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PROLIFÉRATION
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 Article publié le 19 mars 2017.

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C’est le compositeur Jean Barraqué qui, semble-t-il, a le premier développé la technique sérielle en termes de « prolifération ». Dans son Vocabulaire de la musique contemporaine, Jea-Yves Bosseur explique que « selon lui, composer implique d’imaginer un processus formel favorisant l’exploitation illimitée d’un matériau. ». Il s’agit pour Barraqué de composer une musique « qui procède rigoureusement par la transformation progressive de ses propres éléments ». La prolifération est possible à partir du dérèglement généralisé de l’engendrement sériel. Les séries proliférantes dérivent d’un principe d’expansion. Leur mise en œuvre met en cause les notions de commencement et de fin.

Pour Laurent Feneyrou, la prolifération est un dépassement de la série.

Avec les séries proliférantes, séries en série, Jean Barraqué a-t-il détruit l’essence de l’idée sérielle ? La série existe-t-elle en tant que telle, en tant qu’issue des ordres qui la créent ou en tant qu’elle-même est en devenir ? Et la nécessité de parcourir l’ensemble des cycles jusqu’à retrouver l’ordre premier traduit-elle un principe philosophique ? (...) Derrière les séries, se découvrent donc non seulement une herméneutique du devenir sonore, mais aussi une structure musicale stricte. De même, les images du rêve, « derrière le nuage des rêves antérieurs » (…au-delà du hasard), désignent non un ensemble de significations, mais une structure ontologique à la base des intentionnalités significatives. La structure n’est plus un accomplissement, mais un étant donné de plusieurs êtres musicaux, saisis dans un développement discontinu, condition de l’œuvre ouverte. Cette structure décentre le sujet, et c’est précisément la fin d’un sujet sériel que vise la prolifération.

Feneyrou, « Samedis d’entretemps »

Laurent Feneyrou oppose clairement la série, qui apparaît comme une organisation fermée et rationnelle à la prolifération, de l’ordre de l’ontologique. Il est pourtant délicat de couper la prolifération de la logique sérielle comme elle s’exprime après-guerre. La prolifération, c’est déjà sensible chez Boulez, est une conséquence inéluctable de l’élargissement du domaine de la « déduction sérielle ». Elle excède le contrôle, tout contrôle, jusqu’à absenter ce qui la fait naître. Elle engendre l’aléa, comme chez Nerval la prédestination des séries fatales ou heureuses. Peut-être aspire-t-elle vers la fin du « sujet sériel » ? Voire. Les continuités que dégage à chacune de ses réapparitions la série laisse penser le contraire. Ce déchirement ontologique de la conscience, cette confrontation tout à la fois accidentelle et fatale, ce sont aussi les thèmes qui se dégagent de l’incessante déclinaison de la série.

On pourrait opposer une autre approche, plus structurale, qui interrogerait la relation entre deux modes d’engendrement de la série dont Barraqué, dans sa logique proliférante, serait un terme extrême (mais dont les conditions sont déjà réunies chez Pierre Boulez) tandis que l’autre, à l’extrême opposé, serait du côté de Webern dont les œuvres relèvent d’une exposition de la forme sérielle, visant une forme de complétude.

On se souvient de la « crise » du compositeur viennois qui barrait, une à une, les notes de la gamme après les avoir employé dans sa composition. Les œuvres tardives reposent sur cette même vision statique, ou plutôt spatiale, de la forme musicale. Si la métaphore botanique est la même – la série, dans tous les cas, est un germe – on a d’un côté l’exposition d’une forme complète et de l’autre un engendrement indéfini. Prolifération et exposition s’opposent comme le non-fini et le fini, le linéaire et le tabulaire ou encore le temps et l’espace.

Entendons-nous : on n’a que très rarement des formes qui ne relèveraient que d’un mode à l’exclusion complète de l’autre. Mais nous pouvons reconnaître la prééminence de l’une ou l’autre approche, au sein d’oeuvres qui, toutes, s’inscrivent dans le temps. A aucun moment, on ne met à mort le « sujet sériel » car le sujet n’est jamais, en substance, sériel. Il y a des formes sérielles. Il y a une analyse sérielle. Il y a un signifiant « série » qui a engendré une somme remarquable de dérivés (« sériaire », « sérial », « sériel », « sérialisme », « sérialisation », « présérie », etc.) On peut viser l’épuisement de la série ou de certaines ses manifestations. Mais la série court dans notre culture depuis trois siècles et sa résurgence constante et imprévisible rend impossible la liquidation – non du sujet sériel – mais du regard sériel sur la réalité dans ses dimensions subjectives ou objectives.

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