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Dans et hors la Nuit (nouvelle)
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 Article publié le 14 mai 2017.

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Certains vont en prison parce qu’ils ont tenté d’échapper à la misère ou à l’injustice avec les moyens de ceux à qui ils doivent leur triste situation. Ce n’est pas mon cas. J’étais plutôt verni. Pas plein aux as, mais à l’abri du besoin. Seulement voilà, j’avais de l’ambition. Et je voulais me donner les moyens de nourrir mon appétit. Jusque-là, rien que de très conforme aux usages en vigueur. Mais un plan mal ficelé a abouti à la confiscation de ma liberté et de mes biens mal acquis. Ces années de privation m’ont rendu amer. Je n’ai tué personne.

À peine sorti des murs, j’ai récompensé mon attente par quelques jours de fête. Sans exagération. Je m’étais même limité à un budget sans répercussion sur ma véritable situation financière. En théorie, tout allait pour le mieux quand j’ai éprouvé l’ardent désir de revoir Nicole. Je savais que je ne pourrais pas me passer d’elle longtemps. Six jours de bacchanales n’avaient pas réussi à me raisonner. Nicole était l’amour de ma vie. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Je l’ai toujours aimée. J’étais même allé en prison pour la sauver. Et depuis cinq ans, je n’avais plus de nouvelles de cette garce. Mais quand je suis sorti, je suis tombé sur Gatard. Il était toujours actif. Et libre comme le vent. Il m’a tout de suite parlé de Nicole. Il savait où j’en étais. Il m’a donné son adresse. Un long voyage presque au bout du monde. Je l’ai remercié et je suis allé fêter ça avec des inconnues.

Je suis arrivé par le train, sans un sou en poche. Je n’avais jamais imaginé ce genre de paysage. Je n’avais jamais cru aux décors de cinéma. Des cailloux à perte de vue. La gare était en bois vieux de cent ans au moins. J’étais seul au milieu de nulle part. Et pourtant, c’était à cet endroit que Nicole était venue jeter l’ancre.

Il y avait un cheminot dans la gare. Je suis entré. C’était une sorte de hangar poussiéreux. Un type en salopette balayait la poussière qui tombait de la charpente. Je lui ai demandé s’il connaissait Nicole. Il m’a dit oui et s’est remis à balayer sans s’occuper de moi. Je lui ai alors demandé s’il savait où elle habitait et il a encore dit oui. Il ne me restait plus qu’à me renseigner sur le moyen d’y aller sans crever de soif pendant le voyage. Le mot soif a éveillé un tas de souvenirs en lui. Mais j’étais à sec de ce côté-là aussi. Je suis sorti.

J’ai marché au moins une heure. Sans montre au poignet et sans repaire sur l’horizon, il était difficile de mesurer le temps. La nuit s’est mise à tomber. Il a fallu qu’un chien me réveille. Je dormais en marchant. En même temps, une lumière pisseuse m’a ébloui. C’était Nicole qui m’éclairait le visage. Et elle insistait, parce qu’elle ne voulait pas croire ses yeux. J’avais besoin d’une douche et d’un repas sans sel. Elle était heureuse de me voir. Oui, exactement comme si j’étais son père et qu’elle m’avait cru mort.

N’allez pas croire qu’on a couché ensemble ce soir-là. J’étais venu en partie pour ça. Et pour lui régler son compte. Mais je tombais mal : son mari était en voyage d’affaires. Il devait rentrer le soir même. Je ne savais pas si je devais la croire. J’ai attendu. Et le téléphone a sonné. C’était lui. Il avait raté le train. Il ne rentrerait que le lendemain. Avant midi. Ça me laissait le temps de respirer, sinon j’aurais précipité les choses. Je me connais.

Ensuite on a passé une partie de la nuit sous la Lune, assis sur la terrasse avec un verre dans la main. On avait un tas de choses à se dire, mais bien sûr on n’a pas parlé de ce qui était important. Elle aurait dû avoir peur. Oui, j’avais vu le vieux Simon à la gare. J’avais même parlé avec lui. Il me reconnaîtrait si je tentais quelque chose. On a fini par aller se coucher. Elle dans la chambre nuptiale. Et moi dans le salon. La maison était à la mesure d’un couple. Ils n’avaient pas prévu de faire des enfants. Qu’est-ce qu’ils foutaient dans cet endroit perdu ?

Je n’ai pas vraiment fermé l’œil. J’avais entendu la clé tourner dans la serrure de sa chambre. Ça ne m’a pas vraiment rassuré. Elle pouvait encore profiter de mon sommeil pour m’expédier en enfer où j’ai ma place réservée. Je me suis levé avec le soleil. Elle a dormi jusqu’à midi. Elle est sortie sur la terrasse où je vidais une deuxième bouteille depuis mon arrivée. Elle s’est tout de suite inquiétée parce que Gégé n’était pas là.

« Il a encore raté le train, » dit-elle en s’enfilant le premier verre de la journée.

Elle était peut-être mariée. Pendant qu’elle préparait le repas, j’ai fait le tour de la maison pour voir si je ne trouvais pas la preuve d’une présence mâle. Les hommes laissent toujours des traces, surtout s’ils résident de façon permanente. J’ai trouvé un vieux fusil dans le garage, des outils aux manches patinés et des godasses de géant. J’étais convaincu. Ou alors, c’était une mise en scène. Mais quand aurait-elle trouvé le temps de l’installer ? Il y avait un Gégé dans la maison et il était en voyage d’affaires. Et il était une heure de l’après-midi. Gégé avait raté le train. Elle téléphona vingt fois. À qui ? Je n’en sais rien. Au vieux Simon sans doute. J’aurais dû le siphonner celui-là, pensai-je en me mettant à table.

« Je vais devoir te laisser seul, dit-elle. Gégé a eu un accident.

— Ah ouais ? Merde !

— On lui a coupé un doigt.

— Il s’infectait ? Il fait chaud là où il fait des affaires ? »

Je ne sais pas pourquoi je posais toutes ces questions. Gégé était en panne dans un hôpital avec une avarie manuelle. Je pouvais la tuer maintenant et esquiver le vieux Simon si je partais dans l’autre sens. Il pouvait se passer pas mal de temps avant qu’on me cueille. Mais avant, je devais m’assurer que je ne partirais pas les mains vides. J’avais pris goût à la fête. Et je savais ce que ça coûtait. Plus cher qu’avant qu’on m’enferme. L’inflation.

Le train était à cinq heures. Si elle attrapait la correspondance à K*, elle serait à l’hôpital avant la fermeture. Elle coucherait dans la chambre de Gégé qui était sous morphine. Je ne savais pas que ça faisait aussi mal de perdre un doigt. Elle ne m’avait pas dit comment il l’avait perdu, ni si on l’avait retrouvé. Et je m’en foutais. Il était bientôt deux heures. Je disposais de moins de trois heures pour lui tirer les vers du nez, la descendre et prendre le fric dans sa cachette. Moins une heure que j’ai consacrée à la réflexion. Je ne voyais plus très clair dans mon projet. Il avait pris une drôle de couleur.

« Tiens ! fit-elle dans mes pensées. C’est Gomez. Il vient s’assurer que personne m’a violée. Gégé le tuerait !

— Qui c’est Gomez ? m’écriai-je en bavant dans ma barbe.

— C’est le shérif. Ohé, Peter ! »

Un shérif. Il y avait longtemps que je n’en avais plus vu un de près. Il arrivait sur sa moto. Il sembla s’approcher prudemment. Nicole lui cria que j’étais son frère. Et je n’ai rien dit pour le détromper. Je ne savais pas où elle voulait en venir, ni ce qu’elle s’était imaginé. Il est descendu de sa moto et s’est installé à table sans demander la permission. Il était chez lui. On a parlé du sang qui coulait dans mes veines, de ce pays qui n’était pas le mien et d’un tas de petites choses qui me poussaient sûrement dans les cordes. Je l’avais à l’œil. Puis Nicole a eu une idée :

« Dis donc, Peter…

— Ouais…

— Si tu m’amenais à la gare ? Ça évitera à mon frangin de me porter sur son dos. C’est qu’il est pas costaud ce petit ! »

On avait aussi parlé du doigt de Gégé. Et donc Peter a répondu sans hésiter. Il m’a regardé comme si j’avais quelque chose à ajouter. J’étais calme comme une bombe qui n’attend que son minuteur pour exploser. Nicole a levé une jambe de danseuse nue et Peter a mis les gaz. Je les ai regardés s’éloigner dans la poussière. Les cheveux de Nicole resplendissaient dans le soleil torride de cette après-midi d’été. Je n’avais même pas pris le temps de respirer. J’étais presque mort. Un verre m’a remis les idées en place : J’étais venu pour rien. Je ne savais même pas où était le pognon du ménage. Ni s’il y en avait. J’avais la clé de la maison, mais Peter Gomez coucherait peut-être avec moi pour en savoir plus sur mes intentions. Il se doutait déjà que Nicole et moi nous n’avions pas la même maman. Et c’est comme ça que j’ai laissé pisser l’après-midi. À sept heures, j’étais saoul. Et à dix, Peter n’était toujours pas là. Je m’étais fait des idées sur ses intentions. Ça m’arrive.

Avant de m’endormir, je me suis dit qu’il devait y avoir du gibier dans les coteaux avoisinants. Je suis retourné dans le garage. Le fusil était en état. J’avais même une gibecière en prime. J’ai rentré tout ce matériel dans la maison et je suis allé me coucher dans la chambre. Les draps avaient l’odeur de violette de Nicole.

Si vous aimez les récits de chasse, vous n’avez pas frappé à la bonne porte. De toute façon, je suis rentré bredouille. L’air était frais et le jour à peine levé. Il ne m’a pas fallu des lunettes pour voir la moto de Peter rutiler dans les premiers rayons. Il l’avait garée devant la maison. J’ai armé le fusil, comme ça, instinctivement. Et je me suis approché de la maison sur la pointe des pieds. Ce n’est pas Peter que j’ai surpris. Il était dans le garage avec deux autres types. Et ces deux types creusaient le sol avec des pelles. Un corps gisait au fond du trou. Un grand type. Et il ne lui manquait aucun doigt. Peter les a recomptés deux fois.

« Vous voulez compter vous aussi, me dit-il.

— Ça va, dis-je. J’ai compté en même temps que vous.

— Deux fois ?

— Plutôt deux fois qu’une… »

La suite est un roman judiciaire. J’en ai vu de toutes les couleurs. Rien à voir avec la grisaille des maisons d’arrêt. J’ai vécu avec plus dur et plus vache que moi. J’ai payé le prix fort, mais heureusement sans bavure. J’avais près de soixante-dix ans quand je suis sorti avec un bracelet à la cheville. Nicole devait en avoir deux de moins. Dire que je lui devais mon existence ! Enfin, ce qu’un pauvre type comme moi pouvait en penser et en dire si on le lui demandait. Et je me suis remis en route. Adieu bracelet et promesses de bonne conduite.

Le vieux Simon était mort depuis longtemps. Mais il y avait toujours quelqu’un pour balayer. C’était une femme de l’âge du Simon que j’avais connu. Elle était aussi bavarde. Je connaissais la suite de l’histoire, mais j’avais envie de l’entendre de la bouche d’un autochtone. À deux pas de la gare, il y avait une rue, des maisons et des gens qui ne s’intéressaient pas à moi. Je n’avais plus l’âge d’inspirer les bonnes questions. Et à part ma fugue, je me conduisais encore comme un honnête homme. Je me suis installé devant un verre. Toute ma vie foutue à cause d’une garce. Et c’était tout ce que j’avais à dire. Il y en a qui ont rendu des services à la société, même pas grand-chose, et qui peuvent crever sans avoir honte d’eux-mêmes. Je ne parle pas de ceux qui s’élèvent au-dessus des autres. Je n’en connais pas. Mais moi, pauvre type. Rien à dire. Plus qu’à attendre. Pourtant, j’en voulais encore à Nicole. Je voulais la détruire. Et je savais où la trouver.

Elle n’avait pas vraiment changé. De loin, elle avait conservé son allure féline. Mais de près, sa peau ressemblait à celle d’un vieux sac qu’on ferait mieux de mettre au rebut si on ne veut pas perdre son contenu pendant le transport. Je pensais à ça parce qu’elle ne m’avait pas reconnu. Elle ne soupçonnait rien. Elle me prenait pour un vagabond. Elle est entrée dans la maison et, une minute plus tard, tandis que je regrettais de ne pas entrer moi aussi pour l’empêcher de s’emparer d’un fusil, elle est ressortie avec une assiette et un verre. C’est drôle de se retrouver en face de quelqu’un qui ne vous reconnaît pas. Surtout si on est venu pour tuer, pour tenter d’effacer le passé de cette sordide façon. Je n’effacerais rien, je le savais. Au contraire, j’ajouterais un épisode, peut-être l’avant-dernier avant une exécution capitale. Elle n’avait pas de fusil dans les mains et je considérais ce détail comme la preuve qu’elle ne me reconnaissait pas. Mais comment aurait-elle agi si elle m’avait reconnu ? Comment réagirait-elle dès que je me serais fait reconnaître ?

J’ai avalé le contenu de mon assiette sous son regard compatissant. Elle est même retournée dans la maison pour remplir le verre. Et j’ai attendu encore avec l’idée qu’elle me mentait et qu’elle allait revenir avec un fusil à la place du verre et du plomb pour remplacer le vin qui me montait à la tête. Et je demeurais immobile, comme si j’étais venu pour crever de cette façon, de ses mains et parce que c’était ce qu’elle avait décidé. Ou alors elle avait téléphoné à Peter Gomez et il viendrait pour me ramener d’où je venais.

Le deuxième verre était encore meilleur que le premier. Je pouvais comprendre pourquoi j’attendais : je n’avais que mes mains pour tuer. Mais comment expliquer son attente ? À quel moment me demanderait-elle de partir ? Me tirerait-elle dans le dos ? Elle n’était plus toute jeune elle non plus. Elle aurait du mal à descendre les marches de la terrasse et en même temps viser et tirer sur ma vieille carcasse. Voilà à quoi je pensais en avalant le deuxième verre. Et je ne savais toujours pas si elle m’avait reconnu. En plus, je commençais à apprécier la situation. Soit elle en savait plus que moi, soit je repartais sans rien changer.

Peter Gomez n’est pas venu. Nicole n’a pas pointé son fusil sur moi. J’ai décliné son offre de coucher dans le garage, à l’endroit même où elle avait enterré le corps de Gégé. À cette époque, elle n’avait pas prévu ma visite. Elle avait changé ses plans. Et elle avait réussi à convaincre mes juges. Et maintenant, alors que le soleil déclinait sur les coteaux, je ne savais toujours pas ce qu’elle avait dans la tête. Mes mains tremblaient. Je me suis éloigné sur la route. Elle a longtemps laissé la porte ouverte pour m’éclairer. Puis je suis entré dans la nuit.

 

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