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Flannery O' Connor, la solitaire de Milledgeville
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 Article publié le 13 septembre 2006.

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Benoît PIVERT
FLANNERY O’ CONNOR, LA SOLITAIRE DE MILLEDGEVILLE

Correspondances

« J’écris tous les jours mais, pour Dieu sait quelle raison, la mayonnaise n’a pas encore pris. S’il vous plaît, priez pour qu’elle prenne. Parfois, cela n’arrive pas »

C’est peut-être une curiosité malsaine qui m’a poussé à me plonger dans la correspondance de la romancière et nouvelliste américaine Flannery O’ Connor. Je connaissais et j’appréciais son œuvre de fiction, les portraits grinçants de ses personnages, le décor du Sud des Etats-Unis hanté par des prédicateurs ambulants, des petits blancs ségrégationnistes et quelques illuminés à qui le soleil et les prêches avaient tapé sur la tête.

De l’auteur, je ne savais pas grand chose si ce n’est qu’elle était catholique, qu’elle ne s’était jamais mariée et qu’elle était morte seule dans d’atroces souffrances, recluse dans sa ferme d’Andalusia à Milledgeville (Géorgie), emportée à trente-huit ans par un lupus érythémateux qu’elle savait incurable et qui avait déjà emporté son père. D’elle, je ne connaissais qu’une photo, reproduite par tous les éditeurs, sur laquelle on la voit rayonnante et espiègle, avec un sourire à l’américaine, un rouge à lèvres un peu trop vif et un tailleur un peu vieillot. Cette photo en soi était déjà un mystère. Comment cette femme trouvait-elle encore la force d’adresser un sourire radieux à l’objectif, de faire bonne figure alors qu’elle se savait condamnée ? Etait-ce l’impératif catégorique du Keep smiling ou l’énergie hors du commun d’une femme décidée à ne pas se laisser abattre, fût-ce par un diagnostic sans appel ? Ce n’était là qu’une interrogation parmi tant d’autres car la vie de cette femme dans sa brièveté et sa souffrance ne manque pas de susciter la curiosité. Peut-être ma question première fut-elle la projection d’une angoisse toute personnelle : trouverais-je la force d’écrire si je me savais condamné et si oui, quelle serait la matière de mes livres ? Réussirais-je à sublimer ma souffrance ? Flannery O’ Connor y est de toute évidence parvenue. J’ai lu quelque part qu’elle avait écrit jusqu’au bout, que sa créativité avait résisté à la maladie. C’est en soi déjà un sujet d’étonnement mais n’est-il pas plus étonnant encore que cette femme qui, coupée du monde par la maladie, qui n’avait pas connu d’hommes et que l’on dit vierge ait pu dépeindre ce qu’elle n’avait pas vécu et un monde dont elle ne connaissait guère que les limites de sa propriété ? On pourra toujours invoquer le foisonnement de l’imagination féminine ; la créativité recèle décidément bien des mystères. C’est ces mystères que j’avais quelque espoir d’élucider en ouvrant L’habitude d’être, volume dans lequel Sally Fitzgerald a réuni des extraits de la correspondance de Flannery O’ Connor.

Très tôt dans ce recueil de lettres écrites entre 1948 et 1964, année de la mort de l’écrivain, une première interrogation trouve sa réponse. Ce n’est ni avec révolte ni avec accablement que la jeune femme de lettres a pris connaissance du mal qui la rongeait. « Je sais à présent que je suis atteinte d’un lupus et suis très contente d’en être fixée[1] » note-t-elle un mardi du mois de juillet 1952. A notre époque de pathos télévisé et d’impudeur médiatique où le chagrin s’exhibe et où les larmes coulent si facilement, c’est peut-être ce quant à soi, cette retenue qui étonnent le plus et constituent un autre mystère. Sans doute faut-il pour comprendre cette superbe contenance parvenir à épouser la psychologie d’une femme dont la vie serait inconcevable sans Dieu. Bien que les lettres de Flannery O’ Connor soient à mille lieues de mièvres bondieuseries, le lecteur finit, au fil de la correspondance, par saisir que cette acceptation n’est possible que sous-tendue par la foi. Provoquant encore davantage la sensibilité d’un lecteur moderne qui comprendrait mieux la colère, l’écrivain va - avec un clignement de l’œil - jusqu’à parler de sa maladie comme d’une bénédiction entre guillemets : « j’ai assez d’énergie pour écrire et comme c’est tout ce que j’ai à faire ici-bas, je peux, en clignant de l’œil, considérer que c’est là une bénédiction[2]. »

Flannery O’ Connor n’a pas attendu d’avoir lu Teilhard de Chardin pour porter ce regard sur la maladie mais on sent à l’enthousiasme que lui procura sa lecture qu’elle avait reconnu dans le concept de « passivités de diminution » la peinture de sa propre situation et une conclusion analogue à la sienne : « C’est dans Le milieu divin que le Père Teilhard de Chardin parle des « passivités de diminution »  ; il entend par là les afflictions dont on ne peut se débarrasser et qu’il faut donc supporter. Quant aux autres, sur lesquelles on a prise, il nous invite à mobiliser nos efforts pour les vaincre. C’est un homme que j’admire beaucoup[3]. »

Pour Flannery O’ Connor, supporter les afflictions ne signifie pas rester les bras croisés dans une attitude fataliste mais continuer à vivre comme si de rien n’était, dans son cas, continuer à écrire puisque tel est le talent que Dieu lui a confié. Bien que la jeune femme avoue n’avoir jamais pu terminer ni Le Procès ni Le Château il y a chez elle quelque chose d’éminemment kafkaïen qui renvoie davantage à Kafka, l’auteur, qu’à ses personnages. Dans les deux cas, une vie apparemment morne, routinière et diminuée par la maladie est acceptée car illuminée par la grâce de l’écriture. Flannery O’ Connor écrit le jour, Kafka la nuit mais pour tous deux, c’est là comme l’accomplissement d’une mission, de ce à quoi ils sont depuis toujours destinés. Ils sont bien heureux, au fond, d’échapper dans leur « malheur » à la prétendue félicité conjugale et aux soi-disant joies de la maternité et de la paternité qui auraient été, au mieux, un frein, au pire, la fin de l’aventure littéraire. Sally Fitzgerald suppose - avec pertinence - que Flannery O’ Connor considérait les contraintes de son existence comme indispensables à l’épanouissement de sa vocation d’écrivain et de sa personnalité. 

C’est, en effet, bel et bien à un véritable bouleversement de l’ordre des choses et des priorités de ce monde, au nombre desquelles la santé, qu’assiste le lecteur de la correspondance. Loin d’être vécue comme une diminution, la maladie est perçue par Flannery O’ Connor comme une expérience extraordinairement formatrice, « une expédition qui vous enrichit davantage qu’un voyage en Europe[4] ». Elle s’engage ici sur un chemin sur lequel il peut être difficile à un lecteur profane de la suivre. De même que dans les Litanies des Saints, le chrétien demande qu’on le préserve de la mort subite - car la mort subite ne permet pas de tirer le bilan de cette vie ni de prendre le temps de se préparer à l’au-delà, Flannery O’ Connor va jusqu’à conseiller le passage préalable par la maladie : « la maladie avant la mort me paraît tout à fait recommandée et je pense que ceux qui l’ignorent sont privés d’une des grâces de Dieu[5] », une préconisation dont on conçoit aisément qu’elle puisse apparaître comme monstrueuse à quiconque ne possède pas les consolations de la religion.

On chercherait donc vainement dans la correspondance le moindre accent de révolte métaphysique, tout juste une interrogation suscitée par la mort d’une jeune fille de douze ans atteinte d’un cancer du visage : « ce qui m’intéresse dans ce cas, c’est simplement le mystère, cette agonie étrangement imposée aux enfants[6] »... mais on n’en saura pas plus et Flannery O’ Connor n’extrapole pas à sa propre souffrance. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle la passe sous silence. Le lecteur est tenu au courant, sans sensiblerie ni exhibitionnisme mais le plus souvent dans un style clinique, de ses avanies. Il assiste à son délabrement physique progressif, voit son visage se déformer sous l’effet de la cortisone, ses tempes s’éclaircir, les béquilles faire leur apparition. Aux atteintes articulaires succède l’anémie avec son cortège d’évanouissements puis la découverte d’une tumeur bénigne qui, opérée, entraîne une flambée du lupus à l’issue fatale. En décembre 1963, Flannery O’Connor n’a même plus assez d’énergie pour taper à la machine. Dans les mois qui précèdent sa mort, elle retrouve quelques forces. Elle qui jadis s’astreignait à deux à trois heures quotidiennes d’écriture ne parvient plus à taper qu’une heure par jour mais loin d’en concevoir de l’amertume, elle fait contre mauvaise fortune bon cœur : « Si je parviens à tenir ce rythme, j’en serai très contente[7]. »

Cela est sans doute frustrant pour le lecteur qui aurait aimé voir la foi à l’épreuve de la maladie mais Flannery O’ Connor ne lui offre guère de réflexions métaphysiques sur la souffrance. Sans doute y a-t-il plusieurs raisons à cela. Chrétienne, elle fait passer le salut de l’âme avant le bien-être du corps et il y a sans doute chez elle quelque chose de ce mépris chrétien pour la chair. C’est ce qui explique - en y ajoutant le sens de la provocation - qu’elle raconte n’avoir pas prié à Lourdes pour sa guérison mais pour le succès de son œuvre : « j’ai prié pour le roman auquel je travaillais à l’époque, pas pour mes os dont je me soucie moins[8], et il me semble que mes prières ont été entendues puisque j’ai terminé le livre[9]. » Il semble, en outre, que la souffrance n’entraîne pas de révolte contre Dieu car elle est perçue comme obéissant à un plan supérieur : « toutes ces souffrances font partie d’un domaine plus vaste ; les épreuves de chacun d’entre nous doivent aboutir au bien commun. C’est un mystère qui se rattache à la souffrance du Christ[10] » Flannery O’ Connor semble s’inscrire ici dans la tradition chère à Huysmans et à Léon Bloy de la « substitution » des douleurs selon laquelle certains rachètent par leurs souffrances les péchés des autres, tous étant indissociablement liés en tant que membres du corps du Christ.

A ces tentatives pour comprendre la parcimonie des réflexions sur la souffrance il convient sans doute d’ajouter une particulière résistance à la douleur qui permet à l’écrivain, un an avant sa mort, de résumer : « pour ma part, je n’ai guère souffert dans la vie et n’en connais pas plus long que le premier venu sur la rédemption[11]. » Rares sont, en effet, les aveux de faiblesse qui s’échappent furtivement comme dans ce post-scriptum : « vos prières sont les bienvenues. Je suis malade d’être malade[12]. » Trop s’apitoyer sur soi-même serait aussi déroger à ses devoirs de chrétien et glisser vers le péché d’amour propre. :[13]. » C’est cet oubli de soi porté à son plus haut point qui explique que la dernière lettre de Flannery O’ Connor ne soit pas le message d’une agonisante mais un mot réconfortant destiné à une amie qui s’alarmait d’avoir reçu des coups de téléphone anonyme...

Un des signes les plus sûrs de la hauteur que Flannery O’ Connor avait gagnée face à la maladie réside dans le sens de l’humour qui égaye les pages de sa correspondance. S’y révèle une extraordinaire force de caractère car il faut bien du courage pour ne pas se laisser abattre lorsqu’un miroir renvoie de votre visage gonflé par la cortisone le reflet d’une face de lune. A défaut de tenir la maladie en échec, l’humour la tient à distance, il la défie. Comme on utiliserait pour résister ses cartouches d’artillerie, l’écrivain se défend de ses avanies en déployant les moqueries : « ces temps-ci, je me porte plutôt bien, sauf que je suis quasiment chauve au sommet de la tête et que mon visage ressemble à une pastèque[14]. » Il n’y a rien dont elle ne soit capable de rire jusqu’à ses béquilles en aluminium. Au-delà des dommages physiques, alors que tout la pousserait à se plaindre d’une vie pauvre en divertissements, elle note avec humour et dans le plus parfait détachement : « je ne peux prétendre à aucun péché intéressant ni agréable (j’ai très fort le sens du diable), mais je n’ignore rien des variétés de fautes mineures : la vanité, la gloutonnerie, l’envie, la paresse, et pour tout dire mes vertus sont aussi timides que mes vices.[15] ».On serait presque tenté de voir dans cet humour à l’intention des correspondants cette politesse du désespoir dont parle Boris Vian mais ce serait oublier un peu vite que pour Flannery O’ Connor le désespoir était un péché.

Ces nombreuses paroles légères qui semblent vouloir ôter au mal toute sa gravité autorisent à lire la correspondance de Flannery O’ Connor comme un art de vivre avec la maladie. Comment rester alerte et enjouer, comment réussir à ne pas s’apitoyer sur soi-même ? Les réponses qui se dessinent au fil des pages de la correspondance ont pour noms curiosité, ouverture à autrui ou encore créativité. Certes, il convient de l’avouer, la curiosité de Flannery O’ Connor n’est pas une curiosité tous azimuts. Le lecteur de la correspondance est même surpris de découvrir cette jeune femme d’une intelligence supérieure à la moyenne remarquablement fermée à certains sujets. Le féminisme l’indiffère, James Baldwin et ses discours pontifiants sur l’intégration des noirs l’insupporte. On note de même pendant de longues années -avant que des religieuses ne lui offrent un tourne-disque - une parfaite incuriosité à l’endroit de la musique, qu’elle soit moderne ou classique. Elle refuse également de lire ses contemporains de la beat generation qu’elle taxe de faux mysticisme mais abstraction faite de ces rebuffades, c’est avec une joie presque enfantine qu’elle s’enthousiasme pour toutes les inventions qui lui permettent de s’ouvrir au monde sans devoir quitter son domaine d’Andalusia. Elle accueille ainsi avec jubilation le téléphone, « une invention formidable », elle passe le permis de conduire et fait l’acquisition d’une voiture. On lui offre une télévision ; elle se passionne pour les émissions sportives, notamment les courses automobiles, et discute des mérites des champions du moment comme Fireball Roberts. Toutefois, cette curiosité pour le monde extérieur qui l’empêche de s’abîmer dans la contemplation de sa souffrance, prend le plus souvent la forme d’une attention personnelle à autrui. Flannery O’ Connor répond à tous ceux, connus ou inconnus, qui lui écrivent et s’amuse plus qu’elle ne s’agace du dérangement mental de bien des maniaques de la plume. Non sans malice mais également non sans pertinence, un critique a déclaré que « n’importe quel dingue pouvait lui écrire[16] ». Sans doute - et ce malgré quelques réponses furieusement sarcastiques - cette attitude tient-elle à la charité chrétienne (« vous aurez trouvé le Christ quand vous vous soucierez de la souffrance des autres et pas de la vôtre ») mais elle dénote aussi une véritable soif de contacts avec le monde... sans oublier que « les dingues », souvent des estropiés de la vie qui comme ses personnages cherchent leur salut sans le trouver, constituent une formidable source d’inspiration littéraire. Avec son oblativité coutumière, Flannery O’ Connor prodigue donc généreusement ses conseils littéraires, spirituels ou simplement amicaux à ses correspondants.

Lorsqu’il lui arrive - ce qui est fréquent - de correspondre avec des jeunes gens qui veulent faire carrière dans l’écriture, elle ne cesse de leur rappeler la nécessité pour être créatif de s’astreindre à une discipline régulière quand bien même les deux heures passées devant la machine à écrire ne déboucheraient que sur quelques lignes juste bonnes pour la corbeille à papier. Selon elle, l’inspiration finit toujours par souffler un jour et il convient ce jour-là d’être assis à sa table de travail. Sur le mystère de sa propre créativité dans l’isolement d’une ferme du Sud profond, la correspondance fournit des éclairages intéressants.

Le lecteur constate tout d’abord que la vie de Flannery O’ Connor n’est pauvre qu’au regard de celui qui la contemple d’un œil profane. La romancière, elle, ne se plaint jamais ni du vide ni de l’ennui de son existence car la foi est à ses yeux d’une extraordinaire richesse. C’est à proprement parler une nourriture spirituelle, d’où sa mise en garde à une amie qui a décidé de tourner le dos à la religion : « ce qui me désole, c’est que votre vie va s’en trouver appauvrie et votre énergie réduite. » La foi est, en effet, pour Flannery O’ Connor une espèce de carburant qui fait, entre autres, fonctionner le moteur de l’écriture. Ce n’est toutefois pas son unique source d’inspiration. Elle ne vit pas, en effet, complètement isolée dans sa ferme d’Andalusia. Il y a autour d’elle sa mère Regina, des métayers qui se succèdent et sur qui l’on ne peut jamais compter, enfin des domestiques noirs qui essaient régulièrement de s’entretuer. Le lecteur reconnaît au fil des lettres bon nombre des personnages des romans et nouvelles car c’est autour d’elle que Flannery O’ Connor trouve ses modèles vivants. Elle ne parle pas de la routine rurale mais du « spectacle de la ferme » dont elle ne se lasse pas. Contrairement à ceux qui pensent qu’il est nécessaire de se couper de ses racines pour faire preuve d’originalité, l’écrivain prône le retour aux sources et l’enracinement dans le terroir. Elle n’est donc pas prisonnière du Sud. Sa ferme de Géorgie est, au contraire, le préalable à son épanouissement littéraire et c’est fort logiquement là qu’elle puise la matière de son œuvre. Plus jeune, elle avait obtenu une bourse qui l’avait obligée à séjourner à New York, un séjour qui ne lui a laissé aucun regret : « j’ai dû revenir au foyer et c’est là que j’ai écrit ce que je pouvais produire de meilleur[17] ». Plus loin, elle ajoute : « je ne veux pas dire qu’il faut revenir chez soi pour écrire de la littérature « sudiste » mais qu’il importe de retrouver ses racines, son territoire, la société que l’on connaît et dont on fait partie, des gens qui existent en chair et en os, pas seulement en esprit.[18] Ses observations ne se limitent, du reste, pas aux gens du Sud mais s’étendent à tous les animaux de sa ferme, canards de Barbarie, oies de Chine, vaches, mulets et surtout aux paons à qui va sa préférence. Le lecteur apprend ainsi que le paon pousse cinq cris différents.

Parmi les points de vue les plus originaux sur la création artistique que Flannery O’ Connor développe dans sa correspondance, il en est un qui explique pourquoi l’irruption de la maladie à l’âge adulte n’a pas été vécue comme une diminution ni une limitation. Selon l’écrivain, quiconque écrit ne fait jamais que puiser dans son enfance, dans cette époque où, oisif, on est entièrement disponible au monde : « tant de choses dépendent de ce que l’oreille a capté et je ne crois pas qu’on assimile parfaitement ce qu’on entend au-delà de 20 ans, les nouvelles manières de parler ou de vivre[19]. » Il reste toutefois le mystère de l’écriture prenant pour objet ce que l’écrivain n’a pas connu. C’est là la puissance mystérieuse de l’imagination qui explique sans doute en partie l’intérêt de Flannery O’ Connor pour le portait d’Emily Brontë par Mauriac. Dans sa ferme de Géorgie, n’est-elle pas comparable, en effet, à cette femme à l’imagination romanesque fertile dont, toute la vie, l’horizon s’était limité aux marécages de son sol natal ?

Bien qu’à travers la correspondance Flannery O’ Connor fasse preuve d’une créativité que la maladie ne parvient guère à entamer, l’écrivain n’occulte pas pour autant ses traversées du désert, ses périodes de sécheresse artistique et ses nuits de l’âme créatrice. Le lecteur suit ainsi comme le flux et le reflux de la marée les va-et-vient de l’inspiration : « j’écris tous les jours mais, pour Dieu sait quelle raison, la mayonnaise n’a pas encore pris. S’il vous plaît, priez pour qu’elle prenne. Parfois, cela n’arrive pas[20]. » 

L’amour fait partie de ces sujets pour lesquels la mayonnaise semble avoir eu quelque mal à prendre. « A », une de ses correspondantes dont on ne connaît que l’initiale, lui fait remarquer que dans ses nouvelles « on trouve l’amour qui unit l’homme à Dieu mais jamais celui qui naît entre deux êtres humains[21]. » Effectivement, l’amour est bel et bien dans l’œuvre comme un absent, comme un blanc témoignant peut-être là des limites de l’imagination créatrice. Flannery O’ Connor a beau se défendre, sa plaidoirie n’est guère convaincante et c’est peut-être ici que la correspondance livre à mots couverts l’un des drames intimes de l’écrivain, peut-être aussi douloureux que la maladie dont il est sans doute indissociable. Le choix de certains mots montre que l’écrivain n’était pas aveugle à ce qui était susceptible d’éveiller le désir, ainsi cette description de son auditoire lors d’une conférence dans une université : « 25% de bouillants garçons, 25% de nymphettes[22] » mais l’amour est bel et bien resté un champ en friche, un manque qui, dans une correspondance marquée par la pudeur, parvient à arracher cet aveu en forme de soupir : « s’il vous paraît évident à la lecture de mes nouvelles que je n’ai jamais consenti à être amoureuse de quelqu’un (...), j’en conclus simplement qu’on peut avoir les yeux crevés par une inexactitude historique. Dieu m’est témoin que j’y ai souvent consenti[23]. » Toutefois, sitôt passé son bref aveu d’un désir inassouvi, Flannery O’ Connor se ressaisit et passe à autre chose. Elle retrouve immédiatement son attention au monde, sa curiosité des autres et son espièglerie. C’est peut-être cela « l’habitude d’être », titre donné par Sally Fitzgerald à la correspondance en souvenir d’un livre de Jacques Maritain, Art et scolastique, que Flannery O’ Connor avait oublié lors d’une visite. Au sens scolastique du terme, l’habitus n’a rien à voir avec la routine ni la morne répétition, c’est une attitude à adopter, une disposition de l’esprit qui se travaille et qui chez Flannery O’ Connor consiste à faire en toutes circonstances contre mauvaise fortune bon cœur. C’est, du reste, ce qui fait de L’habitude d’être un livre à lire dans les moments d’abattement et de nuit de l’âme car Flannery O’ Connor y livre une vivifiante leçon de courage. Moins de deux mois avant sa mort, alors qu’elle n’avait plus la force de téléphoner, elle concluait l’une de ses dernières lettres par ces mots : « Courage et allons-y gaiement[24] ! ».


[1] Letters of Flannery O’ Connor. The habit of being, traduit en français par Gabrielle Rolin sous le titre L’habitude d’être, Paris, Gallimard, L’Imaginaire, 2004, p. 48.

[2] P. 60

[3] p. 330

[4] p. 133.

[5] Ibid.

[6] p. 265

[7] p. 387.

[8] C’est nous qui soulignons.

[9] p. 330

[10] p. 359-360

[11] p. 353

[12] p. 390

[13] p. 296

[14] p. 57

[15] p. 82

[16] p. 15

[17] p. 172

[18] p. 318

[19] p. 172

[20] p. 314

[21] p. 259

[22] p. 161

[23] p. 137

[24] p. 395

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