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Les Délices des cœurs ou ce que l'on ne trouve en aucun livre. Ahmad al-Tîfâchî
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 Article publié le 9 janvier 2007.

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Ahmad al-Tîfâchî : Les Délices des cœurs ou ce que l’on ne trouve en aucun livre,
traduction intégrale par René R. Khawam, (Phébus, 1981, repris en Pocket, 1993).

 

Ce qui fait le plus plaisir, c’est de laisser choir la virilité.” Il voulait dire par là : laisser tomber la pudeur ». Tel est l’aveu d’un vénérable cheikh (qui a tout de même fait sortir les jeunes gens avant que de livrer ainsi sa pensée) et telle est la motivation principale de ce livre. L’auteur, Ahmad al-Tîfâchî, né en Tunisie près de Gafsa, à la fin du XIIe siècle, fut un juriste et un érudit qui voyagea beaucoup, en Égypte et en Syrie en particulier ; il mourut au Caire en 1253. Son propos est ici de divertir mais aussi d’instruire sur certains aspects voilés de l’humaine nature et les dessous d’une civilisation islamique qui ne veut affirmer que son orthodoxie. Ce traité se donne pour le répertoire des agents et des moyens du « libertinage » tout comme des us et coutumes en la matière et il affiche un dessein classificatoire. Heureusement, pour le plaisir du lecteur, que l’auteur lui‑même s’embrouille vite dans sa classification et qu’il met surtout en avant des citations poétiques variées et un grand nombre d’anecdotes croustillantes ! Il suit en gros un plan qui évoque les conditions et les ruses de l’adultère, masculin et féminin, puis l’activité des homophiles dans leurs relations (souvent mouvementées) avec les imberbes (professionnels ou non). Il propose un court traité, quasi clinique, sur l’aspect bénéfique des « tapes dans le jeu d’amour » et un précis très pratique pour s’adonner au « piquage » ! Il en vient, pour finir, aux « femmes que l’on entreprend à la façon des garçons », aux « masseuses » c’est-à-dire aux lesbiennes et à « l’inversion » donc aux « invertis ». Ce qui est remarquable dans l’ouvrage, c’est la disproportion de traitement entre les thèmes et les parties : de fait homophilie et inversion sont plus longuement analysées que le reste et l’auteur a aussi tendance, en avançant, à amplifier son propos et à en hausser le ton pour atteindre, quand il évoque les « masseuses » et les « invertis », une manière inédite, et unique à mon sens, de lyrisme !

De fait, malgré la réprobation récurrente envers les pratiques homosexuelles, liée à la doctrine islamique sans cesse invoquée, la société arabo‑musulmane de l’époque tolère assez largement la poursuite par des hommes mûrs de jeunes garçons imberbes qu’ils ne visent qu’à « conjoindre » sans autre forme de procès. Aucun romantisme en effet dans la réalisation du désir (même si la déclaration de l’amoureux s’enveloppe de poésie et Abou Nowâs, le plus illustre chantre de la beauté imberbe, est largement cité en ces pages) : peu de jeunes garçons (même de bonne maison) résistent à l’attrait des pièces d’or ou d’argent que les homophiles doivent répandre à foison pour se satisfaire. Bien sûr des amants moins fortunés, impécunieux ou avares, inventent des ruses pour obtenir gratuitement une faveur toujours monnayée et de multiples histoires courent, plus plaisantes les unes que les autres. Pourtant même à ce niveau qui semblerait fixer et jauger les rôles, accordant la prééminence à l’agent actif, des glissements sont sensibles. Certains jeunes hommes, qui ne sont pas particulièrement tentés par l’aventure, sont placés par le vieillard ou l’homme mûr qui leur rend de signalés services dans l’impossibilité morale de lui refuser ce qu’il souhaite tant obtenir d’eux et ils s’exécutent sans état d’âme. D’autres apprécient ouvertement la possible réversibilité des rôles et souhaitent être eux‑mêmes « conjoints » par leur compagnon (même imberbe) après l’avoir conjoint. Il n’y a, chez les nombreux personnages présentés, que très rarement refus absolu d’être « conjoint » et cet acte subi n’induit nul véritable opprobre si celui qui l’accepte s’avère actif par ailleurs. La pratique du « piquage », apparemment très en vogue, le prouve. Dans une civilisation où la séparation des sexes est une règle intangible, il arrive couramment que des hommes qui ont ensemble banqueté fort tard (et bu aussi en abondance) restent à dormir ensemble, côte à côte dans la même pièce, chacun enveloppé dans son burnous. C’est l’occasion pour ceux qui ont repéré, parmi les hôtes, quelque imberbe ou quelque esclave à leur goût de s’approcher nuitamment pour le « conjoindre » dans le sommeil. Mais les méprises sont fréquentes et les ruses pour perpétrer comme pour éviter le « piquage » savoureuses. Le plus étonnant dans les histoires racontées est que, souvent, même s’il y a évidente méprise, l’homme « conjoint » par erreur se laisse faire sans broncher plutôt que de provoquer un esclandre, faisant preuve d’une patience qui serait bien peu compréhensible sous d’autres climats.

Cependant, là où le livre impressionne le plus, c’est dans la description du plaisir amoureux des « masseuses » et du désir incoercible des invertis. L’auteur se lance en effet dans un tableau détaillé du coït lesbien avec nomination exacte des postures et des portions d’organes concernées : il n’a jamais été aussi précis en ce qui concerne les conjonctions hétérosexuelles ou homosexuelles viriles, supposées connues de tous. Sans doute y a-t-il ici un effet de l’ignorance propre au mâle en ce qui concerne les arcanes du plaisir sexuel féminin dont ses personnages se soucient d’ailleurs assez peu. Il en résulte un bouleversement profond chez l’observateur même qui semble découvrir un continent tout à fait inconnu de lui, et qui parle, évoquant l’harmonie rythmique de ce genre de coït, d’« une étonnante musique d’amour » : « C’était une modulation rauque, exhalée par une gorge haletante : une mélodie pneumatique qui faisait vibrer l’air lui‑même, accompagnée par le sifflement subtil des narines. Cette musique arrachait l’esprit, pénétrait au plus profond du cœur. Je n’avais jamais rien entendu de semblable... » Les Délices du sexe deviennent purs Délices du cœur et de l’âme et c’est l’humain en son tréfonds désirant qui est ému et mis en mouvement !

Conformément à la tradition et au préjugé, la position qui semble socialement et humainement la plus décriée est celle de l’inverti, c’est-à-dire de l’agent exclusivement passif. L’auteur parle de « maladie » et de malédiction : de fait il rapporte que de célèbres invertis du temps de Mahomet se sont révélés, avec imprudence et courage, de farouches opposants à la nouvelle doctrine. Certains ont été réduits par la force. Toutefois il y a un mystère propre au désir comme au plaisir de l’inverti qui fascine notre auteur autant que le plaisir féminin. En son dernier chapitre, il cite une sorte de longue « interview » du cheikh des invertis de Bagdad qui rapporte les rites et coutumes de la confrérie et les présente comme le travail conscient, raisonné et progressif d’une sorte d’ascèse ou de « progrès de l’âme » bien que ce progrès s’enseigne par le fondement. Il est certain que l’ironie domine quand l’on s’efforce de discerner et de décrire les qualités de l’instrument idéal pour vivre une pénétration heureuse et bénéfique, quand l’on décrit les exercices peu spirituels auxquels doit s’astreindre l’inverti pour supporter le membre de ses rêves. Mais le cas d’un adolescent encore vierge violemment épris de l’outil altier d’un jeune esclave et qui n’a de cesse que de se faire pénétrer au prix d’un grave déchirement ne suscite pas l’ironie mais l’admiration ! Ce garçon sait déjà que le centre de son plaisir est au centre de lui‑même, au fond de ses entrailles, et il ne recule devant aucune souffrance pour atteindre au plus vite la vérité de sa lubricité en même temps que de son âme. Car son feu intérieur trouve son apaisement par cette intromission qui le comble et remplit et le rythme amoureux impulsé par le membre élu l’exalte jusqu’à « l’inondation onctueuse qu’il sent l’envahir » et qui « l’imprègne tout entier d’un sentiment de richesse dont son cœur aussitôt s’humecte »... Peut-on mieux associer l’âme à la chair et mieux souligner leur osmose ? Mieux ramener également le mystère du désir à sa source tout en le respectant.

Les conseils médicaux pour guérir l’inversion qui ferment l’ouvrage ne sont sans doute là que pour donner le change, pour détourner l’attention des lecteurs effarouchés par la tolérance (voire la complaisance) de l’auteur. Et, à l’époque évoquée, les pratiques ainsi décrites étaient sans conteste moralement et pénalement condamnables. Pourtant, chaque fois que des homophiles ou des invertis surpris en flagrant délit étaient traînés avec leur complice devant le cadi ou le sultan, s’ils savaient faire preuve d’esprit de répartie (et l’esprit ne manque ni aux homophiles ni aux invertis), tout se terminait dans un éclat de rire général et ils repartaient libres ou ne subissaient qu’une peine légère ou symbolique (l’auteur en donne plusieurs exemples). Heureux temps où le rire et l’indulgence des juges répondaient à l’impudeur et à l’impudence de la chair se satisfaisant en même temps que cœur et âme : « laisser choir la virilité » c’était faire fi des convenances, c’était aussi dévoiler l’aspect mouvant, labile, indéfiniment muable des rôles sexuels que la société voudrait imposer et que la chair transgresse en dépit de tout !

 

27 mars 2005
Librairie du gay savoir, 1

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