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 Article publié le 19 mars 2017.

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Le sérialisme est avant tout affaire de promenade. Ce n’est pas seulement vrai chez Gérard de Nerval ou son aîné et inspirateur Denis Diderot même si, chez ces deux auteurs, l’écriture, la série et la promenade atteignent à une consubstantialité extrême. Ce l’est peut-être plus encore chez Anton Webern qui a voulu expliquer, aussi simplement que possible, ce qu’il appelait le chemin vers la nouvelle musique.

Un moment clé de sa narration est celui où il évoque, précisément, l’émancipation du champ tonal que lui-même a vécu en compagnie de ses amis Schoenberg et Berg.

Au début, on finissait encore dans le ton principal ; mais peu à peu, on alla si loin que, pour finir, on ne trouva plus vraiment nécessaire de revenir à ce ton principal. Au début, on s’est dit : « Là, je suis à la maison – maintenant je sors – regarde là-bas, là-bas – les excursions les plus longues sont possibles – jusqu’à ce que, pour finir, je sois de retour à la maison. »

A. Webern, CVNM, p.116

La même image revient, deux leçons plus tard, quand il évoque la modulation.

En fait, c’est parce que nous voulions sauvegarder le ton fondamental en étendant la tonalité – précisément parce que nous nous efforçions de maintenir la tonalité – que nous lui avons tordu le cou !

Je vais dans l’entrée de mon appartement pour planter un clou. Pendant que j’y vais, la pensée me vient que, tout compte fait, j’aimerais mieux sortir. Je suis mon impulsion, monte dans le tramway, vais à la gare, prends le train et pour finir j’aboutis... en Amérique ! C’est cela, la modulation.

 

Ibid, p.124-125

Il n’est pas vain de rapprocher cette image vivante du cheminement vers l’atonalité tel que le relate le compositeur autrichien des pérégrinations de Gérard de Nerval, plus d’un demi-siècle plus tôt. On pourrait en citer mille exemple. Tous les éléments qui composent l’univers « sériel » de Gérard de Nerval et son inscription dans le voyage se rejoignent dans ce récit onirique d’Aurélia.

L’extrait suivant présente une occurrence très marquée du mot « série » dans le récit d’Aurélia. Il s’agit d’« une série ininterrompue de rêves ». dont les suites ne sont pas moins oniriques .

Telles furent les images qui se montrèrent tour à tour devant mes yeux. Peu à peu le calme était rentré dans mon esprit, et je quittai cette demeure qui était pour moi un paradis. Des circonstances fatales préparèrent, longtemps après, une rechute qui renoua la série interrompue de ces étranges rêveries. - Je me promenais dans la campagne, préoccupé d’un travail qui se rattachait aux idées religieuses. En passant devant une maison, j’entendis un oiseau qui parlait selon quelques mots qu’on lui avait appris, mais dont le bavardage confus me parut avoir un sens ; il me rappela celui de la vision que j’ai racontée plus haut, et je sentis un frémissement de mauvais augure. Quelques pas plus loin, je rencontrai un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps et qui demeurait dans une maison voisine. Il me fit voir sa propriété, et, dans cette visite, il me fit monter sur une terrasse élevée d’où l’on découvrait un vaste horizon. C’était au coucher du soleil. En descendant les marches d’un escalier rustique, je fis un faux pas, et ma poitrine alla porter sur l’angle d’un meuble. J’eus assez de force pour me relever et m’élançai jusqu’au milieu du jardin, me croyant frappé à mort, mais voulant, avant de mourir, jeter un dernier regard au soleil couchant. Au milieu des regrets qu’entraîne un tel moment, je me sentais heureux de mourir ainsi, à cette heure, et au milieu des arbres, des treilles et des fleurs d’automne. Ce ne fut cependant qu’un évanouissement, après lequel j’eus encore la force de regagner ma demeure pour me mettre au lit.

Que la série soit si fortement associée à ces déplacements ne manque pas d’intriguer. A aucun moment de son histoire, le mot ne perd la trace de cette relation particulière au mouvement qui semble trouver sa racine dans la mathématique même du mot. La narration originaire de la série, en effet, c’est que résume fort bien Lionel Salem dans son Dictionnaire des sciences, le paradoxe de Zénon d’Elée.

Le paradoxe de Zénon d’Elée affirme l’impossibilité du mouvement en disant que pour se rendre d’un point à un autre il faut d’abord parcourir la moitié du chemin, puis la moitié du chemin restant, etc., de sorte qu’il reste toujours une certaine distance à franchir. En réalité, s’il faut une seconde pour faire la moitié du chemin, il en faudra une demie pour faire la moitié restante, et la somme 1 + ½ + ¼ + ... des temps de parcours, bien que composée d’une infinité de termes, reste finie et tend vers 2. Une telle somme infinie est appelée une SERIE, et le nombre 2 sa « somme.

C’est une incidence surprenante autant que nécessaire de la série, dans son histoire la plus large. Elle est intimement liée au trajet, Le paradoxe peut se décliner en différentes illustrations mais il interroge d’abord la possibilité d’un parcours.

Dès lors, on ne s’étonnera pas que la pièce la plus monumentale et peut-être la plus insaisissable en sa substance de Pierre Boulez soit le deuxième numéro de Dérives, dont les moments semblent se succéder sans direction et semblent pour autant mus par une même force qui va.

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