Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
ESPACES D'AUTEURS
Ces auteurs ont bien
voulu animer des
espaces plus proches de
leurs préoccupations
que le sommaire de la
RAL,M toujours un peu
généraliste.
Le droit de choquer
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 9 janvier 2007.

oOo

Serge MEITINGER

Le droit de choquer
Le principe cardinal qui permet d’associer le plus harmonieusement possible la liberté de conscience et d’opinion avec la liberté d’expression, quand il s’agit de foi, pourrait s’énoncer ainsi : « Respecter les croyants, ne pas ménager les croyances ! ».

Il y eut l’affaire des caricatures danoises de Mahomet, puis le discours de Ratisbonne où le théologien Ratzinger supplanta un bref moment le pape Benoît XVI. Puis il y a la fatwa, toujours en vigueur, lancée contre un professeur de philosophie de chez nous, Robert Redeker, qui doit se terrer pour ne pas être exécuté par des forces aussi obscures que haineuses. Les deux premiers « événements » ont provoqué les réactions que l’on sait : immenses mouvements de foules « spontanés » dans nombre de pays musulmans, accompagnés de multiples dégradations d’édifices civils et religieux, d’assassinats d’infidèles. Le troisième n’étonne pas encore assez : comment en notre douce France, en notre belle Europe, en 2006, est-il possible qu’un individu, quel qu’il soit, doive se cacher pour échapper à une vindicte d’ordre religieux se parant du droit divin et qui exige sa mort ? C’est là un scandale, si le mot a encore un sens !

Ce qui est étonnant aussi, c’est l’attitude de nos officiels, des personnages élus aux plus hautes charges, qui sont censés faire respecter la loi organique de la République. Bien sûr, ils entament tous leur discours par l’invocation rituelle à la liberté d’expression, droit inaliénable et sacré. Mais il y a tout de suite chez eux un « Mais... » qui détruit leur première affirmation : « Mais, disent-ils, il faut avoir aussi du respect pour les autres, il y a à tenir des propos tempérés par une correcte et valorisante appréciation de la différence... » Ainsi, ils avalisent sournoisement l’idée même qu’il y a eu faute, offense voire insulte, dans les prises de position incriminées. Or il s’agit bien seulement de liberté d’expression. Celui qui, en la matière, est allé le plus loin dans le style couille molle et confusion mentale, est justement le supposé protecteur du professeur de philosophie. Le ministre de l’Éducation nationale, Gilles de Robien, a déclaré, après avoir affirmé qu’il était « solidaire » de l’enseignant, qu’« un fonctionnaire doit se montrer prudent et modéré en toutes circonstances ». Le ministre donne ainsi une interprétation tendancieuse du fameux « devoir de réserve » des fonctionnaires : celui-ci ne concerne que les dossiers professionnels que le fonctionnaire a eu à connaître, sur lesquels il a eu à donner un avis ou à prendre une décision. Par contre, il s’agit ici d’un champ d’opinion qui, selon la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen », relève de la vie privée où chacun demeure libre dans les limites de la loi. Les mêmes politiciens distingués se sont bousculés, pour donner, avec goguenardise, des leçons de diplomatie au Pape, ce qui leur évitait, là encore, de considérer le fond même du discours.

Car quel est le point commun entre une poignée de caricatures, un discours théologique portant sur Dieu et le « logos » et une libre chronique publiée dans un quotidien ? Les trois interventions concernent l’islam et incitent à un détachement critique par rapport à ce dogme ou à certaines de ses interprétations et mises en pratique. Les caricatures ont une visée plus immédiate et portent à réfléchir sur l’action pratique : le terrorisme est en cause et certains dessins énoncent la contradiction entre l’idéal dogmatique et la réalité agissante. Le fameux turban du prophète transformé en bombe - c’est l’image qui a le plus choqué - emblématise la déformation sur place du message islamique - son auto-caricature - et sa réduction à la seule violence, souvent liée à l’autodestruction. L’arrivée de martyrs dépités dans un Paradis qui n’a plus de vierges en stock met le doigt sur la frustration sexuelle qui est aussi l’une des motivations des auteurs d’attentats-suicides. Encore faut-il être capable d’une suffisante distance intérieure pour assumer le recul qu’impliquent ces dévoilements ! Le discours du théologien souhaitait montrer le rapport consubstantiel, à ses yeux, entre divinité et « logos ». Jouant sur le double sens du terme, que saint Jean place à l’orée de son Évangile - Verbe (créateur) mais aussi raison (logique et discursive) -, il en arrive à dessiner l’image d’un Dieu qui, s’interdisant de contrevenir à la raison comme au raisonnable, entre en dialogue possible avec l’homme, respecte ses limites et lui permet de s’exprimer. Ainsi c’est l’idée même du pouvoir absolu et discrétionnaire de Dieu, de sa volonté énigmatique et hors raison qui est remise en cause : un tel Dieu ne serait tenu à aucune cohérence logique ni morale (à l’aune humaine) et pourrait exiger n’importe quoi de ses fidèles, même de le renier. S’appuyant sur les dialogues d’un Empereur byzantin avec un musulman, le Pape qui le cite un peu trop littéralement - c’est de là que naît le débat - souligne bien toutefois que l’islam ne s’est pas garanti du côté d’un tel arbitraire et que certaines des sourates du Coran peuvent induire un appel à la violence que la volonté de Dieu, ainsi définie, ne saurait tempérer. La réflexion est philologique, théologique et historique, chrétiennement engagée également. Encore faut-il avoir la capacité de comparer en connaissance de cause et admettre l’historicité du message religieux ! La chronique est plus rude en son expression : elle prend parti comme c’est souvent le cas dans les libres chroniques des journaux ! Elle tire des deux « affaires » précédentes la vision univoque d’un islam acharné à s’imposer mondialement par la violence, en position de croisade et de conquête, et disposant déjà en nos contrées de postes avancés et d’alliés potentiels. Redeker voit la grande mouvance idéologique, qui fut celle du communisme et qui se fondait moralement sur la défense des opprimés et des pauvres de cette terre, devenir « islamiste » et trouver chez nous des « idiots utiles », épris de bien-pensance tiers-mondiste, se faisant « l’œil du Coran » comme d’autres, en leur temps, s’étaient faits « l’œil de Moscou ». Il insiste sur les sourates qui invitent au jihad et réduit le message islamique à cette orientation. L’on peut regretter l’amalgame sans nuance que fait l’auteur entre « l’islam », comme il l’écrit, et le radicalisme brutal plutôt minoritaire qu’il rejette et appelle à combattre, mais c’est justement ce que l’on appelle un exercice « polémique » ! Encore faut-il laisser une place à ce qui n’est que violence de l’esprit et non tenter de la réduire par la violence physique !

Les caricaturistes, le théologien et le polémiste n’y vont pas de main morte et ils ne laissent pas leur drapeau dans leur poche ! Mais y a-t-il pour autant « faute », « offense » ou « insulte », et par rapport à quelle loi, quelle morale ? Peut-on envisager la « diffamation » quand il s’agit de personnages historiques si éloignés dans le temps ? La seule loi qui pourrait s’appliquer en l’occurrence et limiter la liberté d’expression serait celle qui condamne « l’incitation à la discrimination, à la violence et à la haine raciale » ou « la stigmatisation en raison du sexe et de l’orientation sexuelle, des caractères ethniques ou de la confession religieuse ». Or la caricature, placée sous le signe de l’humour, ne prescrit rien. Elle n’opère qu’un déplacement d’image afin d’ouvrir un doute ou une question. Mais, pour être accueillie, elle contraint, c’est sa violence, à placer une distance, un écart, un recul entre l’image qu’on peut offrir et soi-même, à faire en soi-même la part du stéréotype pour la critiquer et situer. Cela implique un travail de soi sur soi et une possibilité de déprise liée au maniement des espaces public et privé. L’argumentation dégage des concepts et les compare, elle tient également compte de l’historicité de la pensée : il ne fait pas de doute, même pour le Pape, que les textes sacrés ont une genèse historique ! Argumenter n’est ni juger ni rejeter : c’est décrire des positions d’idées comme des enjeux parfois stratégiques et les apprécier le plus objectivement possible ; c’est aussi placer son analyse sous un angle relatif qui reste discutable. L’argument appelle le contre-argument, il n’insulte ni n’offense. Le polémiste, lui, incite au combat, à la réaction contre ce qu’il tient pour un danger ou un abus. Mais s’il juge et tranche formellement, brutalement même, ce que ne font ni le caricaturiste ni le théologien, il incite à agir dans le cadre de la loi. Par exemple, il suggère un renforcement de la loi sur la laïcité et, par ailleurs, il en appelle à une vigilance civique qui répande un peu plus d’esprit critique dans la vie quotidienne et dans les échanges médiatiques.

Peut-on tout de même considérer qu’il y a eu tentative de stigmatiser un groupe particulier, une communauté bien circonscrite, en raison de son engagement spirituel ? En l’occurrence, de dénoncer tous les musulmans comme des terroristes ! Dans ce cas, la communauté incriminée serait peut-être en droit de réclamer réparation par l’intermédiaire de ses organisations « représentatives ». C’est le point juridique soulevé à l’encontre des journaux qui ont republié en France les fameuses caricatures. Mais nous pouvons constater que, dans les diverses « affaires » évoquées, ce sont moins « les croyants » qui sont en cause que « leur croyance », en certaines de ses interprétations et mises en pratique. Il s’agit moins d’attaquer des personnes ou une communauté que de mettre à l’épreuve un cosmos dogmatique de croyances, devenant une idéologie, et incitant éventuellement des personnes ou une communauté à des actions que l’on réprouve ou dont on veut se préserver. Le principe cardinal qui permet d’associer le plus harmonieusement possible la liberté de conscience et d’opinion avec la liberté d’expression, quand il s’agit de foi, pourrait s’énoncer ainsi : « Respecter les croyants, ne pas ménager les croyances ! ». La liberté de culte doit être totale et chacun est libre de croire exactement ce qu’il veut à condition de préserver dans sa pratique la liberté des autres et de ne pas tenter de leur imposer ses façons de faire et de voir. Ceci implique le respect envers les lieux de culte et envers les personnes accomplissant les rites en rapport avec leur foi. Il n’y a rien à redire à un homme qui prie ou officie, quel que soit son Dieu, pourvu que sa pratique n’outrepasse en rien la loi, et il a droit à notre révérence. L’athée a le même droit. Mais le respect pratique dû à l’homme n’induit en rien le respect en esprit à l’endroit des idées, des représentations, des images et des mythes, des dogmes et symbolismes rituels qui animent et structurent sa dévotion. Nous sommes parfaitement libres de les analyser, de les comparer et jauger, de les critiquer, voire, pour notre part, de les juger et rejeter.

Et l’expression de notre pensée en la matière ne saurait s’assimiler, même de loin, à une offense ou à une injure envers « les croyants », non plus bien sûr qu’à une faute envers quelque « loi ». Le fait, pour le Pape, de considérer que, de son point de vue, l’islam ne barre pas assez nettement le chemin à une interprétation violente de son discours, ne signifie pas qu’il généralise et transforme cette interprétation en dogme central de l’islam. Il essaie seulement de comprendre comment une dérive est possible à partir du texte canonique en appliquant à celui-ci une méthode critique. Les caricatures également s’étonnent et questionnent plus qu’elles ne condamnent. Cette mise en œuvre de l’esprit critique, ce détachement par rapport à la lettre et à l’image admise, cette prise en compte de l’histoire locale et mondiale en même temps, peuvent toutefois choquer des croyants qui ne sont pas capables de se démarquer de l’image publique de leur foi, qui considèrent le texte sacré comme éternel, intouchable, absolu, qui ne veulent connaître de lieu et d’histoire que les leurs. Si, par ailleurs, on leur assure dans les limites de la loi républicaine la liberté de culte, d’opinion et d’expression, on a le droit - et parfois le devoir - de choquer ces croyants en questionnant dûment leur croyance et ses éventuelles implications, même si ce faisant on prend une allure d’agresseur intellectuel, parce que la seule violence qui soit tolérable est celle de l’esprit !

Serge MEITINGER
12-13 décembre 2006

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2019 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs


- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -