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La paix des cimes de François Mauriac
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 Article publié le 4 mars 2018.

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Il reste presque toujours dans l’homme qui avance en âge quelque chose de l’enfant qu’il fut. Chez Mauriac, c’est la nostalgie de la montagne, qui inspire à l’écrivain de soixante-cinq ans le titre d’un article paru le 14 décembre 1950 dans Les Nouvelles Littéraires : « La paix des cimes ». Mauriac s’y remémore les sentiments qu’il éprouvait, enfant, en villégiature dans les Pyrénées, ces hôtels bourgeois et un peu vieillots, dans lesquels le temps semblait s’être arrêté sous le Second Empire, la ferveur du premier communiant marchant à Lourdes, sur les traces du mystère des apparitions. Le jeune Mauriac se tenait là, ébloui, dans la vallée, parmi le bruit des cascades et les sonnailles des mules, le regard tourné vers la paix des cimes.

En choisissant de donner au recueil réunissant des chroniques publiées par Mauriac entre 1948 et 1955 le titre La paix des cimes1, Jean Touzot a sans doute perçu que la vallée et les sommets représentaient pour Mauriac davantage qu’un décor montagnard idyllique. A soixante-cinq ans, Mauriac ne se dresse-t-il pas toujours au milieu du tumulte de la vallée – dans laquelle les grelots des politiciens et des littérateurs ont remplacé les sonnailles des mules –, fixant les hauteurs dans lesquelles il espère entrevoir l’éternité, comme l’enfant tentait au lever de deviner à travers le brouillard les sommets ? Comment ne pas penser en lisant les chroniques de Mauriac à ce voyageur du Wandrers Nachtlied de Goethe :

Sur toutes les cimes

La paix.

Au faîte des arbres

Tu saisiras

Un souffle à peine.

Au bois se taisent les oiseaux

Attends ! Bientôt

Toi-même aussi

Reposeras.2

 

Mauriac aussi s’entend chuchoter à l’oreille qu’un jour le repos viendra. D’ici là, il lui reste à supporter la clameur du monde.

Dans ses chroniques, la clameur du monde, ce sont aussi bien les vociférations de l’hémicycle parlementaire et des éditorialistes politiques que les huées et les applaudissements des soirs de première, ou encore les tempêtes dans le Landerneau littéraire. Mauriac, quand il est Parisien, c’est-à-dire le plus souvent, va et vient entre salles de rédaction, théâtres et table de lecture sur laquelle, quotidiennement, la marée déverse un flot de coquillages, tantôt pleins, tantôt creux. On pourrait croire que ses préférences vont à la littérature, mais la politique le démange peut-être davantage encore. Malgré la sagesse qui, dit-on, vient avec l’âge, il ne peut se contenter de laisser les ânes braire quand ses tympans sont agressés. Ce qui l’horripile tout particulièrement dans la presse de gauche, et notamment L’Humanité, c’est le deux poids-deux mesures d’une gauche française, aveugle d’un œil, qui se scandalise et pétitionne frénétiquement pour les siens, mais tolère qu’au nom de lendemains supposés chanter, l’Union Soviétique pratique le plus parfait arbitraire. Quand Moscou, au terme de procès iniques, condamne des innocents à la mort ou aux neiges de Sibérie, l’œil des communistes français reste scandaleusement sec, et Mauriac ne manque pas une occasion de leur en faire grief. La fascination des intellectuels pour le stalinisme demeure, aux yeux de Mauriac, un mystère, mais pas l’un de ces mystères de la foi qui l’enchantent, plutôt le signe d’une aberration mentale confondante. Et avec le recul, on demeure, en effet, interdit de voir des hommes et des femmes faisant profession d’intelligence se livrer à d’invraisemblables contorsions pour encenser, au mépris de toutes les preuves, le Père des peuples, pour prétendre, nonobstant les écrits de Gide et de Duhamel à leur retour du pays des Soviets, que l’U.R.S.S. est la terre promise, pour aller, comme Aragon, à qui Mauriac ne le pardonne pas, jusqu’à défendre le pacte conclu entre Hitler et Staline.

L’un des mérites des chroniques de Mauriac, pour ceux qui sont nés depuis, est de ressusciter une époque dont on peine à croire qu’elle ait pu exister. L’affrètement par le Kremlin d’un avion pour venir chercher à Paris Maurice Thorez, chef du Parti communiste français, victime d’un malaise, et l’exfiltrer à Moscou, afin qu’il ne tombe pas entre de mauvaises mains, est pour un lecteur d’aujourd’hui proprement sidérant. Pour les journalistes de L’Humanité, habitués à avaler des couleuvres, il n’y a, à l’époque, pas matière à scandale. L’indignation sélective des plumitifs de L’Humanité parvient même à faire perdre son calme à Mauriac qui, pourtant, le plus souvent, s’en prend aux idées, sans chercher à atteindre l’homme – ou la femme. La malheureuse journaliste communiste Simone Téry fait les frais d’un article au vitriol intitulé « Les crimes des autres », dans lequel on peut lire à son propos : « Voilà trente ans que des millions d’esclaves, dans les camps de travail et dans les bagnes sibériens, ne l’empêchent pas d’écouter le rossignol ni d’aller cueillir la jonquille […], elle continue de baiser en esprit, avec une dévotion farouche, la main la plus sanglante de l’histoire contemporaine, cette main qu’en 1939 Hitler a serrée, et qui a signé un pacte, fatal à toute l’espèce humaine »3.

Et pourtant, malgré ce que d’aucuns qualifieront parfois un peu injustement d’anticommunisme primaire et d’esprit partisan, Mauriac rêve de concorde nationale. Un brin jaloux, il lorgne vers l’Angleterre, où les adversaires politiques sont capables de faire passer l’intérêt national avant les querelles de chapelle, là où les politiciens français, prisonniers de leurs calculs de boutiquiers, s’avèrent incapables de se rallier à une idée juste pour peu qu’elle ait été émise par le camp adverse. Triste France qui a la passion du déchirement, des convulsions histrioniques au Parlement et qui n’a pas su faire de la Libération le moment d’une réconciliation, préférant cultiver les ressentiments, la justice expéditive et une réécriture manichéenne de l’Histoire.

La mémoire sélective et l’intolérance ne sont toutefois pas l’apanage de la politique. Les chrétiens ne sont pas en reste, qui reprochent à Mauriac d’avoir fait l’éloge de Gandhi. L’auteur de La Pharisienne connaît par cœur ce milieu de cagots au cœur sec et à l’esprit étroit, chez qui la foi n’est qu’ostentation et écume verbale. Il leur oppose les prêtres ouvriers, qui agitent les esprits dans les années 1950, ces hommes chez qui la foi n’est pas simagrées, mais action ou, pour employer un mot en vogue à l’époque, engagement. Et même s’il ne considère pas sans quelque inquiétude la volonté de concilier l’Évangile et le marxisme irréligieux, Mauriac, au risque de choquer et de hérisser les lecteurs du Figaro, affirme que les prêtres ouvriers sont les dignes héritiers d’un saint François d’Assise et ne sentent donc en rien le fagot. On imagine ici les évêques et les bien-pensants qui s’étranglent…

Mauriac n’est pas un catholique d’airain. Jamais il ne fait passer le dogme avant les hommes. Malgré le respect que lui inspire Claudel, Mauriac ne peut s’empêcher de regretter que, depuis l’altitude à laquelle ce dernier considère les choses terrestres, certaines souffrances lui deviennent invisibles : « Le jésuite attaché à un mât et près d’être englouti, au début du Soulier de satin, et qui offre sa vie pour son frère Rodrigue, ne donne pas une pensée aux peuples innocents que Rodrigue asservit ou massacre. Et ce scrupule n’a pas dû effleurer Claudel lorsqu’il concevait son cher Rodrigue »4. Mauriac qui, quelques années plus tard, prendra position en faveur de l’indépendance algérienne, n’oublie pas les ravages de la colonisation et de l’évangélisation forcée. Lui qui a grandi à Bordeaux, dont la prospérité s’est construite, en partie, sur le commerce des esclaves, lance : « Combien de Français et d’Anglais ont du sang de négriers dans les veines ? […] Quant aux Espagnols et aux Portugais… Des races entières ont été massacrées et détruites par les ‘’porteurs du Christ’’ »5.Il déplore encore que, trop souvent, le catholicisme se soit dévoyé dans la défense du pouvoir en place, allant jusqu’à « se confondre, en apparence, avec les forces de conservation et d’ordre au service de l’injustice établie »6.A la différence de ce catholicisme sourd aux cris d’une humanité souffrante, Mauriac écrit pour arracher les bien-pensants à leur égoïsme et plaider pour davantage de tolérance. Sans être un agneau, c’est un doux. Se replongeant dans la querelle du quiétisme, ayant opposé Fénelon et Bossuet autour de la figure de Mme Guyon, Mauriac se sent davantage d’affinités avec le cygne de Cambrai qu’avec l’aigle de Meaux qui, comme tout prédateur, s’acharne d’un bec de fer sur ses infortunées victimes.

La tolérance, Mauriac tente, quoi qu’il lui en coûte parfois, de se l’imposer à lui-même, quand ses chroniques touchent à la littérature. Toutefois, malgré l’ouverture d’esprit à laquelle il s’astreint, on le sent dépassé par une esthétique qui proclame que le laid, c’est le vrai, et que la vérité de l’homme s’exprime à travers ce qu’il y a de plus vil. A y regarder de plus près, cette esthétique n’est pas entièrement récente. Le jeune Benjamin Constant, que Mauriac cite, s’en afflige déjà sous le Directoire dans une lettre à Mme de Charrière : « C’est un siècle bien malheureux que celui où on prend la saleté pour du génie, la crapulerie pour de l’originalité et des excréments pour des fleurs »7.On pourrait convoquer aussi Léon Daudet, qui renouvelle ces griefs lorsque, dans le volume L’Entre-Deux-Guerres (1915) de ses Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux, il dépeint les années 1895-1898 :

Dans le monde des gens de lettres, des professeurs d’université, des politiciens, des magistrats, des journalistes et des oisifs, ce fut à qui réhabiliterait la prostituée, le souteneur, la proxénète et le malandrin. Ce fut, pour employer le jargon de l’époque, à qui se pencherait sur les enfers de la société, en extrairait et en chérirait les plus sordides et les plus flasques échantillons. Le bagnard prit une auréole. Les déclassés des deux sexes devinrent des sujets d’attendrissement »8.

 À la fin des années 1940 et durant les années 1950, le digne représentant de ce renversement des valeurs, qui provoque chez Mauriac des remontées acides, est saint Genet, comédien et martyr, pour reprendre le titre de l’essai de Sartre, publié en 1952. Mauriac, dont une des filles et sa grand-mère octogénaire ont été agressées par des voyous armés d’une mitraillette, a quelque difficulté à trouver de la beauté dans le crime. L’idolâtrie de la crapule, la glorification de la transgression, qui procure des sensations fortes aux bourgeois confortablement installés dans leurs fauteuils d’orchestre, le consternent : « les ‘’macs’’ qui font travailler les femmes et les éphèbes assassins de vieillards composent une faune dont aucun romantisme n’a jamais pu embellir à mes yeux l’immonde lâcheté »9. Mais Mauriac préfère prendre le parti d’en rire : « Je poussai même le scrupule jusqu’à acquérir, pendant l’entracte, à la bibliothèque du théâtre, Notre-Dame des Fleurs, dont le titre ne doit pas retenir les personnes dévotes, curieuses de littérature mariale, ni celles qui font leurs achats pour des cadeaux de première communion »10.

Ce que Mauriac reproche à Genet, ce n’est pas la représentation de « vices » que l’on peut rencontrer chez Proust, mais l’enfermement dans un univers clos sur lui-même – comparable mutatis mutandis aux salons des duchesses chez Paul Bourget –, univers clos qui ne dit rien d’intemporel quant à l’humanité. On pourrait reprocher ici à Mauriac un manque d’impartialité ou un aveuglement sur soi, car l’exploration des états d’âme de bourgeois névrosés à laquelle il se livre dans son œuvre n’est pas non plus un modèle d’universalité et paraît aujourd’hui fort datée. Mais qu’importe, malgré ses récriminations, on sent Mauriac tiraillé, prêt à reconnaître, d’une part, l’apport poétique de Genet, « Orphée de la pègre, onaniste inspiré »11, mais révulsé, d’autre part, par les odeurs de cloaque qui se dégagent de l’œuvre de ce dernier.

Malgré les efforts qu’il déploie pour ne pas passer pour un homme d’hier, Mauriac ne saurait nier qu’il a grandi à la fin du XIXe siècle. Il a parfois la vertu sourcilleuse des puritains de cette époque, des revendications de vieille fille tout droit sortie de l’Angleterre victorienne, ainsi lorsqu’il demande au gouvernement d’interdire l’alcool, grand pourvoyeur de crimes, et réclame pour le cinéma une censure confiée à « des médecins éminents, des neurologues, des psychologues, des éducateurs qualifiés appartenant à toutes les familles spirituelles »12. Toutefois, ces sorties de père la vertu demeurent rares, et jamais Mauriac n’exige que l’on mette la littérature de Genet sous le boisseau. S’il regrette qu’en 1954 le prix des Critiques soit allé à Bonjour tristesse plutôt qu’à « une œuvre qui rende témoignage à la vie spirituelle française, brûlante encore et plus que jamais »13, cela ne l’empêchera pas de dire le plus grand bien des romans suivants de la sauvageonne Sagan dans son Bloc-notes. Et lorsque les catholiques français partent en guerre contre la dégénérescence de l’art sacré, dont ils veulent pour exemple les mosaïques de Fernand Léger dans l’église du Sacré-Cœur d’Audincourt ou un crucifix de Germaine Richier, comparé par le père Régamey à un débris d’arbre déchiqueté par la pourriture, Mauriac refuse de « prendre le parti qu’on attend de [lui], comme celui qu’il est convenable qu’ [il] prenne »14. Et il se fait fort de rappeler aux nostalgiques de l’art sacré d’antan « la surnaturelle hideur de ce qu’il est convenu d’appeler « l’art Saint-Sulpice », avec « ses vierges bleues, les Sacrés-Cœurs roses, les saints Joseph chocolat »15.

On conçoit le dépit des lecteurs du Figaro, nombreux à prendre la plume pour se plaindre d’un Mauriac qui n’est jamais là où on l’attend. En 1951, lors du procès du jeune Claude Panconi, dix-sept ans, accusé d’avoir abattu son condisciple Alain Guyader en forêt de Melun, on attend Mauriac dans le camp de l’ordre et de la loi, réclamant un châtiment exemplaire et l’on se retrouve face à un avocat hugolien, plaidant la folie de l’adolescence et suggérant qu’à elle toute seule, l’anarchie de la puberté est capable d’abolir le discernement. On imagine les mines aigres des lecteurs qui escomptaient un plaidoyer pour la guillotine. Et quand il ne cherche pas de circonstances atténuantes à un jeune assassin, Mauriac incrimine dans la genèse de la criminalité les infâmes taudis qui entretiennent « l’innombrable espèce des parents indignes et des enfants martyrs. […] Les conditions de leur vie créent les brutes. Nous tuerons les brutes, mais nous ne changerons pas les conditions de leur vie »16. Les lecteurs croient entendre Zola ressuscité. On pourra reprocher à Mauriac bien des choses, mais jamais d’avoir cherché à s’insinuer dans les bonnes grâces des abonnés du Figaro. Anticonformiste, Mauriac l’est encore lorsqu’il confesse son peu d’appétence pour les pèlerinages obligés au cimetière le Jour des Morts. Lui qui garde présents à l’esprit les visages des êtres chers disparus se dispense volontiers de coudoyer les moutons de Panurge aux commémorations sur commande. Cette indépendance d’esprit s’exprime à nouveau lorsque Mauriac, jugeant Drieu la Rochelle, refuse de hurler avec les loups. Quels que fussent les errements de Drieu, égarements que Mauriac condamne sans ambiguïté, il n’en garde pas moins de l’estime pour l’écrivain. C’est encore ce sens aigu de la justice qui l’incite en 1948, année de la création de l’État d’Israël, à condamner les exactions des juifs ayant chassé de leurs terres les Arabes de Palestine. Il se mêle indéniablement à cette condamnation l’amertume de l’homme devant l’empressement de ses semblables à devenir le bourreau après avoir été l’opprimé.

Mauriac semble échapper aux étiquettes. On le dit « polémiste » et « de droite », pourtant, il n’a pas le goût de l’invective fleurie dont sont coutumiers les écrivains de cette catégorie. Mauriac, conscient des troubles jouissances de la polémique, se demande parfois s’il n’a pas été trop dur. Ses coups de griffe sont pourtant rares. Parmi les quelques exceptions, Jean Vilar se voit qualifié de « cabot sur le trépied », pour être sorti de son rôle de metteur en scène et avoir passé à la sulfateuse quelques écrivains ou personnages respectés de Mauriac. On prête parfois à ce dernier une main de fer, qui serait sa vraie nature, dissimulée sous un gant de velours, destiné à tromper l’ennemi, mais Mauriac n’étrangle jamais personne de sa prétendue main de fer. À peine a-t-il serré un peu le col de l’adversaire qu’il relâche aussitôt la pression car personne, pas même Sartre, ne mérite d’être assassiné. Bien qu’il ne se pare pas de l’étiquette d’écrivain chrétien, Mauriac la mérite sans doute davantage que Léon Bloy ou Léon Daudet dont les vitupérations haineuses semblent souvent fort éloignées des Évangiles. Il y a de l’élégance chez Mauriac, et ce ne sont pas seulement les séquelles d’une opération du larynx qui le retiennent d’être un vociférateur, c’est un mélange d’éducation bourgeoise prônant le bon ton et de méfiance quant aux opinions trop tranchées. Mauriac, qui aime prendre de la hauteur, n’ignore pas non plus que la clameur du moment est bien dérisoire face à l’éternité. Raison de plus pour ne se mêler au concert qu’avec mesure et parcimonie.

A l’opposé du petit milieu parisien où fleurissent cabales et scandales, Mauriac a la nostalgie du terroir, de la France profonde, des paysans des Landes aux mains noueuses, qui en savent plus long sur la vie que les spectateurs de la dernière pièce existentialiste et que ces jeunes citadins qui s’essoufflent à courir derrière la dernière mode. Toutefois, Mauriac n’a pas la lourdeur des écrivains aux bottes enfoncées dans la glèbe, ni les obsessions des chantres du terroir éternel comme Maurice Barrès. La campagne, il ne l’aime pas en joueur de grosse caisse patriotique, mais en poète « si monstrueusement accordé à cette joie végétale, à ces égosillements enivrés dans les tendres feuilles naissantes, à cette rumeur de l’herbe acide où le lin sauvage a le bleu d’un regard humain »17. Pourtant, chaque voyage dans les Landes est aussi source de mélancolie et d’interrogations douloureuses. L’adulte se demande comment l’enfant qu’il fut a bien pu aimer ce qui lui paraît aujourd’hui mièvre et poussiéreux, tels ces poèmes qu’il récitait à l’école. En ces lieux qu’ont désertés les êtres chers, Mauriac est étreint par l’angoisse de disparaître à son tour sans laisser de traces. Combien d’écrivains jadis célèbres n’ont-ils pas sombré dans l’oubli ? Ce sont les affres de la vieillesse qui commence. Toutefois, l’âge a aussi ses vertus. Il a immunisé Mauriac contre les illusions communes, telle cette impression trompeuse que la décadence n’a jamais été aussi avancée et le déclin aussi prononcé. L’homme de lettres, qui a vécu bien des convulsions de l’histoire, ne croit pas non plus que les Soviétiques parviendront à créer cet homme nouveau, qui se détournera de Tchekhov, Tolstoï ou Tourgueniev comme des vestiges d’un passé inutile. Cela tient à la conviction de Mauriac que la grande littérature dit de l’homme quelque chose d’intemporel et qu’il existe une part d’humanité qu’aucun lavage de cerveau, qu’aucune tentative de rééducation ne saurait atteindre. Autre illusion à laquelle Mauriac n’accorde plus de crédit mais qui, en France, patrie des Encyclopédistes, a la vie dure, cette croyance qui voudrait que les intellectuels puissent changer le cours de l’histoire.

Cette sagesse honore Mauriac, et ce n’est pas la seule qualité qui séduit le lecteur dans ce recueil de chroniques. L’écrivain journaliste s’y montre tour à tour touchant, spirituel, empathique, courageux, et l’on pourrait prolonger encore la liste de ses mérites. Ces chroniques prennent parfois des allures de journal intime, Mauriac y confiant au jour le jour ses sorties, ses lectures, ses rencontres, ses coups de cœur et ses coups de sang. Le chroniqueur n’a-t-il pas fini par développer le travers de ces diaristes qui ne se peignent que sous leur jour le plus avantageux ? Sans doute Mauriac ne fut-il pas, au quotidien, aussi noble qu’il apparaît dans ses chroniques. Dans un article aigre-doux, intitulé « Mauriac au bord des précipices », Bernard Pivot écrivait en 2009 dans Le Journal du Dimanche :

Jeune journaliste au Figaro littéraire, j’appréciais le Bloc-notes de François Mauriac. J’admirais sa manière à la fois panoramique et pénétrante de se remémorer, d’analyser, de s’indigner, d’admirer, de disqualifier, d’être présent dans la littérature au long cours et dans les affaires du moment. Cet homme fragile, un peu voûté, à la voix cassée, quel souffle ! Quelle énergie ! Mais je n’aimais pas le grand personnage catholique qui n’était qu’indifférence pour les petites gens du journal comme il était détestable – à l’époque nous l’ignorions – avec la domesticité de Malagar. Il montrait avec trop d’ostentation qu’il était au-dessus de l’humaine condition.18

On peut toutefois se demander quel est l’homme, dont pas une seule des facettes, soumise à un examen attentif sous une lumière crue, n’apparaîtrait ternie. Mauriac ne fut sans doute pas un saint homme – les saints hommes ne sont pas légion -, mais il fut un journaliste honnête – et les journalistes honnêtes ne sont peut-être pas légion.


1 François Mauriac, La paix des cimes – Chroniques 1948 – 1955, Paris, Bartillat, 2009.

2 Goethe, « Wandrers Nachtlied », traduction de Jean Tardieu in Elégie de Marienbad et autres poèmes, Paris, Gallimard, 1993.

3 P. 98-99

4 P. 566.

5 P. 440.

6 P. 566.

7 Cité par Mauriac, p. 367.

8 Cité d’après Léon Daudet, Souvenirs et polémiques, Paris, Robert Laffont, 2015, p. 337.

9 P. 91.

10 P. 92.

11 Ibid.

12 P. 483.

13 P. 489

14 P. 288.

15 Ibid.

16 P. 266.

17 P. 204.

18 Bernard Pivot, « Mauriac au bord des précipices », Le Journal du Dimanche, 19 mars 2009.

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