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Extrait de "Quentin la Broussaille" Éditions de l'escarboucle
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 Article publié le 12 novembre 2006.

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Ah les sallions ! Si je m’en crois, c’est une ruine juchée en vigie, dont apparemment personne ne connaît la succession. Oubliée dans une vallée verdoyante et giboyeuse qui parcourt une étendue de pays sans nom, elle engendra bien des rumeurs à son sujet. Une contrée qui rappelle les Cévennes des vallées, une lumière d’Afrique. Seul un chemin étroit, scabreux, conduit aux débris de cet édifice ancien et éboulé qui domine toutes les autres vallées creusées dans la montagne. Un sentier de rêve teinté de muretins en pierres sèches, de mûriers blancs, de genêts qui dressent leurs pyramides de fleurs jaunes, d’où partent des chemins muletiers qui traversent la région dans toute son étalée, d’une extrémité à l’autre, telle une draille qui en enfante une autre. Les anciens appellent aussi cet endroit unique le passeur de lumière, car du village du Bastillou, quand l’aube commence à poindre, c’est la première portion de l’espace qu’on voit, éclairé par les rayons du soleil. On y distingue une image d’une netteté hallucinatoire : des chênes à l’allure féodale, un cours d’eau qui scintille de mille feux, couleur gorge de pigeon. Il conduit tendrement les reflets d’argent à travers toutes ces robes vertes moussues et les touffes queue de renard qui s’associent à ces méandres, ainsi qu’une haute pierre de gra­nit allongée, une pierre des fées dressée verticalement qui semble osciller entre deux polarités. En fait, c’est un menhir qui pousse sur le terreau fertile d’anciennes croyances, comme s’il défendait une route sacrée contre les barbares.

Et c’est précisément en ce lieu que Quentin la Broussaille aime se rendre, coutumier de rêvasser à des poè­mes gnomiques. Là qu’il s’exerce à faire des murs en pierres, à créer de nouveaux appareillages et à jouer avec l’équilibre instable des mouvements et des formes, cela depuis son enfance qui l’a vu grandir à l’ombre de la maison paternelle. En outre, cest une de ses principales occupations : rénover tous les murs de soutènement incalculables qui s’étagent sur les pentes de son domaine, aménageant ainsi les collines en terrasses et il y en a tellement que lui-même les nommait les escaliers de Gulliver. Une activité qu’il avait élevée au rang d’un art.

Tout le monde le connaissait dans la région, ce moujingue devenu aujourd’hui un jeune homme de trente ans, non pas qu’il soit attardé mentalement, mais son naturel, sa naïveté et sa spontanéité le distinguaient du commun des mortels, d’autant plus qu’il n’était guère influençable, c’est ce qui le rendait si admirable : son expression de parfaite simplicité. La Broussaille, c’est surtout parce qu’il ne se peignait jamais et avec la peau lentigineuse de son visage, ses rouflaquettes et sa cheve­lure ébouriffée rousse, il ne passait pas inaperçu. Certains intimes le surnommaient Paysage d’automne, expression qu’il doit à sa tendre mère, sûrement d’avoir été bien poulotté.

Fils unique de Tonin, artisan réputé pour ses connais­sances et son savoir-faire, et de Courteline, la fille du boulan­ger du village, une mère la plus caressante du monde dont le califourchon était de peindre. Ils vivaient tous trois perchés sur le mamelon d’une colline arrondie, dans un mas qui se dressait comme une coucoumelle, à 500 m d’altitude, non loin des Sallions, sans un train de vie dispendieux mais sai­nement.

D’ailleurs, une journée d’été en l’an de grâce 1980, tan-dis que le cagnard plombait, les cris stridents des cigales vibraient dans les pinastres, cricri, zzz, can ! can ! can ! Tchi, tchi, tchi... Quentin, crasseux et tout en sueur remuait des pierres au pied d’une restanque où, tout le long de celle-ci, des tonnes de schistes empilés avec soin confirmaient l’ac­complissement d’un dur labeur, l’épierrage. Au gros de la chaleur, il exprimait à chaque pierre qu’il touchait, le coeur enclin à l’ouvrage : c’est celle-là qu’il me faut, c’est celle-là qu’il me faut.

Travail que lui avait appris son pater avec une grande dignité, un personnage truculent le vieux, avec des théories des plus étranges dont il avait du bagout.

 - Vois-tu mon fils, un mur en pierres sèches qu’il lui discourait autrefois sur le terrain, cela ressemble un petit peu à la tripartition humaine : il a aussi de la volonté, des senti­ments et des pensées. Surtout, ne lie jamais une pierre avec du ciment, sinon c’est la mort en personne qui l’attend. C’est simple, les pierres du bas enfouies dans une tranchée, géné­ralement les plus lourdes, ce sont les souliers, et les deux rangs qui succèdent, c’est la volonté du mur qui est toute représentée : or celle-ci, au terme de son accomplissement, laisse survenir le sentiment, pardi ! Comme le tiercé, sauf que c’est toujours dans l’ordre. La sentimentalité du mur s’incline et cela se nomme le fruit, car les parements vont légèrement monter en oblique et cela dépendra évidemment de la hau­teur du mur. Tout va se dessiner dans les émotions à visage découvert, l’ordre des croisements, sa vitalité, ses yeux, ses cils, ses joues, sa bouche. La joliesse d’un mur, c’est son rythme, son imagination, ses niches et ses secrets. C’est là que se manifestera la pierre de touche de ton talent, fils. Dès lors, tout comme un roi, le mur attend sa couronne, ce sym­bole de l’autorité, de la dignité et de la puissance. Ce sont les pierres de chant, dressées soit verticalement, soit en oblique. Toutes ensemble, empanachées, elles se coincent les unes les autres comme une pile de livres dans une bibliothèque. Et le toutim, c’est-à-dire les boutisses et les pierres de raison, se mettent à chanter dans un opéra de matière vivante...

Combien il était sensible à ces propos qui l’emportaient dans le ravissement. Depuis ce temps là, il savait liaisonner les pierres, les ébousiner, lire dans leur arête, leur angle sail­lant, leur chanfrein, leur croûte terreuse. Apprenant avec son père des gestes comme dégauchir, délarder, équarrir, rusti­quer, il en avait fait l’histoire de sa vie.

Lors de cette journée, à grands efforts, il haussait les pierres et les posait délicatement avec un sens de la vue et du toucher expérimenté. Cela faisait plus de six mois qu’il tra­vaillait sur le versant des romarins où la plupart des murs avaient du ventre ; mais peu à peu les terrasses qu’il restau­rait prenaient forme, même les fougères qu’il avait hargneu­sement arrachées jusqu’au rhizome ne repoussaient plus. Car il avait aussi le rêve de mettre en culture cette terre en friche qui attendait des ensemencements nouveaux.

Tout à coup, un bruit insolite se répandit, braoum, pata­tras patatrac, schlaf, pan, ran, blaoum, et boumoûbaoumg.

 - Vertubleu de vetuchou ! dit Quentin en se retournant. C’était le dernier pan de mur des Sallions, la dernière senti­nelle qui montrait l’ambition de ne jamais tomber ; d’une seule poussée, elle venait de s’écrouler comme un château de cartes, malgré les lierres qui l’embrassaient et la soutenaient. Tout-fou, il s’empressa tout de go et accourut tel un écolier affamé qui bondit à la porte de la classe lorsque la cloche annonce l’heure du repas.

Seules quelques pierres continuaient la roche, pêle-mêle, alors que les pierres angulaires et de revêtement, tou­tes taillées pour entrer dans la construction, s’amassaient sur le sol de terre battue, comme des connaissances du passé qui ne servent plus à rien. Stupéfait, haletant à cause de la grim­pette, il lui semblait voir s’écrouler le monde.

Prenant la noblesse de la pierre très au sérieux, il aban­donna son travail pour les trier. Si belles, qu’il allait les obser­ver, les examiner une à une. En fait, Quentin avait pris l’ha­bitude d’empiler soigneusement toutes celles qu’il considé­rait comme des pierres d’attente pour d’autres travaux, tels que le dallage, la cheminée, la fontaine ou toutes sortes d’ar­rangements artistiques. Souvent, à cette occasion, il utilisait sa louve pour les transporter, et il était bien équipé pour les modifier, biveau, boucharde, laie, massette, sciotte, têtu. Rien ne lui échappait.

Pour cet usage, il s’était construit un petit entre-clos de misère dans un âpre escarpement qui s’incline vers la vallée, qu’il surnommait la Virgule Ponctuée. Oui, souvent il prenait en ce lieu le temps de vivre, car l’endroit était idéal pour charmer la solitude.

Sous cette agréable influence, sur le parapet d’une sente, il pouvait admirer une succession de cascatelles toutes aussi spumeuses les unes que les autres et suivre l’incessant mouvement de ce cours d’eau frangé de rochers fauves gar­nis de plantes rupestres. Sans oublier les truites en frénésie gobant des éphémères, les libellules sorties de leur suaire, le bruissement d’ailes d’un cétoine ou d’un bupreste. Aussi, selon la saison, des arbres sacrés dont le feuillage était saturé de lumière soutenaient de petites boulettes blanches grou­pées comme de minuscules grappes de vigne. Ces petits fruits sucrés pouvaient ballotter au caprice du vent alors que la parure de ces arbres semblait s’emplir d’une poussière d’or dans sa tremblante feuillée. La vue de son dépôt ne lui offrait aucune présence humaine, malgré que le village du Bastillou fut tout proche. Seulement des pâturages vagues, indéfinis, à l’abri du vent, transformés en musée sauvage parce qu’ils accueillaient des ruches cocasses, sous l’aspect de troncs de châtaigniers évidés, recouverts d’une grande pierre plate, la lause, une pierre schisteuse qui servait à couvrir le toit des maisons. Mais après deux heures de tri avec entrain, dans ce monceau de pierres, il se produisit un événement inhabituel.

 - O mazette de mazette ! Comment diantre est-ce pos­sible ? s’exclama Quentin devant sa découverte qui l’apeura sur le coup.

Epoustouflé, il passa sa main droite sur un étrange papier parchemin granuleux enroulé autour d’un bâtonnet, recouvert de salpêtre et de poussière quil épousseta soigneu­sement de plusieurs chiquenaudes, puis avec quelques bran­ches de bruyère qui traînaient à portée de main. Il apparaissait une peau de mouton préparée spécialement pour l’écri­ture et la reliure, à laquelle pendaient de larges sceaux de cire sur queue de soie. Il jeta au ciel un regard pour le prendre à témoin, puis s’en alla auprès du pelven où il se mit à boucheton sur l’herbe drue pour en savoir davantage. En déroulant le document, il s’émerveilla d’une écriture calligraphique souple, dont les lignes se déroulaient comme des vagues sur un rocher. Comme il arriva à lire ces voyelles et ces conson­nes qui étaient de la même langue que la sienne, il se releva pour lire à haute voix, solennellement :

« Au commencement était le mystère... »

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En 1988, lorsque je suis arrivé en Terre Romande, en Suisse, le choc était au rendez-vous. Moi qui venais d’un milieu de la pierre sèche, ou le métier de berger se mélangeait aux saveurs des Terres Cévenoles, j’ai dû composer pour ne pas tomber dans la douleur. L’ambiance du midi, les odeurs, l’accent, la tonalité de la voix qui transporte vers l’infini, les paysages, les vallées, les cigales, les drailles, les personnages... Il n’y a pas une page dans Quentin la Broussaille où je ne pensais pas à tout cela lorsque j’écrivis ce roman Provençal. Quentin pensait qu’en rénovant les murs de ses collines, il ferait apparaître les anges des vallées. Et bon dieu ! combien il avait raison le bergeron. Je me sens si proche de lui, et si loin. Le beau attire le beau, tel est le mystère du merveilleux ici-bas. Cévennes de mon cœur... l’histoire de Quentin me restera collé au plexus solaire jusqu’à mon dernier râle.

Bocampe

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