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AUTEURS INVITÉS
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du premier numéro
de la RALM.
Extrait de 666 Collection Bordel - Éditions SCALI
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 Article publié le 7 novembre 2006.

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« Steeeeve ! Ouais, c’était pour... écoute, on m’a dit qu’dans ton dernier spectacle... bon, dans ton spectacle... ouais, y paraît que tu t’agrafes la peau des couilles sur la cuisse, c’est ça ? Hein-hein. Et c’est pas dangereux ? Hein-hein. Et tu prends quoi, j’veux dire, une agrafeuse normale ou... hein-hein  » - je jette un regard circulaire, la porte est refermée, et Mir, qui a allumé la télé sur la chaîne Action est en train de gueuler « Ah voilà ! Les hélicoptères ! Ah, on les attendait, les hélicoptères  ! C’est pas vrai, dès qu’il peuvent, faut qu’ils nous foutent des putains d’hélicoptères ! » - il regarde les filles et leur explique sa théorie sur les scénaristes de films d’action qui se sentent toujours obligés de caser des hélicoptères quelque part pour donner un côté dynamique ou je sais pas quoi - « Hey, euh... j’ai un double appel, j’te... OK, bye. Allô ? » - j’explose de rire - « Attends, j’mets le... j’ai dit j’mets le haut parleur, tu m’entends, là ? Vas y », et Johnny Depp repart pour un couplet de Joe le taxi avec une petite voix nasillarde, « Joooe le taxi, cest saaa vie... », et il s’interrompt pour nous demander si, sérieusement, ça nous intéresserait de visiter le château « où euuh... François Villon a été, euh, emprisonné » - silence - « à Meung-sur-Loire » - silence de mort, interrompu par Daphné qui dit « Haaan, hey mais c’est trop loin d’Paris, ça, faut prendre Europ Assistance ? » - « Villon, vous connaissez ? Le poète du Moyen-Âge », et moi, répétant, les yeux écarquillés : « Le poète... du Moyen-Âge ? », on se regarde tous comme s’il avait complètement disjoncté, mais alors là complètement, je prends un sandwich qui traîne par terre et le colle au-dessus de ma braguette pour dédramatiser la situation, ça détend un peu l’atmosphère, « Tu sais qu’chuis avec des filles qui ont des tout petits pieds ? », « C’est vrai ? », « Hein-hein » - je regarde les pieds de Daphné - « Tout p’tits », « Ah ouais ? T’es où, là ? », « J’t’ai dit, avec des filles qui ont des... », « Naaan, sérieusement  », « Au Georges V. Dans la suite euuh... » - je demande à Mir : « C’est la suite Roosevelt ou Ricky Martin ? », il sapproche du combiné, « Ricky Martin » - il hausse un peu la voix - « La suite Ricky Martin. C’est moi qui suis dans la... », et dans le haut-parleur du téléphone, on entend : « Bon, il est... Scroutch-scroutch... » - il mange quoi ? - « OK, vous m’donnez... scroutch... quarante-cinq minutes, OK ? », « Tout l’temps qu’tu veux, mon pote », «  J’arrive, hein. Scroutch. J’arrive, OK ? », je raccroche avec un air de victoire et me tournant vers Mir : « François Villon ! », je m’affale sur le sol et mime une crise de tétanie, et Mir : « Tu t’rappelles sa théorie, là, sur... tu sais, là, Dieu est une chaise », je ferme un oeil, « Quoi ? », «  Ouais, on est tous des petits atomes d’une... d’une grande chaise et... nan, c’est pas ça ? », « T’es sûr qu’tu confonds pas avec Tom Cruise ? », «  Mais tu t’rappelles pas les... la chaise, et les... » - il regarde Daphné - «  Cest une grande chaise, OK ? », elle fait des ciseaux avec ses délicieuses petites jambes sur le lit, « Oh, jai mal à la tête ! », je rampe pour prendre une bière dans le mini-bar pendant que Daphné raconte quelle ne sait plus comment elle est devenue complètement obsédée par les dents des gens et il y a une actrice française à la télé qui dit que la féminité ça passe par les formes, et Daphné : « C’est ça. Hey, le dix-neuvième siècle, c’est fini depuis à peu près euuh... » - elle glisse une main dans son sac, en tire une petite montre - « ah ouais, deux siècles ».

666, c’est avant tout un roman éclair, un roman, sans queue ni tête. Un roman où le narrateur est à la fois une rock star perchée et une jeune fille à l’anorexie et à la dépression évidente. Dans un style échevelé où le repos n’a pas droit de citer, le lecteur se retrouve embarqué dans la vie trépidante d’une groupe de rock. Cocaïne, ecstasy, alcool à gogo, sexe et violence, sont les ingrédients de ce roman aux allures de documentaire. On y croise Johnyy Depp, des groupies, des filles faciles, des filles qui veulent d’autres filles, des garçons qui se moquent de l’amour tout en y rêvant.
Franck Ruzé livre un récit volontairement brouillon mais terriblement prenant. Rapidement, la spirale provoquée par les drogues et le stress invite le lecteur à se joindre à ce groupe de rock dévastateur. Critique cynique de la société ou tout simplement miroir d’une jeunesse perdue, 666 braque ses projecteurs sur leurs travers, leurs vices ou leurs petites lâchetés. De chambre d’hôtel en mini van, les personnages ont l’air de se côtoyer sans se voir et la solitude devient un des personnages récurrents de ce roman.
Franck Ruzé se livre aussi à une intéressante confession féminine, tantôt lucide, parfois naïve. Une fois la dernière page refermée, on est encore sous le choc de ce patchwork de sensations diverses qui nous a tenu en haleine pendant des heures. Au final un sentiment diffus d’incompréhension face à ces comportements extrêmes mais aussi la sensation de s’être autant éclaté qu’eux, et c’est bien ça qui compte. Peut-être est-ce cela, après tout, que l’on appelle l’ultra moderne solitude. (Fanny Dutriez)

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