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Un con textuel
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 Article publié le 2 mai 2017.

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Un con de texte s’est adressé à moi hier en pleine rue piétonne.

Ce con m’a tapé sur l’épaule, on aurait dit un flic en goguette sûr de son fait, bien trop familier à mon goût pour être honnête.

Vérification faite, ce n’était qu’un con de plus, bien lourd, empesé de connerie et d’une courtoisie vicieuse, si vicieuse qu’elle surprend, endort, que dis-je, anesthésie toute personne un tant soit peu non prévenue, et de telles personnes - le mot est faible - sont légions de nos jours.

A peine avais-je entamé ma volte, qu’il m’assénait la phrase qui tue, un tract à la main : « Engagez-vous dans la marine ! », et sur un ton badin, s’il vous plaît,quelque peu surprenant, je l’avoue, désarmant, pour ainsi dire amical et enjoué, ça n’avait rien d’un ordre ni d’une injonction ferme, mais c’était autoritaire en diable. 

Il ressortait de cette harangue minimaliste un temps historique long avec son lot d’avanies et de malheurs, de blessures, de morts et d’humiliations, de fausseté aussi, de falsifications des faits, ça puait les procès truqués, j’ai pensé goulag, camps de concentration, camps d’extermination dans la seconde.

En plus, il puait de la gueule, même pas aviné, ce con. Rien de pire qu’un homme aux dents pourries qui se prend pour un grand requin blanc.

C’était une voix française qui se propage, une voix impérieusequi n’appartient pas au gosier qui la profère, une voix dictée de longue date, issue des profondeurs de la connerie humaine, sorte de quintessence du nationalisme le plus obtus, le plus rebattu.

L’espace d’un instant, j’avoue avoir revécu une scène vécue par mon arrière-grand-père paternel, une de ces scènes qui n’a rien de primitive, une de ces scènes bien dégueulasses comme il y en eut tant à « une certaine époque ».

L’histoire ne se répète pas, paraît-il. C’est à voir.

Il venait de passer la Porte Taillée à Besançon. Il revenait tranquillement de son verger avec deux paniers pleins à craquer de belles pêches de vigne et fut arrêté par deux feldgendarmes en faction qui, non contents de lui demander son ausweis,lorgnaient sur les belles pêches mûres à point.

Aussitôt vu, aussitôt fait, nos hommes en faction se servent dans les paniers en rigolant. Leurs rires gras de soudards a le don de mettre en colère mon paisible aïeul qui avait combattu quatre années dans les tranchées,après avoir passé trois ans sous les drapeaux, soit sept années passées à ramper, défiler, etc… sous les ordres d’officiers à la con, alors ça ne fait ni une ni deux : il renverse ses deux précieux paniers, piétine rageusement ses belles pêches patiemment cueillies qu’il avait l’intention de vendre au marché, et il gueule à la soldatesque : « Vous les voulez, eh bien prenez-les ! ».

« Un fantôme », me dis-je, « encore un. ». J’ai tourné les talons de crainte de commettre un meurtre au vu et au su de tout le monde, bien décidé à ignorer cet importun souvenir, ce prodrome de cauchemars à venir.

A cette époque, on piétinait les idoles.

Les librairies affichaient les portraits rassurants de nos grands classiques. La foule, et avec elle son gouvernement, avait décidé qu’il convenait désormais de se référer exclusivement aux vieilles lunes que la modernité avait cruellement éclipsées. On conseillait aux dyspepsiques les pastilles Vichy très en vogue en ce temps-là de l’autre côté de la ligne de démarcation.

Les vieilles badernes, Drumont et Maurras en tête, avaient le vent en poupe, leurs pensées, si l’on peut appeler ça des pensées, trottaientdans toutes les têtes molles.

D’innombrables gueules de folliculaires avaient droit aux honneurs de la presse nationale depuis la mise au pas des élites qui se terraient, collaboraient ou s’activaient dans l’ombre, c’était selon. Quelques fonctionnaires récalcitrants en étaient réduits à faire la manche dans les rues. Le peuple de France tenait enfin sa revanche.

D’aucuns préféraient fouler inlassablement les raisons de la colère, espérant en toute bonne foi en tirer quelque jour un vin capiteux qui enivrerait jusqu’aux plus sceptiques d’entre nous.

C’est pris entre les tenailles d’un scepticisme informé par l’actualité la plus froide et l’enthousiasme suscité par une aube nouvelle, c’est dans ce contexte délétère que ce con de texte était venu me harceler en pleine rue, un matin de dimanche tout ensoleillé.

Aux éclipses des vieilles lunes s’était substituée la foi ardente en un nouveau soleil qui effacerait toutes les dettes, calcinerait toutes les mauvaises actions passées, rendrait sa dignité aux plus humbles.

Même ceux qui ne savaient pas aligner deux phrases sans trébucher sur la syntaxe se réveilleraient tribuns d’honneur, porte-parole de la grande parole commune au sein de la gigantomachie des races et des opinions, des mœurs et des civilisations qu’on nous annonçait à grand renfort de portraits souriants hâtivement placardés à tous les coins de rue.

Beaucoup de visages avaient d’ailleurs une mine de papier mâché, sentaient la colle encore fraîche.

Les lendemains de fête électorale nous révèlent régulièrement ce spectacle affligeant des vainqueurs et des vaincus qui vont et viennent dans les rues, plastronnent ou se lamentent aux terrasses des cafés, bouillonnent par les rues ou se retirent dans la solitude glacée de leur rancœur.

A la folie des signes, aux signes en effervescence, à cette sémiotique naturaliste qui prétend nous dicter nos pensées nous répondront par une sémantique exigeante, un ordre du discours qui ne transige pas avec les faits dûment vérifiés, les références claires et explicites, les raisonnements longs et complexes.

A la peur à venir, à la peur devant l’avenir nous répondrons par une ferme confiance en nous et nos pairs.

Voltaire ira par les rues taquiner les âmes fiévreuses.

C’en sera fini des vieilles lunes et des fantômes et des cons de texte.

 

 

Jean-Michel Guyot

30 avril 2017

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