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 Article publié le 2 avril 2017.

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Une visite inattendue fait grand plaisir à "Mademoiselle Tessier" comme respectueusement beaucoup la désignent. Souriant comme à l’accoutumée, le grand chef, celui dont on ne cesse de parler mais qui ressemble plus à un fantôme qu’à une réalité, ce "Mohamed" dont elle ne connaît le véritable nom, vient en personne à l’hôpital. Spécialement pour parler avec son infirmière française. Elle n’a jamais fait la moindre tentative pour s’échapper, rejoindre ceux de son sang. Il vient pour lui annoncer sa libération dans quelques jours. De nouveau les Français suspectent la zone et préparent une offensive de grande envergure. Probablement que ce sous-sol sera découvert. Un lieu de replis est prévu. Mais si elle le veut, l´infirmière retrouvera sa liberté.

 -Il faut que je vous raconte les biribiris petite !

 -Les quoi ?

 -Biribiris ! Avez-vous entendu parler d’un journaliste-écrivain nommé Albert Londres ?

 -Vaguement, il me semble qu’il est mort dans l’incendie d’un grand paquebot, ou quelque chose comme ça !

 -Exact. C’était le premier d’une nouvelle catégorie de reporters, un précurseur de ceux qui aujourd’hui cherchent sur le terrain...Et qui trouvent. Aussi bien au Maroc qu’en Tunisie, sur nos terres de dunes à l’infini, les militaires français ont installé des camps. D’un autre genre que celui que vous avez connu mais où les atrocités étaient aussi sans nom. Destinés aux soldats se plaignant de la guerre, à ceux qui désertaient ou montraient trop peu d’ardeur au combat. A tous ceux qui refusaient le service obligatoire, ces objecteurs de conscience comme vous les appelez. Aux fortes têtes antimilitaristes. L’homme dans les biribiris est traité pire que la bête.

 Je dis bien "est" traité. Car elles existent encore ces saloperies. Officiellement l´horreur est dissoute, mais elle frappe toujours dans l’incognito des sables du désert.

 Grâce à Londres le bagne de Cayenne a fort heureusement été rayé des abominations. C´était une institution civile ! Ici, les camps militaires ont subsisté malgré de répétitives fortes promesses. Des centaines, peut-être quelques milliers d’innocents y sont morts de faim, de soif, sous l’humiliation et la torture, faussement portés disparus au combat pour leurs familles !

 Petite, tout ceci fut décrit par Londres dans l’un de ses livres inquisitoires intitulé Dante n’avait rien vu. Il est évident que peu de publicité en a été faite et que pas un Français sur dix mille ne se doute de la terrible vérité. Je suis fier de pouvoir vous dire que mon grand-père, l’homme que vous avez voulu secourir sur un trottoir d’Oran, a servi de guide à ce grand journaliste pendant de longs mois. Je peux ajouter que j’ai tué de mes mains le caporal qui conduisait la jeep, celui qui vous a si violemment giflée.

 De cet acte et d’autres qu’il m’est impossible de vous avouer, je ne suis pas fier du tout. Les Français ont longtemps appelé ce conflit éloigné dans le sud de la Méditerranée, "opérations de police", avant de cesser cette hypocrisie et de parler de guerre. Ils disent qu’elle est "sale". Comme si il était possible qu’une "propre" existât !

 Sachez Mademoiselle Tessier, que vos compatriotes ont dors et déjà perdu ce conflit. Politiquement parlant, la France est isolée ; avec pourtant un soutient non officiel des Américains. De notre côté, autre secret de Polichinelle, ce sont les Russes qui nous fournissent armes, conseillers techniques et encouragements au communisme. Militairement parlant, malgré l’envoi massif de contingents d’appelés du service obligatoire, Paris ne peut contrôler que d’infimes parties de notre pays. Il y a actuellement presque quatre cent mille militaires français sur notre sol. Certains appelés du contingent en sont à trente mois de service obligatoire dont vingt sept de guerre.

 Chez vous, la crise politique gronde, la révolte contre une république perdue, aux dirigeants inconscients, menace votre gouvernement. S’y additionne une économie épouvantable où l’inflation se contrôle difficilement. Ici, nous sommes tous unis, à l’exception de ces Harkis maudits qui se refusent à vous lâcher. Considérés comme des traîtres, ils le payeront un jour de leurs vies. 

 A Genève, nos représentants négocient votre départ, celui des Pied-noir aussi. Difficile à organiser. Tout cela se fera dans les larmes, mais dans moins de deux mois l’Algérie sera un pays indépendant !

 Cet hôpital va se transférer en un autre lieu. Une importante opération de diversion maintiendra les troupes françaises à bonne distance. Vous resterez ici et serez libérée peu après. Il faut que je parte, mademoiselle. Quoi qu’il arrive je vous assure de ma très grande estime. Vous êtes une exceptionnelle personne.

 Qu’Allah vous garde !

 -Je reste auprès de vos blessés. Tant qu’à faire...pour seulement deux mois. Seul mon présent dans un travail permanent, intensif, ou mon esprit se vide tant l’acte de bien soigner me demande concentration, me fait oublier un passé si douloureux...hélas pas toujours. Alors ici ou ailleurs...

 

 En ce même jour un petit pétard nommé Gerboise Bleue explose à Hamoudia dans le Sahara, près de Réganne. La France peut se glorifier de faire désormais partie des puissances nucléaires ! Sans ignorer les effets des terribles radiations, les grands chefs militaires vont envoyer le lendemain même des hommes pour planter un beau drapeau tricolore et filmer un paysage devenu lunaire. Pas de problème, ils seront protégés de la terrible radioactivité par leurs simples chemisettes et leurs espadrilles.

 Et aucune importance si peu d’entre eux ne doivent faire de vieux os !

 

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 Mohamed s’est trompé. Avant de lâcher sa proie, la France sacrifiera encore beaucoup de petits jeunes au combat. Pour rien. Pas même pour l’honneur, elle l’a perdu lui aussi dans les dunes de sable qui, sans cesse avec les vents, changent leur apparence. Beaucoup plus que les deux mois annoncés seront nécessaires pour la réalisation du rêve d’indépendance.

 A peine quatre mois après la signature des accords de paix signés à Evian, un jour bénit pour certains, mille fois maudit pour d’autres n’arrivera qu’en 1961 ’le 5 juillet très précisément). Commence le départ en catastrophe des pieds noirs en pleurs, hurlant leurs amertumes et insultant De Gaulle. "le traître de Grand Charles", le général qui soi-disant les avait compris ! Un départ qui s’accompagne bientôt d’un véritable génocide. Celui des musulmans fidèles à la France, les Harkis abandonnés à leur sort, massacrés par dizaines de milliers. Ceux qui réussiront à rejoindre la métropole y seront reçus en héros.....enfin c’est-ce qu’ils auraient pu prétendre. Parqués comme des bêtes avant de se voir refuser le droit au travail...sans jamais oublier un racisme exacerbé par la guerre qui les définira désormais eux aussi comme des sales bougnouls !

 

 L’Algérie, nouveau pays au regard du monde, commence sa lente descente dans les profondeurs de l’enfer. Manipulée par les Russes, elle connaitra bien plus tard la terrible expérience de la guerre civile, quand des fous enturbannés essayeront de prendre le pouvoir pour imposer la Charia, la loi d’Allah.

 Au Vietnam, la guerre continue, Giap a fait plier les Français en prenant Diem Bien Phu. Au sud, les Américains qui ont repris le flambeau de l’imbécillité belligérante, résistent toujours mais l’objectif final reste inchangé. Un territoire libre de tout étranger. Le lieutenant-colonel Nguyen van Phuc harangue ses hommes. Saigon tombera un jour !

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