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Les confettis
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 Article publié le 5 mars 2017.

oOo

Je me trouvais, avec mon mari, dans la cabine d’un vieux van passablement cabossé, d’une vilaine teinte vert-de-gris enlaidie qui plus est par une couche de poussière fauve.

Il conduisait et, moi, j’étais assise sur le siège passager dur, sans confort, à côté de lui, tenant dans mes bras un jeune bébé emmitouflé dans une couverture de laine épaisse, rose pâle.

A l’arrière, dans les profondeurs sombres de la camionnette, s’entassait un groupe de sri-lankais qui n’arrêtaient pas de converser en tamoul, de façon bruyante, en entrecoupant leurs propos d’éclats de rire, voire de fous-rires à répétition.

Mon mari conduisait vite et avait la mâchoire serrée de colère. Je sentais une aura de contrariété et d’impatience rayonner tout autour de son corps. De temps à autre, il ne manquait pas de lancer dans ma direction un bref regard furibard qu’impassible, je feignais soigneusement de ne pas remarquer.

De temps à autre aussi, il paraissait, l’espace d’une courte seconde, se détendre et, tournant légèrement le visage vers l’arrière du véhicule, adressait aux jeunes hommes regroupés sur leurs étroites banquette noyées dans l’ombre une phrase dans leur langue commune, ponctuée d’un sonore éclat de rire.

Par chance, en dépit du raffut ambiant, le nourrisson était tout ce qu’il y a de calme ; je le serrais très fort.

J’étais presque sur le point de piquer du nez, de m’assoupir lorsqu’un « MEEEEEERRDE !! » retentissant me fit sursauter avec rudesse.

Tandis que mon cœur battait comme un oiseau affolé secoue ses ailes, j’ouvris les yeux pour le voir taper avec rage et violence sur le vaste volant rond et mince de ses deux poings contractés à mort. Puis, de suite après, je constatai que le véhicule était immobilisé. Juste devant nous, un immense chantier plein d’ornières barrait la route sur toute sa largueur ; une énorme pelleteuse jaune se dressait, immobile, presque contre la vitre avant d’une propreté douteuse de notre moyen de transport. Un peu plus loin, du côté gauche, derrière l’imposant engin, face à un terrain de rase campagne dont on ne voyait pas le bout et dont on avait retournée la glaise de part en part, j’aperçus un rassemblement d’hommes porteurs de casques en plastique et de gilets fluorescents regroupés autour d’une carte dépliée que brandissait l’un d’eux.

Nous étions bloqués. Je me rappelai que le bébé était malade. Il fallait de toute urgence que nous le transportions à l’hôpital.

Aussi lâchai-je, d’une voix sourde et chevrotante : « qu’est-ce qu’on va faire ? ». En retour, je reçus un authentique mitraillage de postillons, accompagné d’un aboiement qui me vrilla sans ménagement le conduit auditif.

Mon compagnon pointait impérieusement son bras et son index droit dans la direction de ma portière : « sors !! Sors tout de suite !! », venait-il de m’intimer, l’œil injecté de sang.

Comme tétanisée mentalement par la bonne vieille crainte que cet homme, ce « mâle alpha » m’imposait déjà depuis bon nombre d’années, je m’exécutai sans piper mot. Serrant le bébé de manière encore plus accentuée contre l’abri de mon torse, j’enclenchai la poignée de la portière, la poussai et atterris, le plus doucement possible, sur l’asphalte. Pendant ce temps, je l’entendis s’extraire à son tour de l’habitacle et contourner l’avant du véhicule en un éclair.

Tandis que je me trouvais encore plantée, inerte, en bord de route, je le vis prendre résolument, d’un pas raide et brusque de sapeur, la direction du talus d’herbe qui bordait la chaussée du côté droit alors que, dans le même temps, il me criait « suis-moi ! » du même ton glapissant, cassant et sans réplique. Que faire d’autre qu’obtempérer ?

Je me dis qu’il avait certainement en tête de contourner ce foutu chantier qui barrait notre route à pied, en progressant à travers les étendues de campagne environnantes et, ainsi, de finir par atteindre notre destination finale, l’hosto. Par conséquent, à sa suite, j’escaladai le petit talus, derrière lequel (en prenant bien garde à ne pas me tordre la cheville) je dus dévaler une assez longue inclinaison de terrain herbue. Arrivée au bas de cette pente descendante, je m’arrêtai en me raidissant : il y avait de quoi hésiter quelque peu à s’aventurer plus loin. Juste en bordure des deux pointes de mes escarpins, l’herbe, sans transition, cédait le pas à un espace indéfinissable dont le sol paraissait constitué de l’agrégation d’un nombre incalculable de petites lentilles colorées dont j’ignorais, à première vue, quelle pouvait bien être la nature. Il y en avait des bleues, des rouges, des jaunâtres, des vertes, des brunes…c’était ahurissant ! Certaines n’étaient, à dire vrai, guère plus volumineuses que des confettis.

Si, le plus souvent, elles donnaient l’impression de former une étendue parfaitement plane où elles m’apparaissaient on ne peut plus soudées, elles ne s’en regroupaient pas moins, par endroits, en monticules voire en bourrelets qui formaient des éminences plus ou moins conséquentes.

Et mon mari s’était engagé là-dedans sans hésiter ! Je le vis marcher comme si de rien n’était, avec une confiance et une détermination conquérantes, sur ce sol pour le moins étrange ; sans qu’il ne se passe rien ; comme il l’aurait fait n’importe où. Au bout d’un moment, il observa une halte, et pivota vers moi ; son masque était pour ainsi dire tordu, défiguré par le courroux. J’eus droit à un nouvel aboiement, dont la violence me fissura quasiment sur place ; ses yeux étincelants se plantèrent dans les miens mieux que des dagues : « tu viens, alors ? ».

Et je me mis à marcher sur les lentilles et les confettis ; le sol était ferme. Pourtant, un je ne sais quoi, dans ma tête, me dictait de conserver ma prudence. Cahin-caha, je rejoignis quand même mon mari, qui avait repris son avancée.

« Quel drôle de paysage » ! ne pus-je me retenir de faire remarquer.

Monsieur se garda de me répondre. Son pas décidé et son beau costume lui conféraient, force était de le reconnaître, une belle allure. Plus que jamais, il serrait dents et mâchoire, fixant son regard bien droit devant lui. Malgré tous les efforts que je déployais, la distance se creusa de nouveau. Les faits de porter le bébé, d’avoir aux pieds des escarpins…et celui de n’être « qu’une femme », conjugués ensemble, avaient le don de me ralentir ; quoi de plus logique ?

Et puis, comme je levais les yeux (lesquels, sans cesse, effectuaient l’aller-retour entre le sol, que je « surveillais », et l’homme que je m’évertuais à suivre), je vis soudainement ses pieds à lui s’enfoncer dans la terre ; il parut légèrement plus petit. Je poussai un bref cri d’émoi, mais il fit mine de ne pas l’entendre. Imperturbablement, il continua sa progression, qui fut plus lente. On aurait dit, à présent, qu’il était en train de patauger dans de l’humus profond. De quelle façon réagir ? J’eus un sombre pressentiment, mais je ne voulais plus paraitre couarde. N’empêche que j’aurais donné cher pour savoir ce qu’étaient réellement ces « lentilles ». Etaient-elles faites de papier ?

Je m’engageai dans son sillage, tâchant, en mon for intérieur, de me convaincre : « ça se passera bien ». Ainsi que je m’y attendais, mes pieds s’enfoncèrent jusqu’aux chevilles…dans une matière molle, spongieuse… « spongieuse », voilà, c’était le mot.

Ce contact n’était guère agréable. Dès l’instant où je retirais, assez péniblement, l’une de mes jambes de cette espèce de mélasse pour esquisser l’enjambée suivante, mes escarpins autant que mes bas au niveau du pied jusqu’à la cheville sortaient de là constellés (maculés – devrais-je peut-être dire) de confettis et de lentilles poisseuses, qui dégageaient une sale odeur de fermentation putride. Beurk !

Il fallait s’avancer, pourtant. Les lentilles viraient au jaune. Passé je ne sais quel nombre de pénibles minutes, je parvins à la hauteur d’une éminence en forme de bourrelet, que mon mari venait de franchir. Grimpant dessus (et constatant, à mon grand soulagement, que sa masse était dure), je découvris, de l’autre côté, un sol plus bas, un peu concave, un peu incurvé en cuvette. C’est à cet instant-là qu’un brutal hoquet d’épouvante me bouscula. Approximativement aux deux extrémités de la cuvette dont les bords ne se relevaient guère qu’avec mollesse, gisaient rien moins que deux crânes humains nus aux dimensions impressionnantes et à la couleur fauve tirant sur le brunâtre terreux, renversés « face contre terre », leurs occiputs (exagérément bombés, proéminents) tournés vers nous.

Sans pouvoir me contrôler, je plaquai la paume de ma main droite sur mes lèvres. Le cri d’effroi que je m’apprêtais à pousser s’étouffa en un gémissement. J’avais la sensation que tout mon sang s’était retiré de mes artères.

Ôtant ma main de là où elle était, je cherchai le regard de mon mari : il avait continué son chemin droit devant, en plein centre de la cuvette, sans doute encouragé par la fermeté du sol qui la constituait. Les épaules rigoureusement droites, les chaussures et le bas du pantalon crottés et alourdis de confettis gras, il me tournait le dos, et je me demandai s’il avait remarqué la présence des deux gros crânes.

Je le hélai, de toutes mes forces. Il daigna quand même se retourner. L’exaspération, encore une fois, rendait sa face quasi menaçante.

Mais peu importe : je descendis le bourrelet, plongeai à l’intérieur de la cuvette et le rejoignis en haletant. Après quoi, tour à tour, je pointai d’un doigt tremblant les deux macabres vestiges.

Il fit quelques pas vers l’un des crânes. Et je me hâtai de le suivre.

-Qu…qu’est-ce que c’est qu’ ça ? bégayai-je.

Un haussement d’épaule exaspéré fusa :

-Comment tu veux que je le sache ? me cracha-t-il dans la foulée.

-Tu ne crois pas…tu ne crois pas…qu’on devrait alerter les autres ? Enfin…ceux du chantier, je veux dire ?

Il siffla un « ktsss !! » plus véhément que celui d’un chat en colère. Leva ensuite les yeux au ciel.

-Tu crois qu’on a le temps pour ça ?? C’est LEUR chantier, et pas le nôtre. Ils les trouveront bien un jour.

Sur ces paroles tranchantes qui n’admettaient pas d’objections, il se remit derechef en route. Quoique très perturbée, j’en fis de même. J’étais flageolante, titubante. Toutefois, je me forçai à me reprendre : ne fallait-il pas que je me concentre, d’abord, sur le sort de mon enfant ?

Mon époux avançait très vite. Ce fut en un rien de temps qu’il franchit le deuxième talus de la cuvette. Plus haut, on avait affaire à une longue portion de terrain relativement plate bien que parcourue d’amples gondolements, dont le sol trahissait une fermeté un petit peu moindre que celle de la dépression que je venais à peine de quitter. Je me mis à courir, afin de ne pas trop me laisser distancer par mon compagnon qui, pour sa part, filait toujours ainsi qu’une flèche.

Puis, sans crier gare, je vis se matérialiser, sur la gauche, une masse mobile. Il s’agissait d’un animal en train de galoper ventre à terre ; un grand chien blanc. Plus vite qu’il n’en faut pour le dire, il s’arrêta pile face à moi, qui m’étais aussi statufiée. Il se mit à me fixer dans les yeux cependant que son long corps à poils ras se ramassait, visiblement sur le point de bondir sur ma poitrine. Je ne vis plus dès lors que sa tête, également allongée, de labrador et, surtout, ses yeux noirs qui me tenaient dans les serres de leur regard mauvais, de même que ses babines retroussées sur des crocs de respectable taille. « Grrrr… » un grondement continu et sauvage s’échappait des profondeurs de son thorax.

De mon côté, j’étais submergée par une terreur qui me privait de tout ressort. Je crois que jamais (même en prenant en compte tous les nombreux moments désagréables ou critiques que m’avait réservés mon destin) je n’avais de ma vie fait l’expérience d’une pareille concentration de terreur. Mon corps était, dans son entier, submergé par la chair de poule.

En position de saut imminent, il continuait à me scruter. J’étais hypnotisée par la bave qui dégringolait, par filets ou par longues gouttelettes sporadiques, d’entre ses dents. Mais voilà que les contours de sa truffe, de son museau parurent s’estomper. Yeux tout ronds, bouche grande ouverte, je les vis se remodeler peu à peu. Ce qui, l’instant d’avant, était une tête de labrador venait de revêtir l’apparence d’un museau, plus effilé, de berger allemand. L’animal, pour autant, n’avait pas cessé d’émaner son grondement sourd. Sauf qu’à présent, je jugeais que ses fameux crocs avaient doublé de volume !

J’étais si paralysée par la peur que je ne pouvais plus accoucher d’un son. Le seul parti que je décidai de prendre fut celui de fermer les yeux, ce que je fis sur le champ, à m’en chiffonner les paupières.

Je m’étais d’ores et déjà pratiquement résignée à être déchiquetée par le molosse ; je n’étais même pas en mesure de défendre l’enfant, que je comprimais férocement contre moi. Mais, à toutes forces, j’écartai cette dernière considération de mon esprit : elle était bien trop insoutenable. Lèvres cadenassées au maximum, visage inondé par les larmes, voilà que j’attendais mon heure (notre heure, aurais-je plutôt dû dire) fatale. Quand mes oreilles perçurent le cri humain qui se répercuta dans l’air, je ne sursautai même pas. Simplement, quelque chose de brumeux, de confus, d’entièrement instinctif en moi m’incita à rouvrir les yeux.

Le labrador qui se transformait en chien-loup par une sorte d’effet de « gommage » avait disparu.

D’une seule détente, tous les nœuds musculaires et neuraux qui bloquaient ma carcasse se relâchèrent, au point que je faillis, dans ce mouvement, laisser le bébé échapper à mes bras.

Mon regard se posa sur la silhouette de mon compagnon, postée devant moi à bonne distance et à demi retournée dans ma direction ; le « cher et tendre » était en train de me regarder sans indulgence, tout en agitant son bras gauche levé de manière abrupte et nerveuse, me faisant signe (m’enjoignant, pour mieux dire encore) de le rejoindre sans plus perdre de temps. Vraisemblablement, c’était lui qui avait expulsé ce cri bienvenu qui (peut-être ?) avait eu le don de débarrasser du grand chien menaçant les parages. Celui-ci avait-il décampé en galopant, ainsi qu’il était venu ? Ou bien s’était-il « effacé » » purement et simplement, par le truchement de je ne savais quelle action d’ordre « magique » ?...Si, au passage, cette question me traversa, à juste titre, l’esprit, je la chassai non moins prestement car j’étais bien en peine d’y répondre.

-Alors, tu te dépêches ? vociféra à mon endroit mon compagnon.

J’aurais bien eu envie de reprendre mes esprits, de « souffler » ne serait-ce qu’un quart de seconde, mais avais-je le choix ? M’appliquant à surmonter mon état de lassitude plus qu’extrême, mon poids d’épuisement tant psychologique que physique, je me fis violence.

La marche à deux reprit, bien sûr sans que je sois davantage en mesure de combler la distance qui me séparait déjà de mon auguste accompagnateur. Sa vitesse de progression était d’autant plus supérieure à la mienne que, comme je viens de le dire, j’étais laminée.

J’avais vraiment hâte de m’extraire de ces confettis de couleur jaunâtre. D’autant que, quelques minutes plus tard, le sol se déroba sous mes pieds. Ces derniers, sans avertissement, s’enfoncèrent dans une épaisseur de « lentilles » à la texture quelque peu granuleuse et fort instable ; je me sentais glisser, certes sans précipitation ni brusquerie mais nettement, incontestablement vers l’intérieur d’une espèce de conglomérat mou, gluant, moitié liquide, moitié solide ; étais-je en passe de me faire aspirer par une fondrière ?

C’en était trop : tandis que, peu à peu, mes pieds, puis mes genoux disparaissaient sans que je puisse le moins du monde les retenir, comme entraînés, happés vers le bas, je tentai de me débattre et hurlai « au secours ! » d’une voix stridente.

Lorsque, plus vite déjà, les minuscules « lentilles » se furent refermées autour de ma taille, mes yeux s’agrandirent et, quasiment dans un réflexe, je levai mes bras et, avec eux, le bébé que je tenais le plus haut que je pouvais le faire.

Si cela continuait, j’allais me trouver tout bonnement engloutie avec l’enfant, sans laisser de traces. Etait-ce ce qui était arrivé aux malheureux propriétaires des deux gros crânes ? Pas le temps d’y penser plus longtemps…

Encore une fois téléguidée par ce qui ressemblait à un réflexe, je me mis à agiter de nouveau les jambes, mais ce coup-ci de façon plus maîtrisée, plus coordonnée : renonçant aux gesticulations désordonnées qui ne me menaient à rien sinon, peut-être, à plus sûrement m’embourber, j’adoptai un mouvement qui n’était autre que celui de la marche classique. Jambe droite jetée vers l’avant, vite suivie par la jambe gauche. Il fallait procéder avec rapidité, j’en étais plus que consciente. Je ne sentais toujours pas, sous mes pieds, le plus petit soupçon de point d’appui.

Donc, j’avançai à toute vitesse, repoussant à chaque projection de jambe une énorme masse de « grains de semoule » qui, par bonheur, quoique visqueuse, n’opposait guère de véritable résistance à mon passage. Je « pédalais dans la semoule », en somme !

Le fait de réussir à « tracer un chemin » coûte que coûte à travers cette bizarre pâte qu’à présent j’étais en train de fendre me restitua mon espérance et, partant, renforça au centuple ma détermination. M’en sortir et « en sortir » le fruit de mes entrailles étaient désormais, pour moi, de telles idées fixes qu’il n’y avait plus aucune place pour la moindre autre préoccupation. Portée par cet état – presque farouche- de concentration absolue (autant psychique que corporelle), je finis, après avoir parcouru peut-être une bonne centaine de mètres, par rencontrer une résistance, qui s’opposait tout à coup à l’avancée frénétique de mon corps. J’eus beau essayer de faire abstraction d’elle en la bombardant de coups de pieds bien sentis, elle ne céda point ; elle m’arrêta pour de bon.

Néanmoins, à peu près au niveau de mon torse, je ne tardai pas à constater également la présence d’un bourrelet de confettis qui surélevait un peu le terrain. Lâchant d’une main le bébé que je continuai à brandir bien haut, je baissai l’autre main, la droite et la fis courir, en appuyant, sur le sommet de ce court talus. Lequel s’avéra, à ma grande satisfaction, de consistance ferme. Sans attendre (je sentais mes jambes, plus bas, recommencer à s’enfoncer), je posai le marmot enrobé dans sa pièce de laine sur cette petite crête aux trois quart plate, après quoi, de toute la force qui demeurait logée en moi (essentiellement, de la force nerveuse que mobilisait mon instinct de survie), j’empoignai vigoureusement la partie du bourrelet la plus proche tout en m’efforçant d’extirper ma jambe droite de la « fondrière ». Il me fut relativement facile de la soulever et, dans l’instant qui suivit, d’enjamber la saillie du terrain et de caler mon talon de l’autre côté, contre son autre versant. Sur ce, d’un coup de rein, je parvins à rehausser le restant de mon corps et, couverte de lentilles gluantes, vaseuses et puantes jusqu’à la taille, à me laisser rouler sur celui-ci.

Je demeurai là un bon petit moment, juste au bas de la pente douce, les bras en croix et allongée sur le dos à même le sol. Occupée à chercher mon souffle tel un poisson sorti de l’eau.

Il me semblait que mes poumons s’étaient mués en colossaux soufflets de forge. Chaque inspiration poussait en avant ma cage thoracique comme si celle-ci avait été une vague géante.

En définitive, laborieusement, mon rythme respiratoire s’apaisa, se régularisa, et mon cœur cessa de me remonter dans la gorge en jouant les grosses caisses. Pensant qu’il était peut-être temps de me soucier du bébé et de lever la tête, je tentai de le faire, mais sans doute de manière trop précipitée, car je vis trente six chandelles et « tournez manèges ! » pour le même prix. C’était on ne peut plus démentiel.

Il me fallut reposer (avec un luxe de douceur précautionneuse) mon occiput par terre, et puis attendre, en veillant soigneusement à ne pas bouger d’un pouce.

Le tournoiement étoilé, réellement digne d’une toupie folle, mit longtemps, infiniment longtemps à décroître en force et en vitesse.

Quand il se fut calmé (ouf !), j’attendis encore un certain temps, la tête vide ; creuse. A telle enseigne que je me demandai si l’on ne m’avait pas volé mon cerveau. Pour lui substituer une espèce de ballot de bourre blanche scintillante.

La première cristallisation de pensée, d’idée qui me revint par la suite se rapporta – comme on pouvait s’y attendre – à ma progéniture.

Très, très, très, très timidement, j’esquissai une nouvelle tentative d’arracher mon pauvre crâne au sol. Cette fois-ci, l’expérience aidant, je ne pouvais pas ne pas savoir qu’un maximum de précautions ne serait guère superflu. Agissant en conséquence, je procédai donc par lentes étapes. A chaque relèvement du cou, ma tête et mes yeux menaçaient de « se remettre en rotation », perspective qui me paniquait. « Surtout, pas de mouvements brusques… », m’exhortais-je, en bon petit soldat.

Au bout du compte, je parvins quand même à redresser, dans un premier temps, crâne et cou, puis, je ne sais combien de temps plus tard, en m’appuyant sur mes deux coudes, la moitié haute de mon torse.

Une fois constatée la disparition complète de la sensation de vertige, je dirigeai mon visage vers l’endroit où j’avais laissé mon bébé, sur le talus, avant de retourner lentement, avec une circonspection scrupuleuse, mon corps tout entier et de me mettre à ramper, en m’aidant de mes coudes, vers lui. Seul, à présent, comptait pour moi mon besoin tripal de le récupérer.

Arrivée à la hauteur de la pente, j’entrepris (là encore, non sans veiller à ne pas produire le moindre mouvement trop vif) de redresser mon torse en prenant appui sur la paume de mes mains, et j’y réussis, en sorte que je me mis, assez vite, à genoux, et repris l’enfant dans mes bras. Je le couvris de baisers en réajustant sa couverture, sous laquelle il ne fut pas loin, conséquemment, de disparaître. Ceci effectué, plaquant le tout contre mon épaule gauche et m’assistant de ma paume droite, je remis à la verticale la totalité de ma stature, un peu chancelante. Enfin debout !

Ma tête se reprit à tourner légèrement, mais par bonheur, ça ne dura guère.

Fermant un bref instant les yeux, j’expulsai un soupir qui me vida les poumons en totalité et fit pour ainsi dire refluer mon plexus au niveau de ma colonne vertébrale. Par la suite, je m’obligeai à aspirer, puis à expirer d’énormes goulées d’air. C’était un air qui avait toujours une désagréable arrière-odeur de vase pourrie mais il fallait s’en contenter.

Ragaillardie, au moins en partie, je réinstallai mon précieux chargement demeuré plaqué tout contre le haut de ma poitrine au creux de mes bras à nouveau refermés en forme de berceau, ou de nid. Et en avant ! Que me restait-il à faire d’autre que de recommencer à marcher ?

Certes, mon pied était devenu plus méfiant, mon allure sensiblement plus lente. Ayant cherché du regard, un peu avant, la silhouette de mon mari, je l’avais repérée, à quelques trente mètres de là, en haut d’une éminence beaucoup plus imposante que les précédentes, à tel point qu’elle dominait manifestement l’ensemble du paysage. Par ailleurs elle était, du moins à ce qu’il me paraissait, intégralement recouverte par un bois assez dense dont les troncs droits et les feuillages très sombres couraient en tout cas en continu sur toute la longueur de sa bordure. Mon mari me regardait approcher, posté juste à la lisière de la masse végétale, les poings sur les hanches, l’air comme de juste visiblement contrarié. Il n’avait pas levé le petit doigt pour venir m’aider à sortir de cette satanée fondrière. Mais je préférais m’abstenir d’y penser…pour moi, ça valait mieux.

Le terrain continua, dans l’ensemble, d’être praticable et ferme ; je sentais bien, de temps en temps, sous mon pas, confettis et granules trahir une consistance plus molle, plus spongieuse qui avait tendance à céder sous le pas, mais, étant sur mes gardes, j’évitai avec le plus grand soin de tomber dans les pièges que me tendaient ces subits, sournois périmètres : prenant tout mon temps sans me soucier de ce qu’en penserait mon mari, je m’arrangeais soit pour les contourner, soit pour les enjamber, en bondissant s’il y avait lieu ; le tout au pif (ce qui était stressant). La chance (pour une fois) fut avec moi et, en dépit de cette tension (qui me communiquait la chair de poule), j’atteignis sans trop d’encombres la dénivellation qui menait au terrain boisé et en hauteur. Là, il ne s’agissait pas d’un petit talus mais, ainsi que je l’ai déjà laissé entendre, d’un escarpement de belle taille dont, même à toute première vue, l’escalade s’annonçait tout sauf aisée, surtout chargée comme je me trouvais l’être. Au surplus, l’inclinaison était non seulement plutôt raide, haute, mais encore encombrée – dédoublée, en quelque sorte – par toute une épaisseur de minuscules « pastilles » à l’aspect très léger, dont beaucoup présentaient une teinte d’un rouge aussi agressif que celui du piment fort, et qui glissaient sans cesse les unes sur les autres, un peu à la manière de grains de sable poussés par le vent au flanc d’une dune saharienne. Dès l’instant où je posai le pied sur la base de cet amas, ce fut pour détecter une consistance extrêmement ténue, à peu près comparable à celle du pain azyme des hosties.

J’accomplis deux pas vers le haut, en étant contrainte, d’emblée, de lutter contre ces minces cercles miniatures et dénués de poids qui s’affaissaient dans le même temps qu’ils continuaient de déverser les flux de leurs mini avalanches en soulevant une poussière fine. Le résultat fut que je reculai en manquant de me tordre la cheville gauche, et de perdre l’équilibre. Nonobstant cela, je m’acharnai et, sans prendre le temps de penser (bien que mon cœur se soit remis à cogner brutalement contre mes côtes) remontai derechef à l’assaut du bizarre tas d’ « hosties », mon bébé fermement maintenu contre la partie supérieure de mon corps. Peine perdue ! Cela glissait toujours autant, je ne sentais aucun point d’appui : pour un peu, l’on eut dit qu’un tapis roulant me ramenait en sens inverse. Cette fois-ci, je fus à deux doigts de chuter en arrière ; à la renverse.

Levant des yeux passablement affolés, je fis le constat que mon époux n’avait guère quitté la place qu’il occupait en haut de la pente, juste à la frontière du bois où l’on l’aurait cru littéralement ventousé , et que son regard à lui, loin de tout affolement, flamboyait d’impatience : « alors, tu montes, oui ou non ?! », l’entendis-je siffler, au travers de la sévère fente de tirelire de ses (pseudo)lèvres.

Mais lui, comment était-il parvenu à se hisser là-haut ? S’il y était arrivé, c’est que cela ne devait pas être irréalisable. N’empêche, il me faisait si peur que je n’osai lui lancer la question. A n’en pas douter, il attendait que je me dépatouille par mes propres moyens – et vite.

J’eus alors une idée : pourquoi ne pas tenter des pas plus allongés ?

En dépit de ma fatigue, je me lançai, pour la troisième fois, sur la pente, à coups de longues enjambées qui avaient de quoi faire penser à de grands écarts, en m’employant à franchir la distance avec une célérité maximale. Les mini « hosties » n’arrêtaient pas de s’effondrer, de glisser sous moi, de m’entraîner plus ou moins sournoisement vers le bas le l’élévation, d’où la sensation que j’avais de me battre contre un courant d’air ou d’eau contraire. Très pénible !

A plusieurs reprises, leurs chutes, leurs affaissements vicieux me firent carrément reculer. N’importe…évitant de mon mieux de perdre l’équilibre et crispant, dans une folle résistance, les muscles de mes jambes, je reprenais de suite mes efforts. J’eus besoin d’un temps fou pour triompher enfin de la déclivité rétive. En prime, au moment où je parvins, tant bien que mal, à me hisser au niveau du sommet, je fus dans l’obligation d’empoigner au plus vite une touffe d’herbe visqueuse qui trônait fièrement tout au bord de la « falaise », vu que mon compagnon, à deux pas de là, n’esquissait toujours pas le moindre semblant de geste pour m’apporter quelque semblant d’ aide.

Dans un « han » de bûcheron, je quittai la pente pour me propulser entre les arbres d’un vigoureux élan des reins. Puis je stationnai sur place, haletante, brisée, le ventre comme collé au sol dur parsemé de feuilles mortes craquantes qui, tout autour de ma joue droite également appuyée contre lui, dardaient leurs longues langues rougeâtres ou offraient le spectacle de leurs corps bruns piteusement recroquevillés. Coincé sous moi, le nourrisson m’arquait légèrement le torse.

Je perçus alors la voix rude et discordante de mon compagnon, qui rugissait :

-Mais dis donc…comment ça se fait qu’on ne l’entende pas pleurer, ce gosse ?

Sans prendre la peine d’attendre, de ma part, le plus ténu balbutiement de réplique, il s’approcha de mon corps couché (je le devinais au craquement des feuilles sèches sous son pas énergique et vif) et, fort rapidement, deux mains pleines d’une force que je ressentis comme quasi électrique se refermèrent, telles des pinces, autour des deux parties hautes de mes bras, celles jouxtant mes épaules, geste qui lui permit de me soulever dans mon entier, d’un seul mouvement. Lorsque je fus debout, il dut sentir que j’étais aussi molle qu’un poulpe car, là encore d’un unique jet, il me balança de côté et me plaqua le long d’un tronc noir plus vertical qu’une colonne. Instantanément, je m’affaissai contre la rugosité de l’écorce, et me retrouvai cul par terre, genoux repliés sous mon menton et enserrés entre mes deux bras joints en un parfait ovale. Mon regard tomba, pour ne plus le lâcher, sur le « paquet » formé par le bébé et la couverture rose qui, maintenant, gisait non loin de moi, à même la terre « patchworkée » de feuilles.

Mon mari se pencha en arc de cercle, le saisit entre ses pognes, et, s’étant remis debout, fit immédiatement après valser au loin le pan de laine.

Les yeux hagards, les entrailles retournées, tordues par la révolte mais inapte à prendre le dessus sur mon sentiment d’impuissance, c’est avec horreur – une horreur indescriptible – que je le vis considérer ce qu’il tenait alors d’une seule main, la figure convulsée de hargne, et que je captai, dans les secondes qui suivirent, les sons débordants de mépris, de dérision et de fureur tonnante, déchirante de son exclamation :

-Ha…mais ce n’est qu’une poupée !!

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