Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
nouveauté : N3
roman in progress

En ligne : cliquez
Momie (nouvelle - pour Stéphane Pucheu)
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 16 avril 2017.

oOo

Si Dieu est, alors il est grand. Et s’il n’est pas, nous avons intérêt à en faire notre juge. Voilà ce que j’ai retenu du catéchisme républicain occidental. Et c’est à l’âge canonique requis que j’ai renoncé à être entendu. Plongé depuis des années dans un silence obstiné, je n’use même pas des urnes. J’ai cessé de fréquenter le café, je ne me connecte pas, je lis et je dors très mal. Si vous êtes celui ou celle qui entre dans ma demeure désormais funèbre, vous trouverez mes pilules dans le tiroir de ma table de chevet, au-dessus du pot. Excusez-moi d’avance de vous obliger à vider celui-ci une dernière fois.

Nous étions un lundi. Et cette histoire s’est déroulée pendant les jours de cette semaine, jusqu’au dimanche dont je ne pourrai pas vous parler. Je préfère m’en tenir à ces six jours. Pour le lendemain, vous inventerez ce que vous voulez, sans doute en fonction de ce qu’exige le protocole éditorial en vigueur. J’ai rédigé la présente nouvelle le samedi, occupant ainsi le dernier jour de mon existence à ce que vous voudrez bien considérer comme mon œuvre. Dix pages. Et ce sera tout, ô dernière servante.

Je dormais, fait rare. Et je fus réveillé par trois coups secs frappés sur ma porte. J’habite à l’étage, dernier appartement à droite et au fond. Ce long couloir feutré aux odeurs d’encaustique et de salpêtre se termine par une fenêtre jamais ouverte. Ses carreaux, parfaitement briqués à l’intérieur, sont noirs de crasse dehors. Et cet extérieur n’est rien d’autre qu’un profond patio. La pluie y forme d’étranges sonorités, gouttes froides sur le zinc et les carreaux, ruissellements intempestifs, chats rapides mais moins que les oiseaux s’ils ne dorment pas sur les cordes à linge.

Je n’y ai pas cru. Avait-on frappé sur cette porte depuis dix ans ? Jamais. Je vous dis que j’étais seul. Je sortais rarement et toujours la nuit. J’aime les poubelles, les femmes seules et les volets mal fermés. Je tentai alors de me rendormir. Folie ! Je ne me rendors jamais. Et les trois coups se répétèrent. Comme au théâtre. J’attendis les derniers, ceux qu’on ne compte jamais. La mort. Je me sentis très vieux. Malade même. Je n’avais jamais pensé quitter ce monde autrement. Et ce n’est pas faute d’avoir maintes fois tenté de me jeter sous les roues d’une voiture filant au bout de la nuit, seul et inexplicable véhicule de l’inconnu qui œuvre pour ne pas être reconnu. Trois coups. Encore !

Je me levai. Contre la porte, je retins ma respiration. Si c’était un être vivant qui frappait dessus, il respirait lui aussi. La multitude d’étages l’avait essoufflé. Je le connaissais peut-être. Le passé n’a-t-il pas la manie de frapper aux portes mêmes les plus oubliées ? Je dis :

« Qui êtes-vous ? »

La respiration se transforma en mots. J’entendis :

« Il faut que je vous parle. C’est important. »

Peut-on commencer une histoire de meilleure façon ? Mais qu’est-ce qui était important, moi ou cet inconnu présent ou passé ?

« Je ne connais personne, grognai-je.

— Moi, vous me connaissez…

— Ainsi vous surgissez du passé ?

— Du passé et du futur. Il faut bien que le présent existe, sinon… serions-nous ?

— Il est bien tôt pour philosopher, mon ami… Et puis je n’ai pas assez dormi.

— Vous dormez tout le temps ! Si nous buvions un verre, vous et moi ?

— C’est lundi. Antoinette ferme le lundi. Je n’irai pas plus loin que cette rue.

— J’ai apporté une bouteille. »

J’ouvris. Personne. Le couloir était plongé dans l’obscurité, excepté le mur d’en face qui recevait ma lumière. J’étais victime d’une farce. Il y avait longtemps qu’on ne m’avait pas malmené. Je tentai d’y voir, mais même le patio était noir. Je refermai ma porte et me recouchai. La colère m’envahissait. J’avais besoin d’une colère depuis longtemps. D’une vraie colère, celle que provoquent les autres. Mais qui était cet autre ? Il m’avait parlé, s’était presque fait reconnaître. Mes draps s’humidifiaient. J’attendis.

Et je fis bien d’attendre, car on frappa encore. Trois coups. Théâtre. Je ne rêvais pas. Je collai mon oreille contre le vernis moisi de ma porte. On respirait. Je voulais le surprendre. Il ou elle. Était-ce une voix féminine que j’avais écoutée avec cette triste attention qui caractérise mes moments d’hésitation, poussé par le démon de l’indétermination ? J’ouvris. La porte m’échappa et alla rebondir contre le mur, provoquant la chute d’un morceau de plâtre. Je fis un pas cette fois. Mon pied toucha une surface dure. Je vis alors que quelqu’un était assis sur mon paillasson. Il me tournait le dos. Le crâne était chauve. Je reculais d’un pas, celui que je venais de faire. Ma voix tremblotait :

« Mais enfin ! m’écriai-je, pour qui vous prenez-vous ? »

Drôle de question posée à quelqu’un qui ne se prenait pas pour quelqu’un. Il ne me répondit pas. Je dis « il » à cause du crâne. L’homme assis sur mon paillasson et qui me tournait le dos ne répondit pas. Alors je dis :

« Répondez ! Ou… »

Ou quoi ? Je n’avais pas le choix. C’était lui qui répondait ou pas. La balle était dans son camp. Moi, je ne pouvais que refermer la porte. Mais ne l’avais-je pas déjà fait ?

« C’est… c’est inconcevable ! » fis-je pour me donner une contenance (comme on dit dans les romans policiers qu’on ferait mieux d’appeler romans rhétoriques en attendant de ne plus les appeler du tout). Je l’enjambai. Ma foi, s’il était bien assis et parfaitement chauve, il avait aussi les jambes croisées en tailleur et il était vêtu d’une sorte de toge. Ses mains reposaient sur ses genoux. Il regardait devant lui. Je veux dire qu’il ne leva pas la tête pour me regarder dans les yeux comme je le souhaitais. Je frappai du pied. Le plancher en fut ébranlé. Il aurait pu me dire : « Chut ! Vous allez réveiller tout l’immeuble ! » Ou répéter : « Vous voulez voir la bouteille ? » Je frappai encore le vieux plancher. J’avais bien vu ce qui se passait quand on frappait le plancher sur lequel cet homme était assis. Il tombait en poussière.

Je reculai, demeurant toutefois dans la lumière. L’ombre, de chaque côté, préfigurait l’Enfer. Je n’avais pas le choix. C’était l’Enfer ou l’Enfer. À gauche, je descendais par le vide vertical du patio. À droite, par l’escalier, mais sans voir où je mettais les pieds. Cet homme n’était pas un homme. À première vue, c’était une momie. Ou un objet vendu par un magasin de farces et attrapes. Non, ce n’était pas un produit de mon imagination. Il me vint heureusement à l’esprit que si j’employais encore le truc du coup de pied sur le plancher, histoire de vérifier ma thèse, je réveillerais quelqu’un qui mettrait fin à l’illusion en arrivant sur moi avec une lampe torche (la minuterie était en panne depuis des années, faute d’ampoules). Voyons…

Cet homme n’avait pas pu peser plus de soixante kilos. Aujourd’hui qu’il avait perdu toute son eau, il ne devait pas faire plus de 12 ou 15 kilos. Je pouvais donc le soulever. Il laisserait sur le paillasson une poussière significative de son passage. Mais qui songerait ici à la balayer ou à se préoccuper de savoir pour qui je me prenais. Je le pris par-dessous les épaules. On appelle ça aisselle. Je le sais maintenant, mais je l’ignorais au moment d’entreprendre ce bizarre transport. La poussière s’éleva jusqu’à ma bouche. Tout craquait. Je me précipitai, quitte à briser le charme. Je le déposai sur la table qui, par miracle, était débarrassée. Je revins à la porte, arrachai le paillasson à la crasse qui le retenait au plancher, virevoltait pour balayer celui-ci avec la plante de mes pieds, puis avec les paumes de mes mains. Je refermai. Je fis face. L’homme ne semblait pas avoir souffert des faits que je venais de provoquer sans en mesurer les probables conséquences. La poussière retombait lentement. Il était temps de se poser des questions. Je m’assis. Mais au lieu de réfléchir, je m’adressai à la momie :

« Qui es-tu ? »

Je sais. Ce n’était pas une question à poser à une momie. Mais je ne pus m’en priver. Mon cerveau réclamait une scène. Il avait envie de jouer. Influence des trois coups répétés je ne sais plus combien de fois. Je crois même que je ne les ai pas tous mentionnés ici. Bref, je m’approchai pour tenter de reconnaître ce qui restait de ce visage. Il appartenait peut-être à mon passé. Sa perfection dans le genre momie me permit d’éliminer la thèse des farces et attrapes. Il n’en restait donc qu’une : c’était une momie.

Ce visage m’était inconnu. En fait, c’était n’importe quel visage. Le mien, peut-être. Qui sait ? Je n’avais rien à boire et, comme je l’avais dit à la momie, Antoinette fermait le lundi et… mais qui avait parlé ? Cette courte et insensée conversation remettait sur le tapis la thèse du magasin de farces et attrapes. Cette momie ne pouvait pas parler, à moins d’un tour de magie inconnu de moi. Elle contenait un dispositif sonore comme les poupées de mon enfance. Les poupées de ma sœur. Je crois que ma mère les achetait pour je fiche la paix à ma sœur. Mais revenons à notre momie. Je n’avais pas de temps à perdre. Si je voulais retrouver le sommeil, il fallait que j’éclaire cette énigme de ma propre lumière. D’un geste prompt et précis, je plongeai ma main dans cette poitrine, sachant que le tissu ni les os n’opposeraient une résistance. Et en effet, je rencontrai quelque chose de dur. Je le ramenai. J’eus l’impression d’un long voyage. Je ne revenais jamais parmi les miens sans la preuve de mon aventure. C’était un cœur.

Oui, j’avais déjà commis ce geste fou. En imagination, je crois. Et c’était bien un cœur. Cœur rime avec sœur. Donc, cet homme de poussière et de cuir fragile avait vécu. Je revenais à la seule thèse possible. Mais alors, qui avait parlé ? On ne parle pas avec le cœur. Oups ! Quelle bêtise dis-je ? Mais je suis un homme d’esprit. Quelqu’un avait parlé. Et ce ne pouvait être cette muette momie.

Voilà qui remettait en lice la thèse de la farce. C’était une vraie momie. Et « quelqu’un » l’avait déposée sur mon paillasson. Qui étaient ces deux êtres ? Le mort et le vivant ? J’étais promis à des tourments sans nom. Si la momie était inoffensive, l’autre pouvait revenir. Avec une autre momie, autre chose ou seul. Pourquoi ? Imaginez le flux qui traversa ma conscience. Mais ceci n’est pas un roman. Je ne vous en prive pas, mais permettez-moi, comme on dit en bon castillan, d’aller au grain. Cette histoire ne faisait que commencer. Et en effet, à neuf heures, alors que le jour était levé depuis deux heures, on frappa à ma porte. Je crus défaillir. J’en perdis l’équilibre et m’écrasai littéralement sur mon unique tapis. Un mètre plus loin et je me cassais le nez sur le dallage dur du coin-cuisine. Trois coups identiques aux précédents. Deuxième acte, me dis-je. Les bonnes tragédies en comportent trois. Je ne savais rien de ce qui allait m’arriver, mais j’en possédais le temps. Quant au lieu, je vous l’ai déjà dit : j’étais chez moi. Que restait-il à mettre en scène ? Nous étions deux personnages, si l’on veut bien considérer la momie comme un personnage. Ne l’avait-elle pas été en tout cas ? Un mort demeure un vivant tant qu’il trouve sa place dans l’existence des autres. Mais ce troisième personnage, qui était-il ? Le livreur de momies. Je n’avais pas bu. Antoinette fermait le lundi. Et la momie ne contenait aucune bouteille. Je l’avais fouillée avec soin. J’ouvris la porte. Le couloir était éclairé par la lumière du jour venant de la fenêtre donnant sur la cour. C’était un homme comme vous et moi. Je pris un air digne des circonstances. J’ignorais si nous nous donnions en spectacle, mais ce n’était pas impossible. De nos jours, on a du mal à échapper à la dictature des réseaux. Je dis :

« Vous venez chercher votre momie, I presume… ? »

L’homme, qui était ordinaire, ce qui ne laissa pas de m’étonner, fit non de la tête. Parlait-il habituellement ?

« Ce n’est pas votre momie ?

— Je ne suis pas venu pour ça…

— Alors je n’ai rien à vous dire ! »

Et je refermai cette porte. Il y avait de la poussière partout. Elle s’éleva nerveusement quand trois autres coups furent frappés. Si on n’était pas au théâtre, où étions-nous en train de vivre nos derniers instants de promesses non tenues ? J’ouvris.

« Vous m’avez parlé d’une momie, dit l’homme (car c’était encore lui. Qui d’autre ?)

— Je ne vous ai pas parlé !

— Ah pardon ! Je vous ai entendu. Vous avez parlé d’une momie. Et bien qu’elle ne m’appartienne pas, c’est elle que je suis venu chercher.

— Vous livrez des momies ! Drôle de métier ! J’en connais de plus… de plus…

— Monsieur ! Je suis policier. Serviteur, monsieur ! »

Merde. Des ennuis en perspective. Je pouvais espérer m’en sortir indemne si la conversation avait continué comme suit :

MOI — Mince alors ! Mais oui, monsieur. C’est bien à moi qu’on a livré par erreur une momie. En fort mauvais état d’ailleurs. J’ai cru de mon devoir de la mettre à l’abri. Par contre, elle a complètement empoussiéré mon petit intérieur. Mais bon… je suis beau joueur. Je vous la rends. Je suppose que vous agissez au nom du livreur ou en celui du destinataire. Tout cela ne me regarde pas. Je serai discret, rassurez-vous. Une précision : elle n’était pas emballée. N’allez pas croire que j’ai voulu voir ce qu’il y avait dedans… Dedans quoi ? Mais dans l’emballage, monsieur ! Il n’y en avait pas. On voyait que c’était une momie. Et quand on n’a aucun désir d’en employer une à meubler son intérieur, on en prend soin jusqu’à ce que le mystère s’éclaircisse. L’est-il assez pour que mon nom ne soit pas publié… ?

Mais il faut croire que je ne craignais pas de m’embarquer dans une sale histoire. Je me dressai sur la pointe des pieds, comme un général de petite taille :

« Il n’y a pas de momies chez moi, monsieur ! Je le saurais. Qui vous l’a dit ?

— Mais vous-même, monsieur. Il n’y a pas cinq minutes de ça…

— Vous avez mal entendu. Votre oreille n’a pas saisi la négation à laquelle je vous invitais. Vous vous trompez de porte…

— Certes non ! Il s’agit bien de cette porte. Et de vous. Je vous reconnais. Veuillez me rendre cette momie. J’agis selon la procédure des plaintes ordinaires. Si vous persistez dans votre attitude, nous passerons à celle des plaintes extraordinaires. Des années de prison, monsieur ! »

Je comprenais que j’allais trop loin. On ne pousse jamais le bouchon sans prendre le risque de dénaturer le vin. Je n’agissais pas comme un plaisantin, mais comme un voleur. Je voulais garder cette momie. Je considérais qu’elle m’appartenait. Peut-on concevoir plus triste folie ? J’insistai :

« Votre momie m’est une parfaite inconnue. Je vais me plaindre. Ordinairement ou extraordinairement, c’est mon conseil qui en décidera. »

 C’était dit. J’avais franchi la limite au-delà de laquelle il n’est plus permis de se rétracter. La patience du policier connaissait cet usage. Il se renfrogna. Il avait d’épais sourcils.

« Puisque vous le prenez comme ça, dit-il d’une voix sereine et presque moqueuse (il savait qu’il était vainqueur et que je me montrerais moins arrogant une fois la sentence prononcée), je vais vous confronter au témoin…

— Au témoin ! Il y a un témoin ! Mais, monsieur, vous n’avez pas joué fairplay ! Ah si j’avais su qu’il y avait un témoin, je… je…

— Il est trop tard. Suivez-moi ! »

En fait, on me poussa. J’entendis les craquements de la momie qu’on replaçait sans doute dans son emballage. Je ne l’avais pas déballée. J’avais entendu une voix. Je n’avais rien fait de mal jusqu’à ce triste mensonge. Je ne comprenais plus pourquoi je tenais tellement à conserver cette momie. Il ne m’était jamais arrivé une telle chose…

« Vous avez pourtant arraché le cœur de votre mère…

— Elle était morte ! J’étais enfant ! Je voulais savoir ! »

Mouais… La pièce où commença le troisième et dernier acte de la tragédie portant mon nom était un bureau de fonctionnaire. On lia les menottes à ma chaise. Un policier tenait ses mains suspendues au-dessus d’un clavier, les yeux fixés sur l’écran qui éclairait son visage couperosé. On entra. C’était le policier du deuxième acte. Il céda le passage à une jeune femme que j’aurais bien violée. Elle portait une robe printanière comme je les aime, légère et courte. De blonds cheveux coulaient sur ses épaules nues. Le policier lui offrit une chaise. Elle montra ses jambes, cambra ses reins… Le grand jeu, quoi. Une poupée.

« Est-ce que vous avez vu la momie sur le paillasson de ce monsieur ? » demanda le policier.

Le clavier crépita. Le disque dur ronflait.

« Oui, dit-elle. J’habite deux portes plus loin. J’avais ouvert à cause du bruit de pas.

— On marchait donc ?

— C’est ce que j’ai entendu.

— Pouvez-vous évaluer le nombre de personnes qui marchaient ? Vous ne les avez pas vues marcher… ?

— Non. Quand j’ai ouvert la porte, j’ai vu la momie assise sur le paillasson de ce monsieur…

— Il n’y avait plus personne dans le couloir…

— Personne. Ensuite ce monsieur a ouvert sa porte.

— Était-il surpris ? N’est-on pas surpris chaque fois qu’une momie s’assoit sur votre paillasson ?

— Ah pardon ! m’écriai-je. Une momie ne s’assoit pas. Celle-ci était en position assise avant d’être déposée sur mon paillasson. Vous l’avez vue s’asseoir peut-être ? »

J’avoue que ça m’embêtait de parler comme à une si jolie fille, mais je devais penser à moi, à mon avenir, à ma liberté. Elle ne m’avait pas regardé. Le policier avait l’air satisfait. Il l’était depuis qu’il avait compris que je ne pourrais pas gagner. N’avait-on pas trouvé la momie dans mon appartement ? La procédure extraordinaire autorise la fouille des lieux. Ah si je m’en étais tenu à l’ordinaire. Mais il était trop tard pour reculer.

« Que s’est-il passé ensuite ? poursuivit le policier.

— Ce monsieur a rentré la momie chez lui.

— Vous en êtes sûre ?

— J’ai des yeux pour voir !

— Quel rapport entretenez-vous avec cette momie ?

— Aucun ! »

Le policier flatta longuement l’épaule nue de la témoin. Elle frissonna, mais elle obtint sans difficulté la permission d’allumer une cigarette et aussitôt son visage reprit des couleurs. Je l’impressionnais. Elle avait demandé au policier s’il n’était pas prudent de déménager après un pareil témoignage. Elle n’avait jamais été impliquée dans un trafic de momies. Elle ne savait même pas que ça existait. Le policier n’arrêtait pas de caresser cette épaule qui frissonnait toujours, mais pour d’autres raisons.

« Ce monsieur n’a jamais agressé un être vivant, dit-il toujours satisfait. On ne l’a jamais pris qu’à entretenir des rapports malsains avec les morts.

— Vous me rassurez ! »

Ce que voulait dire le policier, c’est que j’allais déménager. En tout cas, je ne rentrerais pas chez moi. Elle, par contre, le pouvait. Elle sortit en se dandinant. Le policier sortit dans le couloir pour la regarder s’éloigner. Puis il rentra, ferma la porte et s’assit sur la chaise encore chaude.

« Il faut vous soigner, me dit-il. Vous n’êtes pas dangereux, je le sais. Mais avez-vous pensé à l’outrage que vous commettez envers cette ancienne civilisation dont les descendants sont si pauvres qu’il leur arrive de trahir leurs morts les plus anciens ?

— Si Dieu est, alors il est grand. Et s’il n’est pas, nous avons intérêt à en faire notre juge. Voilà ce que j’ai retenu du catéchisme républicain occidental… »

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2017 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Direction: Patrick CINTAS

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.


- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -