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Le cheval du carnaval
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 Article publié le 18 février 2018.

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Et si ces incroyables hommes pensent que Mister Emprise (prononcer immpraïse pour faire plus anglais, voir américain) ignore tout de sa conception, ils se trompent lourdement. Lui aussi, après de nombreuses et turbulentes vies et quelques unes plus sages, vient de l’âme d’un cheval qui galopa et trotta dans les immenses prairies du Grand Manitou, couvertes d’herbes vertes et tendres.

De ce moment magique, il n’en garde aucun souvenir bien que, cheval parmi les chevaux, toujours il s’est senti différant. Et puis, sa chère jument de maman, si elle ne lui a jamais avoué le nom et la lignée de son géniteur de père, lui a du moins enseigné que la folle escapade précédant sa conception, n’était pas encore vraiment le Paradis. Et que s’il était revenu pour une nouvelle vie de brave cheval, cela voulait dire que sa perfection n’était pas encore aboutie.

-Ma chère mère, mais qui ne serait fier de sortir de tes entrailles ?

 Madame fut longtemps considérée comme reine absolue sur bien des champs de courses. Quand elle partait, les méchants juges lui imposaient systématiquement un handicap conséquent. Sous les vivats de la foule elle remontait, puis doublait pour presque toujours finir dans le trio béni des vainqueurs. Monsieur le propriétaire qui à chaque fois voyait sa noble fortune s’arrondir allégrement, supputait déjà un autre profit à venir. La descendance d’une telle championne allait faire des miracles…

 Seulement que…

 « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à nos âmes et la force d’aimer ? » Monsieur De Lamartine, un autre noble de belle plume, n’a rien écrit de semblable sur la gente animale. Ni sur la végétale d’ailleurs. Il aurait pu, il aurait du !

Comment donc transmettre aux hommes tout fiers de s’être dressés un bon jour sur leurs pattes arrière, qu’ils ne sont pas les seuls à posséder une âme ? Tant soi peu que l’expression fut la bonne. Un certain Pompon va découvrir bientôt que c’est bien l’âme qui possède le corps.

Mister Emprise, ce nom lui est resté bien des années, mais les hurlements des parieurs jamais n’ont retenti à ses oreilles sensibles. Très vite dans les écuries de Monsieur de… la déception fut grande. Le jeune poulain n’avait pas hérité des gambettes de maman ! On aurait bien voulut le vendre mais décidemment Dame Nature n’avait pas donné son autorisation car, dés ses premiers pas, un petit quelque chose clocha ! Mademoiselle la véto, grâce à la radiographie rapidement diagnostiqua non pas le fatal, mais le difficilement réparable. Un kyste osseux minuscule déjà formé à la naissance.

 Adieu veau vache cochon couvée, l’indigne poulain ne poursuivra pas sa misérable existence dans un haras de cette qualité supérieure ! Et, encore une fois, si ces incroyables humains pensaient à une catastrophe, Emprise en fut fort heureux car il n’était revenu que pour un tout autre spectacle. On l’opéra donc et par chance, sa légère claudication n’allait se manifester désormais qu’à vive allure. Aucune importance, il n’était pas pressé !

Le jeunet savait déjà que sa volonté allait s’accomplir. Cheval de carnaval il serait. Il ne lui restait plus qu’a découvrir les dessous cachés de cette période masquée, le pourquoi du comment des déguisements, des danses et des joies alors que tout autour le monde tournait systématiquement carré plutôt que rond. Si les fabuleuses chevauchés d’entre vie et nouvelle naissance n’étaient pas paradisiaques, quelles sublimités allait-il découvrir après sa prochaine mort ? Sans pour autant souhaiter rapidement ce moment catastrophique pour la plus part, une certaine impatience se manifesta parfois.

 Mascarade ? Mot de la même famille que masqué, certes mais si différant. A moins que sous tous ces faux visages ne se révèlent de véritables peurs.

Avant de renaître, de se réincarner (verbe trop oriental et bouddhiste que les éminences chrétiennes d’autrefois ne purent souffrir et transformèrent donc en ressusciter) , le futur Emprise, avait pensé à un cheval de jeu d’échecs. Objet pas tout à fait inanimé de Monsieur De Lamartine, qui supposément devrait donc avoir une âme lui aussi. Mais réflexion faite des maintes sacrifices pour trucider une reine ou coucher un roi, la vie d’un de ces compagnons jamais montés paraissait relativement éphémère. Dépendre d’un calcul, d’une machination n’ayant pour but que d’arriver à une victoire du style militaire, lui a paru finalement fort futile.

Carnaval ? Qu’il en soit donc ainsi ; mais il y aura des étapes imprévues sur le chemin menant à ce spectacle si particulier. 

Cela fait bien des années que le mot « poulain » n’est plus utilisé. Pour Emprise ce fut plus difficile qu’il ne l’avait souhaité. Mais son dernier acquéreur, le sieur Pidou, a rayé un nom par trop pompant et l’a rebaptisé Pompon. C’est beaucoup plus pimpant. Et surtout plus seyant à sa nouvelle fonction.

-Alors Pompon, tu es prêt pour ton dernier carnaval ?

-Pourquoi donc dernier mon cher Pidou ?

-Tu penses encore pouvoir vivre longtemps ?

-Je n’ai pas encore assimilé la vraie nature du visage sous un masque !

-Et bien sûr il n’est pas question que tu nous quittes avant ?

-Tu as tout compris mon coquin de cocher !

-Je sais surtout que tes sabots te portent sur des sentiers délicats, où la nature humaine révèle souvent ses liens étroits avec la bestialité !

-Et toi, tu m’as parlé si souvent à l’oreille, comme dans le si beau film que nous avons vu ensemble, qu’en écoutant attentivement tes paroles, j’ai peu à peu compris votre véritable nature. L’âme qui vous habite est tortueuse ! Vos sentiments toujours contradictoires vous poussent parfois au crime passionnel alors que vous aimez, à la trahison quand bien même vous deviez en avoir honte et à la fausse modestie quand vous feriez mieux de rester invisibles, quant à ce que vous êtes capables de faire pour cet argent maudit, c’est innommable.

-Cheval, ne te mens pas ! Le soir où je t’ai fait boire un peu de vin, tu m’as révélé bien des choses !

Pompon se sent tout bête. Il aimerait à ce moment précis qu’un masque lui couvre la face en adressant silencieusement un grand merci à l’Univers. Ravi de ne point rougir comme un homme l’aurait certainement fait. Un voile se lève sur la différance entre le paraître et le sentiment profond, mais il est si fin, si transparent, presque invisible. In vino veritas , Il avait du, en ce moment d’égarement éthylique, tout raconter à cet homme exceptionnel qui comprend le langage des chevaux. Et c’était une histoire débutant de forme folichonne qui s’était, du moins pour lui, transformée en tragédie. Irréparable !

Une catastrophe dont les moindres détails jamais ne se sont effacés de sa mémoire…

 

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- J’avais quel âge déjà quand tout cela a commencé ? Douze ans. Et elle ? Sept, presque huit.

Ho, c’est une petite différance pour les humains. Mais entre un cheval adulte et une jeune enfant, pas même entrée dans la préadolescence….beaucoup pour une histoire d’amour.

A l’époque je m’appelais encore Emprise et si mon nom me paraissait ridicule, à personne je ne pouvais m’en plaindre ! Elle était pourtant sympa cette école d’équitation ; un lieu accessible à d’autres que la gente fortunée. Mais le papa de Claire devait être assez près de ses sous, parce que les zéros s’alignaient allégrement avant la virgule sur ses nombreux comptes en banques et qu’il avait choisi de payer moins cher. Il aurait mieux fait de choisir un centre équestre pour les rupins où ces bonnes gens paraissent assis sur d’autres fondements que leurs simples culs.. Et rien de tout cela ne me serait arrivé.

Ce n’est que bien plus tard que j’ai enfin compris que JE DEVAIS PASSER par cette épreuve. Ce que les humains nomment destinée ou karma selon leurs croyances vaut aussi pour le règne animal. En est-il de même pour tous les animaux ? Là j’avoue ne pas le savoir. La réincarnation d’un ver de terre ne doit pas constituer une question essentielle de l’univers, bien que…

Une histoire d’amour ? Pour elle peut-être, mais pas pour moi.

Certes Claire m’a plu pendant plusieurs années. Elle me faisait craquer cette mignonette. Une bonne humeur souriante d’enfant capricieuse souvent comblée dans ses désirs suivie d’incompréhensibles et brusques changements où elle se montrait détestable ; ce caractère bien formé ne me déplaisait pas. Peu de temps après m’avoir connu, cette petite demoiselle a persuadé son cher papa de m’acheter. Il fallait que je n’appartienne qu’à elle. Je me suis adapté rapidement à une vie beaucoup plus libre et je pouvais gambader à ma guise dans la vaste propriété. Les trois chiennes Bouboule Pepsi et Crevette m’ont très vite adopté elles aussi et comme mon box n’était jamais fermé, elles dormaient fréquemment à mes côtés.

Les câlins et les mots d’amour étaient innombrables en cette période bénie par les dieux. Il n’était pas rare que ma bienaimée ne m’offre un bonbon, une friandise et nous avons découvert ensemble mon irrésistible passion pour un simple bout de chocolat. Avant qu’elle n’ait sorti de sa poche un de ces précieux petits carrés, je savais et je salivais déjà.

Pratiquement tous les jours Claire me montait et dés la première fois qu’elle le fit à cru, je sentis qu’ainsi elle était beaucoup plus contente. Son poids s’emblait différant, il ne se répartissait plus sur les étriers. Ma gêne a commencé quelques temps après que mademoiselle eut ses premiers sangs. Treize ans ! Mon odora a tout de suite compris, mais pour que j’en sois troublé, il eut fallut que ce soit une jument ! Aucun vice n’habite les animaux, seuls les hommes voudraient que se reflètent partout leurs abominations si particulières.

A partir de ce moment, j’ai senti une différance sur mon échine. Quand elle usait de la selle, son bassin s’approchait toujours davantage du pommeau ! Cette excroissance au devant de la pièce de fin cuir en devint plus brillante tant elle y frotta son pubis. Pareillement quand elle me montait à cru, elle se tenait moins droite. Trop penchée en avant pour un contact plus appuyé sur son entre-jambe écarté au maximum, je croyais qu’elle me demandait d’accélérer. Une incompréhension inhabituelle se manifesta. Mon odora, sans commune mesure avec celui des humains, détecta un fluide devenant plus fort, une vibration charnelle habitait alors ma petite Claire. Qui cessa un beau jour de ne se consacrer qu’à moi…

Mademoiselle devait accomplir ses seize ans quelques jours plus tard et toute la maisonnée se préparait pour les festivités.

 Ils n’auraient pas du croire que je n’allais rien entendre ni rien sentir quand tous les deux ils s’isolèrent sur la paille, à trois mètres seulement de mon box. Je me suis approché sans bruit et je les ai vus. Pressés et contraints de ne pas se faire découvrir, ils ne purent complètement se déshabiller. Il trembla en déroulant sur son membre ridicule un plastique transparent. Et la scène dura bien peu de temps. Une fois de plus mes naseaux m’informèrent : Claire avait eu infiniment plus de plaisir en me chevauchant !

Pourquoi étais-je gêné dans nos promenades ? Peut-être parce que jamais il m’avait été permis de rencontrer une femelle et qu’un cheval entier n’est pas du bois dont on fait des arbres. Depuis longtemps adulte, mes besoins naturels côtés sexe n’avaient pas été pris en compte. Et d’ailleurs, allez donc savoir si mon kyste d’antan ne pouvait pas se transmettre ! En tous les cas, ce qui me vient encore de mes ancêtres est un flair remarquable et bien que cela puisse vous paraître absurde, comme un don de prémonition ! Un don que devrait observer nos soi-disant maitres, incapable de prévoir ne serait-ce qu’un léger tremblement de terre. Voir un accident important. La modification de la vibration du temps qui précède les catastrophes n’est perçue que par les animaux.

Si chevaux sentent venir le danger, hélas ils ne peuvent pour autant en éviter les conséquences.

J’étais nerveux. Claire avait dégagé ce fluide si particulier plus qu’à l’accoutumé quand, après un petit tour, elle me raccompagna dans mon box. Ses mots se firent suaves à l’extrême, elle m’étrilla comme jamais. Puis elle me caressa et sa main frôla puis s’attarda en un lieu où elle n’avait pas l’habitude d’œuvrer. Vous devinez quelle fut ma réaction. Demoiselle surprise de son audace s’enfuit. Elle s’arrêta quelque temps. Mais elle y revint plus ardue encore, sans en rougir comme la première fois.

Et ce qu’elle fit de moi n’est pas ici racontable !

 Il y eut des fois et encore d’autres fois !

Entretemps, mademoiselle Claire, c’est ainsi qu’on l’appelait encore, était devenue hautaine. J’entendis à son sujet et bien souvent les termes pimbêche, bêcheuse ; elle faisait un usage immodéré de messieurs en tout genre, ce dés qu’ils avaient âge décent d’être consommés. Elle n’hésita plus à prendre, plutôt se faire prendre, sa joie en ma présence. Je crois que tous le monde savait à quoi s’en tenir, mais quel remède pouvait-on utiliser en pareil cas ? « On » faisait donc semblant de ne rien voir. Le comble arriva un funeste jour.

Avec son dernier amant en date, elle eut la géniale idée de faire des galipettes presque entre mes pattes. Et ce monsieur, un tel Gérard je m’en souviens fort bien, me poussa rudement en disant :

-Va voir ailleurs si j’y suis, sale canasson !

Mon coup de sabot fut mal calculé et le duo tibia-péroné de Claire en pâtit. Double fracture provoquée par un cheval entier, un fou dangereux. Fin annoncée de mes pendants royaux !

Ils n’ont pas attendu pour me castrer. Et jamais plus je ne fus monté par Claire bien sûr. On me revendit, à bas prix et j’échappais de justesse ainsi à la boucherie. Je pense que si j’avais été plus gras ou le prix encore plus bas…je ne serais pas aujourd’hui à me préoccuper. Si un autre bonhomme que mon ami Pidou ne m’avait finalement recueilli, je pense que j’aurais fait une grosse bêtise. L’idée m’est souvent venue de retrouver la trouble Claire et de la défoncer. Avec haine ! Non pas de mes sabots… mes naseaux enfin seraient remonté à la source du fluide maudit qui conduisit à la perte de ma virilité. Je ne lui aurais laissé qu’un trou plus béant que jamais.

Que ne ferait-on pas avec des sis ? Je suis vieux désormais. J’ai trouvé sous les masques tous les visages possibles, imaginables et inimaginables. Qui sont tout à fait semblables à ceux du quotidien… généralement marqués par la peur !

Les carnavals auraient pour grands-parents des fêtes italiennes. Romaines plutôt quand avec carnelevare, on enlevait la carne, la viande. Mais depuis beaucoup plus longtemps, en Egypte d’abord, puis en Grèce et enfin dans la Rome antique, des festivités étaient organisées à l’approche du printemps. Le déguisement, la danse, la bonne chair, la joie en général font encore de nos jours partie des réjouissances consacrées à la renaissance de la terre après un hiver d’endormissement. Tout cela était l’ancêtre du carnaval. Maintenant étendu dans bien des pays, il est surtout le temps de la mascarade. Les masques, les maquillages autrefois utilisés aux fins de la magie ou de la religion ne servent plus qu’à la simple diversion. Ils répondent au besoin aussi d’oublier le traintrain quotidien, les multiples soucis apportés par la vie. Surtout pour les petites gens. Ne plus être soi un court instant.

Alors que serait le masque capable faire disparaître Claire le temps d’une fête ? N’importe le quel sans doute ! Mais moi, Pompon, me pose une autre question…quel est le vrai visage de Claire sous son apparence de tous les jours ? Hors carnaval !

Il me vient en mémoire une scène curieuse où cette belle de vingt ans passés venait de terminer (et de fort bonne manière car elle en avait crié de joie) un long moment d’amour. A peine son partenaire lui aussi comblé eut-il le dos tourné qu’elle pleura longuement. Ce fut là ma première réflexion sur les masques. Les hommes sont dans un carnaval permanent. Ils ne redeviennent eux même qu’en cette période calculée avec Madame la Lune qui suit le mardi gras, quand ils dansent, chantent, font bombance…

 

Des informations plus ou moins bonnes tombent tous les jours pour satisfaire la curiosité des hommes, il m’arrive de les écouter, mais ce ne sont que des histoires qui se répètent à l’infini. Nous pourrions sans aucun problème changer les dates et personne ne s’en apercevrait. Ce n’est pourtant pas par les canaux humains que j’ai appris une des dernières. Nous aussi savons communiquer.

Ils allaient se marier. Le médecin légiste a précisé qu’ils venaient d’avoir des rapports sexuels (terme officiel et horrible pour ne pas prononcer les beaux mots de faire l’amour), dans le box. On les retrouva tous deux en charpie, piétinés par un pur-sang devenu fou.

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2004/2018 Revue d'art et de littérature, musique

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