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 Article publié le 5 mars 2017.

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Un musicien, excellent trompettiste, écrivain, poète et chanteur fait scandale sur les ondes avec une chanson qui sera censurée pendant de longues années. Boris Vian et Le déserteur.

 
Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps.
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir.
Monsieur le Président,
Je ne veux pas la faire,
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C’est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m’en vais déserter

Depuis que je suis né
J’ai vu mourir mon père
J’ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants.
Ma mère a tant souffert
Elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers.
Quand j’étais prisonnier
On m’a volé ma femme
On m’a volé mon âme
Et tout mon cher passé
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J’irai sur les chemins

Je mendierai ma vie
Sur les routes de France
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens :
Refusez d’obéir
Refusez de la faire
N’allez pas à la guerre
Refusez de partir
S’il faut donner son sang
Allez donner le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n’aurai pas d’armes
Et qu’ils pourront tirer

 Sans ordre de l’état-major ce jour là, à des milliers de kilomètres de la métropole, dans la cuvette de Diem Bien Phu, les soldats français qui ne se sont pas rendu face au général Giap, cessent le feu. Ils n’ont pratiquement plus de munitions ! Un officier politique des troupes Viêt-Cong félicite les plus méritants des assaillants en promettant un lendemain où leur beau pays, leur Vietnam sera libéré de tout étranger occupant. Le commandant Nguyen Van Phuc assure qu’il faudra encore se battre malheureusement pendant encore de longues années.

 

 

 Voir une femme au volant d’un camion, aussi petit soit-il, n’est pas chose courante en ce printemps décidément bien chaud après un si rigoureux hiver. Les plaisanteries sur ce temps aux vifs contrastes courent de bouches à oreilles. La plus à la mode se répète avec de grands sourires. "C’est la faute aux américains avec leurs fichues bombes atomiques". Habillée en bleu de chauffe, les bretelles au dessus d’une simple chemisette, Marjo, comme tout le monde l’appelle, fait bonne impression au commissariat de la Croix-Rousse en allant récupérer sa carte d’identité définitive accompagnée d’un beau document bleu à trois volets. Il précise qu’elle est apte pour conduire tous les véhicules jusqu’à 3,5 tonnes de charge. Hésitante, elle demande à parler au commissaire Garoux lui-même. Le policier donnerait la lune à une amie d’Isidore. Elle est immédiatement reçue.

 -Que puis-je pour vous mademoiselle Teissier ?

 -Merci de me recevoir monsieur le commissaire, je voudrais savoir comment retrouver une personne. Le fils d’une famille avec qui j’ai été arrêtée en 43. Les Berheim.

 -Il vaudrait mieux que vous vous adressiez à la communauté juive de la ville. Ce genre d’investigations ne dépend pas de la police, mais à titre exceptionnel je vais m’intéresser à votre requête. Marquez-moi son nom et sa dernière adresse connue sur ce feuillet. Je vous promets de tout faire pour retrouver cet homme…s’il est encore de ce monde. Cristal m´a parlé de vous et mieux que quiconque vous savez ce qui s’est passé…Dés que je sais quelque chose je vous le fais parvenir, n’attendez pas cependant une réponse immédiate.

 Sur un tout autre plan, Isidore m´a demandé d´enquêter sur votre identité. Le nom que vous portez actuellement vous a été donné par un orphelinat aujourd´hui disparu, je n´ai pu trouver vos véritables nom et prénom. Je suppose que vous avez été confiée mais les archives ont brûlé lors d´un bombardement : Ces sœurs, que l’on qualifie souvent à tort de bonnes, ont toujours eu des registres flous, certainement truqués, pleins de faux rédigés en fonction des nécessités économiques de leur ordre. Ou encore qui conviennent à leur morale toute particulière. Excusez-moi si je suis profondément anticlérical. En tout cas, une des religieuse, avant de devenir Sœur Blanche avait pour nom de famille Teissier : Peut-être que c´est elle qui vous a rebaptisée ?

 Cette sœur vit encore mais est devenue complètement sénile et je n´ai rien pu obtenir d´elle. Rien d´autre qu´un grand sourire benêt.

 -Cela m´importe peu, je ne pense pas qu´un nom différant puisse influencer ma vie. Celui-ci me convient fort bien Merci, monsieur le commissaire !

 La lune et davantage pour cette femme.

  Ce n’est que grâce au témoignage d’Isidore que son frère n’a pas été accusé de collaboration à la libération de Lyon. Dés septembre 44, puis dans l’après-guerre des règlements de comptes, il y eut une période où des biens des exécutions furent évitées de justesse. Certaines vérités sont parfois difficiles à prouver. Ce ne fut pas le cas quand Isi a révélé le nom de son informateur parmi les Français agissant pour la Gestapo. Un certain Albert Garoux, obscur fonctionnaire restant en place uniquement pour servir son pays en renseignant la résistance. Pleurant souvent sur les exactions qu’il voyait autour de lui.

 Ce gentil Isidore Marrois, ce gros nounours incapable de faire le moindre mal, ce placide et timide bonhomme qui pleurait lui aussi chaque fois qu’il avait abattu un soldat allemand. Et il y a eu beaucoup, beaucoup de larmes. Des rivières ! Tellement de peine que dans l’alcool un refuge s’est creusé. Comment oublier sa douce et belle Solange, fusillée par représailles après qu’il eut lui-même posé une puissante bombe artisanale sous une plaque d’égout. Une autochenille détruite, trois soldats ennemis tués, deux autres gravement blessés. Le groupe de résistants dont il était le chef avait fait là du bon boulot… l’horreur impensable est arrivée !

 Vingt otages ! Et dans le ventre bientôt arrondi de sa dulcinée, un tout petit quelque chose qui se développait. Palpitante vie d’un mois et demi…

 -Tous les alambics du monde ne te rendront ni l´amour de Solange ni ton futur enfant, ami Isidore.

 -Tais-toi le flic ! Tu n’as pas vécu cette chose là, toi !

  Ca non ! Mais pris dans la fameuse poche de Dunkerque, le lieutenant Garoux dit "le loup" depuis sa prime jeunesse (comme tous ses alleux probablement), officier de réserve rappelé sous les drapeaux juste à sa sortie de l’école de police, lui aussi en a vécu des événements ! Trop souvent funestes.

 Passé en Angleterre sous la mitraille et les bombes des Stukas hurleurs en piquée, on lui a demandé s’il voulait faire partie des proches d’un certain général dans les bureaux. Il a préféré rester parmi les combattants actifs, sur le terrain. Et les terribles centres de formation de commandos l’ont accueilli… pour le transformer en une bête à tuer. Lui aussi a pleurer, de haine, de rage, de dégout, d’impuissance parfois et enfin de joie en entrant libérer Paris. Devenu officier de liaison avec le 290°Régiment d’Infanterie Américaine, pendant la bataille des Ardennes il est blessé d’une balle au coude gauche ; il n’a pu continuer sur le chemin de Berlin. Son bras en garde encore aujourd’hui une certaine rigidité. Gênant pour un gaucher qui a du réapprendre à utiliser son arme de service. Un pistolet automatique qu’il s’est promis de ne jamais utiliser. Au grand jamais !

 Comment le loup pouvait-il savoir que le jour même de sa blessure, en Indochine un obscur professeur d’histoire fondait l’Armée Populaire Vietnamienne ?

 A Ravensbrück, en ce 22 décembre 1944, Marjolaine ignorait également tout d’un certain Võ Nguyên Giap...

 Comment l’ensemble des Français pouvaient-ils supposer que très peu de temps après, une déclaration d’indépendance du Viêtnam était proclamée ; avec l’appui secret de l’OSS, ancêtre de la CIA. Rien que pour nuire à la puissance coloniale de ce minable pays de mangeur de grenouilles...

 Encore bien plus tard, ces même Yankees allaient perdre des dizaines de milliers d’hommes pour combattre ceux qu’ils avaient mis en place...

 

xxxxxxxxxx

 

 -L’abbé vient nous voir ! Tu veux qu’il cherche ta véritable famille ? Cet homme peut tout faire, les portes s’ouvrent devant lui comme par miracle. Sa foi est immensément créatrice.

 - Non Cristal, cela ne m’intéresse pas, je préfère me tourner vers mon futur. Tu crois qu’il sera d’accort pour mon projet ?

 -Ton travail est remarquable parmi nous, je dirais plutôt extraordinaire, mais personne ne peut te retenir, et je suis certain qu’il va trouver que c’est une idée formidable. Il t’aidera à devenir infirmière.

 Hé, une pareille vocation à ton âge, il faut l’encourager !

  -Mon âge ? Je n’ai pas encore vingt huit ans gros nounours !

 Non seulement le saint homme est d’accort, mais il va s’arranger pour que les études dans le cadre de l’École de Grange-Blanche soient entièrement gratuites et que la future étudiante reçoive chaque mois un petit pécule pour ses menus faux-frais. Dans le regard de Pierre il n’y a pas de place pour les points d’interrogation, on y lit l’amour, avec un grand A. Quoi de plus naturel que d’aider une personne qui veut, comme lui, servir l’homme, participer au soulagement de ses souffrances ?

 Pour la première fois depuis le fatidique septembre 43, un semblant de joie pénètre une âme qui peinait à se souvenir de l´existence du mot. Facteur principal de cette redécouverte, son François est vivant ! Bien loin d’ici hélas. Celui qui a fait battre son cœur de midinette adolescente fait lui aussi partie des miraculés, des survivants de la déportation. Enfin, enfin perlent quelques larmes sur des joues redevenues colorées. Pâles roses restées sèches onze années durant.

 Monsieur le commissaire n’est pas resté les mains dans les poches. Il a réussi à localiser un certain François Berheim ; aujourd’hui Frank, lieutenant, médecin militaire et embarqué à bord d’un bâtiment de la Navy.

 Savoir lequel ? Ne pas y penser !

 Impossible bien sûr de contacter cet homme. Nul ne sait en France qu’il vient de survivre à une autre guerre étrangère, si lointain carnage qu’il n’a pas affecté l’opinion de l’hexagone. L’armistice a été signée en juillet de l’année passé dans celle péninsule asiatique appelée Corée, territoire inconnu partagé en deux pour très longtemps encore. Que de connaissances sollicitées pour obtenir ces seules infimes informations ! Et fort heureusement que l’administration se charge des factures du téléphone ! 

 Ce n’est pas de la tristesse qui règne parmi ceux qui restent. Tous sont contents pour leur amie, le départ et la réinsertion à la vie "normale" pour un membre de la communauté d’Emmaüs sont considérés comme une victoire. Ils parlent de leur bénévolat en l’assimilant trop souvent à une pénitence. Grands enfants perdus voulant retrouver le chemin d’une société qui elle-même les a égarés, leur séjour est une réhabilitation alors que l’Abbé désigne là un acte inconscient d’amour fraternel. Isidore pourtant ne pense absolument pas partir un jour. Il est bien le seul dans l’équipe à ne pas envisager son retour vers des normes soi-disant plus académiques. Enfin il a, lui aussi, réussi cet examen impensable pour un homme ne sachant qu’à peine lire, le beau livret triptyque bleu du permis de conduire est rangé dans son portefeuille, sans fierté excessive. Le brave vieux Pipon va prendre enfin une retraite bien méritée dans une petite ferme de la Bresse où son seul souci désormais sera de paître tranquillement. Pas question d’abattage ni de boucherie pour lui.

 En ce milieu septembre 1954, Isidore au volant d’un fourgon tôlé Citroën Type 23 flambant neuf, celui que tout le monde allait bien vite appeler le "tube Citron", conduit Marjo vers son nouveau destin en faisant promesse de nombreuses visites, réciproques bien entendu. Bien des fois ces mois écoulés, la femme sans vouloir directement questionner a posé des jalons, mi-figue mi-raisin, les yeux au ciel en espérant une réponse…Cristal…à quoi diantre cela correspond-il ? Aujourd’hui, alors qu’elle reste silencieuse sur la banquette-passager inconfortable car un peu dure, enfin une piste lui est donnée.

 -Tu vas bientôt savoir ce qu’est, pour moi, la cristallisation. Ce que tu réaliseras, à ton niveau, celui d’une seule personne, en fait partie. C’est en quelque sorte la matérialisation de tes rêves. Individuellement ce n’est qu’une petite chose, un mini miracle. Maintenant, quand les hommes tous ensembles poussent vers une destinée, un objectif, ils sont capables de réussir. De créer ce qu’ils veulent, parfois même ce qu’ils pensent avoir besoin. Tu n’es pas encore prête mais je t’expliquerai un jour que Dieu en personne est le résultat de la force créatrice collective de l’homme. Il est le fruit d’une nécessité. J’en ai longuement parlé avec Pierre et, bien que cela puisse paraitre contradictoire avec sa foi, il ne m’a pas totalement désavoué. Lui, il m’a expliqué qu’un certain Freud avait disséqué ce qu’il appelle le subconscient, l’au-delà de ce qu’un homme pense en s’en rendant compte. Ce grand docteur a écrit dans de nombreux livres que cela avait une force inimaginable. Si j’avais mieux su lire, je crois que je me serai intéressé à ce type.

  -Je crains de ne pas très bien comprendre. Où cela mène-t-il ?

 - J´ai bien peur de ne pas pouvoir mieux t´expliquer tout cela. Tu sais, je manque juste un peu d´instruction pour y arriver. Tu as encore oublié ton "pas de question", je viens déjà de te donner une réponse. Tu devrais t’apercevoir que ta vie entière est une permanente réponse. Elle est la cristallisation de ce que Freud appelle le subconscient.

 -Je me contenterai pour le moment d’apprendre à soigner mon prochain sans savoir pourquoi il tombe malade.

 -Dans ta dernière phrase est mon nom…Cristal.

 -Un peu fêlé je trouve !

 

 1er novembre1954.

 La Toussaint Rouge. Le Front de Libération National algérien provoque une série d’attentats meurtriers. C’est décidemment être terroriste que de se rebeller contre l’oppression, l’exploitation, l’inégalité des droits. La guerre d’Algérie nie son nom. Elle qui ne se veut en son début, qu’une opération de maintient de l’ordre (pure hypocrisie), va durer sept longues années. Avec beaucoup de morts et d’innombrables atrocités.

 

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