine mais un beau visa d’immigration en poche, le docteur Berheim peut patienter…son jour de gloire va arriver. Quant au deuxième, lui qui pense tenir un excellent filon de chantage pour la vie entière, une surprise de taille l’attend. Plus encore pour Nick, son cher frangin.

 En ce même 19 décembre 1946 un événement extrêmement grave plonge la France dans un nouveau conflit armé. Sur leur soi-disant patrie aux couleurs bleu blanc rouge qu’ils refusent, les Annamites révoltés contre l’oppresseur européen entrent officiellement en guerre. Fortement armées par les Russes et par les Chinois, les nombreuses troupes, prises en main par ce génie stratégique qu’est le général Giap, vont donner bien des maux de tête au corps expéditionnaire français.

 

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  Impossible d’arriver sur les plus hauts échelons de la criminalité sans maintenir un très efficace réseau d’informateurs. La réputation d’Ibrahim Berheim n’est pas surfaite. Une petite souris ne peut tirer un pet dans la ville de Boston sans que Toad Smoker(1) ne le sache. Ce surnom qu’il vaut mieux éviter en sa présence, sous peine de mort, fait référence à sa corpulence, sa petite taille, ses yeux globuleux et son éternel havane flanqué entre des lèvres lippues.

 Le "crapaud fumeur" touche à tout ce qui peut rapidement procurer du fric facile et il réinvesti aussi vite en opérations honnêtes mais elles aussi fort rentables. A part la classique prostitution, son génie a misé sur une nouveauté…un réseau masculin dédié tant aux dames qu’aux hommes d’une certaine tendance. Le trafic de cigarette de contrebande ainsi que l’alcool rapporte également des sommes rondelettes mais sa prédilection va vers les salles de jeux clandestines. Toutes celles de la ville sont sous sa férule. Hors, les joueurs sont souvent fort bavards. Des petits tuyaux se négocient et le peu de fric récolté finit sous la raclette d’un croupier ou abandonné par un vaincu devant une quinte floche.

 Ruben Costini est né sur le sol de la terre du rêve. De parents immigrés en provenance d’Argentine et dont les alleux italiens fuirent la mère patrie peu après une épopée napoléonienne. On risquait de leur reprocher une trop grande sympathie pour ce petit Corse aux idées de couleurs légèrement révolutionnaires. A plus de trente cinq ans, c’est ce qu’il avoue en mentant légèrement, fort heureusement que maman est encore là pour qu’il puisse parfois manger à sa faim. Immanquablement elle fini par accepter, en rechignant une énième fois, une nouvelle rallonge financière à son fils perdu dans le jeu. La chaine de petits magasins de quincaillerie qui lui appartient offre de confortables revenus. Ce fils ayant quitté les tapis verts de Chicago en une prudente retraite vers Boston (une tentative de triche infructueuse, mais très, très mal vue), alimente une mauvaise rumeur paraissant désormais fondée. Les Costini sont des fuyards.

 Lors d’une courte visite pour sa fontaine à dollars de mère, un de ses amis d’autrefois l’a contacté pour avoir des renseignements sur un certain Ibrahim Berheim. Fier de sa connaissance du sujet, il a raconté sans hésitation le peu qu’il savait. Rajoutant ce que l’on disait par-ci par-là. Laissant supposer qu’il connaissait personnellement un peu le personnage et le fréquentait à l’occasion. Mais qu’il s’en méfiait ! Car non seulement c’était un caïd mais ses penchants pour les hommes étaient connus à Boston. Hors, qu’on se le dise, Ruben ne mange pas de ce pain là. Tuyaux de rien du tout, vendus pour vingt dollars. Ce con de Nick est décidemment une vraie pomme !

 Un efficace réseau de renseignement ?...

 Froly louvoyait entre les tables de jeux à l’affut des gagnants. Son opulente poitrine et le rebondi de ses fesses bien moulées dans une jupe noire, sans rien dessous qui puisse dessiner une forme inesthétique, attirent souvent la main autant bonne que baladeuse. Son trip étant, premièrement de récupérer quelques jetons généreux, mais aussi d’entrainer le micheton chanceux et de lui arracher un maximum de plumes. Avec Ruben, grand parleur qui sait aussi se montrer seigneur, elle récolte parfois des indiscrétions que le crapaud est capable de bien rémunérer.

 -Pourquoi donc un inconnu, un minable de Chicago, un dénommé Nick Ripper, veut-il obtenir une information sur moi ?

 Gust tu t’occupes de ca ! Carte blanche, tu prends un gars de ton choix avec toi.

 Le bras droit armé de Toad Smoker part immédiatement en chasse. Moins de quinze heures plus tard, le Nick en question, jamais buveur d’eau, fait connaissance avec celle froide du lac de Michigan, les pieds légèrement enrobés de ciment rapide. Avant de rejoindre son dernier obscur et profond domicile, il a parlé, parlé…raconté plus qu´on lui en demandait !

 Le Gust en avait presque honte en rendant ses comptes. Dire à son boss qu’on l’avait traité de pédé alors que sa grande consommation de chaire fraiche et féminine est notoire…il faut oser !

 Froly ne s’étonnera pas un seul instant que le sympathique Ruben ne redonne jamais signe de vie. Tant et tant d’autres michetons sont à plumer. Le crapaud pense qu’il y a quand même en Allemagne un gars intéressant. Jusqu’où le capable de monter pareille combine peut-il aller ? Les relations se mettent en action. De longues conversations traversent l’Atlantique, courant sur les fonds dans un des câbles sous-marins. François Berheim mérite à être connu. Toubib ou pas n’a aucune importance. Ce qui compte c’est qu’il soit de son sang. Apparemment de bonne qualité. Si tout va pour le mieux, il devrait arriver à New York fin février début mars de cette toute prochaine nouvelle année. Une cuvée 1947 qui se promet intéressante. Le crapaud fumeur se délecte en allumant religieusement un Montecristo I, joyau "torcedoré"(2) par les plus expertes mains cubaines. À dix dollar l’unité !

 Ira-t-il lui-même accueillir ce lointain petit-neveu lyonnais à sa descente de la passerelle, lui évitant ainsi les interminables queues de l’immigration ? Plus de dix ans sans quitter son fief où tout roule merveilleusement bien, avec seules quelques anicroches sans importance. Où politiciens comme policiers haut-placés lui mangent dans le creux de la main. Où ses seconds choisis parmi les plus coriaces, les plus retors, ne voudront pas décevoir un boss qui s’absente pour quelques jours. Et puis le temps lui dure de revoir d’excellents et vieux amis de la pègre new-yorkaise. Cela fera un bon prétexte pour prendre enfin l’avion pour la première fois de sa vie. Voler, quelle merveilleuse sensation on doit éprouver !

 Gênant, pendant plusieurs heures consécutives, le cigare sera éteint …

  Et si par hasard ce petit Français pouvait reprendre le flambeau ? Esther son épouse a tout mis en œuvre pour que leurs quatre enfants ne soient jamais du même monde que leur père. Et elle a réussi. Deux célèbres médecins dont un neurologue, une avocate possédant le plus important cabinet juridique de la ville, qui jamais n’a accepté de s’occuper de la plus minime affaire de son père. Enfin le petit cadet, Ben, brillant pianiste mais que l’alcool a reclus dans les boîtes minables, les tournées de vingtième catégorie. Le raté de la famille qui a fuit depuis quelques années déjà la côte Est. Ici, seul un vague parent éloigné travaille obscurément pour le crapaud. Malgré son nom, c’est un homme de peu d’envergure qui ne tient que par son sobriquet, "le cousin".

 Un empire à prendre. Certains déjà ont essayé, plusieurs fois, par la force, Toad Smoker est resté sur son trône après que des flots de sang eurent coulé. 

 


1. Crapaud fumeur.

2. Les torcedores (ou torcedoras au feminin) sont les rouleurs de cigares cubains.

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