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Vol humain de Hans-Ulrich Treichel ou les fantômes de l'exode
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 Article publié le 10 juin 2018.

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Entre le Xe et le XXe siècle, des Allemands se sont établis en Europe centrale et en Europe de l’Est, notamment en Poméranie, en Prusse orientale et dans les Sudètes. En 1945, l’avancée de l’Armée rouge et la débâcle des nazis jettent sur les routes ces millions d’Allemands de souche qui craignent à juste titre les représailles des vainqueurs. Avec la bénédiction des politiciens, de l’armée et de la police, les populations locales ayant subi le joug nazi se vengent de ceux qui incarnent l’Allemagne honnie. Les femmes sont violées, les hommes dépouillés, lynchés ou abattus. Dans la confusion, des familles sont séparées ; trois cent mille enfants se perdent ou sont abandonnés en chemin, un tableau de désolation qui devait inspirer à l’écrivain allemand Hans-Ulrich Treichel, lui-même fils de réfugiés, le roman Der Verlorene (Le disparu), publié en 1998 et traduit en plus de trente langues.

Treichel y mettait en scène dans l’Allemagne de l’après-guerre le calvaire d’un adolescent, grandissant entre un père et une mère, obsédés jusqu’à la névrose par la recherche d’un fils de seize mois, perdu en Pologne en 1945, dans un convoi arrêté par les Russes. Dans cette Allemagne du miracle économique, on tentait bien à coup de travail harassant, de deutsche Mark et de frénésie matérialiste, d’anesthésier les douleurs encore sensibles, d’oublier le nazisme, l’humiliation de la défaite et la fuite, mais sans toujours y parvenir. Comment être heureux lorsque tout semble dépeuplé parce qu’un seul être vous manque ? La famille du héros se lançait donc dans des recherches qui allaient tourner à l’odyssée kafkaïenne, oscillant entre espoir et désespoir au rythme des rapports administratifs et des expertises médicales en tout genre. Si l’auteur parvenait à en tirer une épopée tragicomique, le lecteur ne perdait pourtant jamais de vue les souffrances du protagoniste adolescent, écrasé par le poids d’un frère disparu, miné par le sentiment d’avoir été conçu pour combler une perte et d’être pourtant inapte à remplacer l’absent.

C’est cet adolescent, devenu un homme, dont le lecteur croise à nouveau la route dans le roman de Hans-Ulrich Treichel, Menschenflug (Vol humain(1)), paru en 2005. Stephan, universitaire quinquagénaire, se présente au lecteur comme l’auteur du roman sur son frère disparu. Il confesse avoir écrit ce livre « pour se débarrasser de quelque chose. Avant tout de la douleur muette de ses parents qui, pour ainsi dire, dès l’enfance s’était infiltrée dans son âme et s’y était déposée comme du plomb ou un autre poison et lui avait causé des douleurs presque physiques, pour lesquelles les médecins n’avaient pas de nom et qu’il appelait parfois son arthrose de la mémoire ou son rhumatisme de l’Histoire »(2). Toutefois, n’en déplaise aux tenants de la littérature comme catharsis, le verdict est accablant : « il ne s’était débarrassé de rien »(3). Pour preuve, ses parents aujourd’hui défunts continuent de hanter ses cauchemars. Son père, amputé du bras droit, y agite sa prothèse d’un air menaçant, et sa mère ouvre en sa direction une bouche dévorante. Que faut-il donc faire pour que les morts reposent en paix et que leurs fantômes ne viennent plus inquiéter les vivants ? Comment tourne-t-on définitivement la page ? Telles sont les questions qui agitent le protagoniste lorsque s’ouvre le roman.

 

Stephan, en couple avec une psychanalyste, a pris un « congé familial sabbatique » d’un an pour respirer et faire le point sur sa vie. Dans l’appartement sous les combles qu’il loue à cette fin, il se plonge dans les papiers de son père. Difficile à 52 ans de ne pas penser à ce père, mort d’un infarctus à l’âge de 54 ans. Mais, au fond, que sait Stephan de cet homme si ce n’est qu’il pratiquait un humour sadique et donnait des coups de pied au chien ? En lisant la demande d’indemnisation que son père avait déposée après guerre pour réparation des préjudices causés par l’exode, Stephan découvre un homme né en 1909 à Bryszcze en Volhynie, anciennement en Pologne, aujourd’hui en Ukraine. Envoyé faire la guerre en France en 1939, puis en Russie en 1941, il rentre invalide. Après l’exode, on le retrouve en 1945 à Angermünde dans un camp de réfugiés qu’il quitte pour s’établir dans le Nord de l’Allemagne. Stephan pourrait se contenter de ces informations factuelles. Malheureusement, elles ne lui rendent pas son père moins étranger, d’où l’idée de se mettre en route et de marcher sur les traces de cet homme, vers cette mystérieuse Volhynie, dans l’espoir de « se soigner par la réalité »(4) :

 

Il verrait le lieu où son père avait été enfant. Il aurait peut-être des contacts avec les descendants de ses anciens voisins ou des gens qui se souvenaient encore de son père. Cinquante ans après, cela devait encore être possible. Non seulement cela ferait du bien à son cœur, mais cela adoucirait ou chasserait aussi ses cauchemars. La perspective d’un voyage en Volhynie lui donnait des ailes. Lorsqu’il en parla à Helen [sa compagne psychanalyste], elle se contenta de dire : « La réalité est toujours une bonne chose. »(5)

 

Tout serait simple si Stephan n’était pas un éternel indécis, pesant indéfiniment le pour et le contre, trouvant autant d’objections que d’arguments favorables et n’étant, au fond, sûr de rien. A travers les tergiversations de son personnage, Hans-Ulrich Treichel pose nombre de questions pertinentes auxquelles il laisse au lecteur le soin de répondre. A-t-on vraiment besoin pour vivre de savoir d’où l’on vient et, a fortiori, d’où viennent ses géniteurs ? Guérit-on de son enfance en marchant sur leurs traces dans un pèlerinage aux sources ? Et ne fait-on pas trop de cas des « racines » dans un contexte où la mémoire et le devoir de mémoire ont été érigés en impératif catégorique, sans se demander si ce n’est pas précisément l’oubli qui aide à vivre tandis que le souvenir colle aux hommes des semelles de plomb et des désirs de revanche ?

Plusieurs personnages représentent dans le roman cette obsession mémorielle. Un certain Wilhelm, abandonné en Pologne lors de l’exode, l’incarne sur un mode pathétique. Persuadé qu’il est ce frère disparu à qui Stephan a consacré un roman, il suit ce dernier à la trace, l’œil larmoyant, proposant une intimité dont Stephan n’a que faire. L’oncle Ernst, qui n’est pas un oncle au sens strict, mais un ancien voisin du père de Stephan, est un autre de ces passéistes monomaniaques. Durant l’enfance du protagoniste, il apparaissait à intervalles réguliers au domicile familial et semblait appartenir à une confrérie malheureuse, forgée par la commune épreuve de l’exode, « des amis, des voisins, des connaissances de ses parents, surgis de l’Est, qui parlaient un allemand bizarre, portaient des vêtements démodés et parlaient de choses dont [Stephan] n’avait aucune idée, […] la Silésie, la Prusse orientale et la Poméranie, Breslau, Königsberg et Lodz, la Mazurie, la Transylvanie, les transferts de population, les déplacés, la fuite et les expulsions, avant, pendant et après la Première Guerre mondiale tout comme avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale »(6). Avec ce sérieux, ce zèle et ce souci du détail et de l’exhaustivité qui caractérisent les Allemands, l’oncle Ernst recherche des traces, il compile, photocopie, publie à compte d’auteur sur un monde qui appartient au passé. Il décrit le quotidien des Allemands de Volhynie, leur nourriture et leurs boissons, les maladies et les guérisons, les fêtes et les événements liés à la nature, l’introduction des attelages de chevaux dans la forêt de Bryszcze en 1921, les rapports pacifiques entre juifs et Allemands dans les années 1920 ; il répertorie les bibliothèques de campagne et dénombre pour l’année 1938 cinquante orchestre de trombones, composés de cinq cent quinze musiciens. Stephan se voit remettre une carte du village de Briszcze, dessinée à la main, sur laquelle figure la ferme de son père.

Tout cela devrait le conforter dans ses projets de voyage, mais avec le mouvement de balancier qui caractérise le va-et-vient de ses pensées, Stephan fait l’expérience inverse. Lorsqu’il découvre le nom de son père sur le plan du village de Bryszcze, « cela n’accéléra pas les battements de son cœur. La figure de son père n’en devenait pas plus vivante, sans parler de la propre enfance de Stephan, qui était au moins aussi morte que son père »(7).Comme si cela ne suffisait pas, tout semble se liguer pour détourner Stephan de son projet de pèlerinage aux sources. Il prend comme un avertissement le témoignage d’une femme, de retour d’un voyage en Volhynie, consigné dans les papiers de l’oncle Ernst :

 

Elle n’avait rien retrouvé de ce qui rappelait une colonie allemande. Tout avait été complètement détruit ou démoli pendant ou après la guerre. Impossible de trouver une seule ferme allemande, une église allemande, une école allemande ou quoi que ce fût. Seul le cimetière était encore présent, les Ukrainiens avaient respecté les morts, comme le notait la femme. Même les anciennes cartes topographiques et les bottins n’étaient plus valables. La collectivisation de l’agriculture avait entièrement aboli et réduit à néant les anciennes limites des propriétés et territoires, et si Roshichtsche et Bryschtsche existaient toujours en tant que localités, les anciennes colonies allemandes avaient totalement disparu.(8)

 

Au lieu de cela, la voyageuse déconfite avait pu contempler « des façades écaillées, des balcons encombrés de bric-à-brac, des poubelles, des barres de tapis et quelques buissons desséchés devant les maisons. C’est donc ainsi qu’il fallait se figurer l’ancienne patrie »(9). C’est à la même conclusion désespérante que parvenait un Américain dont Stephan avait trouvé dans une librairie le livre consacré à un voyage en Volhynie, sur les traces du passé : « aucune source, aucune racine – seuls de grands immeubles préfabriqués et rien d’autre »(10). Stephan ne risque-t-il pas, à son tour, de se retrouver, tout bête, au beau milieu de nulle part, l’œil et le cœur secs, dans l’attente d’une émotion qui ne vient pas ? Adieu donc la Volhynie, le pèlerinage aux sources, la quête de traces ! Pour apaiser l’envie de voyage qui commençait à le démanger, Stephan s’embarque pour… l’Égypte.

 

Sans doute Hans-Ulrich Treichel a-t-il senti qu’il ne saurait tenir longtemps le lecteur en haleine avec les seules valses-hésitations de son protagoniste. Son précédent roman, Le disparu, avait déjà mis à rude épreuve la patience du lecteur à travers une écriture du ressassement, parfois proche de Thomas Bernhard et souvent aussi lassante que le style de ce dernier. Avec Vol humain, Treichel fait la démonstration de son talent pour un comique moins élitiste. Avant même le voyage en Égypte, le lecteur est diverti par le sens de l’autodérision du protagoniste qui répertorie les joyeusetés de la cinquantaine, parmi lesquelles le sens esthétique qui s’émousse et ne trouve peu à peu rien à redire aux chemises rouges, jaunes, violettes et aux cravates à motifs, l’hypocondrie, encouragée par les médecins qui se mettent à suspecter un cancer à chaque désordre physique et une sorte de pessimisme à la Houellebecq. Stephan, qui enseigne l’allemand comme langue étrangère à la Freie Universität de Berlin, se désole que plus personne n’apprenne cette langue, qu’il faille se rabattre sur les personnes âgées désœuvrées et qu’on en soit réduit à faire la retape en proposant d’appliquer à l’enseignement de l’allemand langue étrangère la théorie du gender. Le lecteur familier de la littérature allemande ne peut s’empêcher de songer ici aux satires universitaires de Dietrich Schwanitz (Der Campus et Der Zirkel) et d’Eckhard Bodenstein (Das Ernie-Prinzip). Le comique se fait plus huysmansien lors du voyage en Égypte du protagoniste. Stephan en Égypte, c’est un peu Jacques et Louise, les citadins d’En rade, transportés dans la Brie, harcelés par les aoûtats et les paysans matois. Tout le voyage en Égypte est une succession de désappointements. Devant les pyramides, Stephan ne ressent rien de la magie qu’on leur prête. Le sphinx est « dans un état lamentable. Le visage était complètement défiguré, le corps avait perdu ses contours, seules les pattes semblaient encore plus ou moins intactes. Ni Œdipe ni personne d’autre ne répondrait à une seule énigme de ce sphinx tant il paraissait peu redoutable »(11).Les chauffeurs de taxi insistants et les conducteurs de felouques sont des sangsues. Le vélo loué pour leur échapper crève en cours de route. Seul grand moment : une escapade extraconjugale avec une professeure d’égyptologie. Pour le reste, Baudelaire a raison : Amer savoir, celui qu’on tire du voyage ! Raison de plus pour ne pas se rendre à Bryszcze, en Ukraine.

 

Alors qu’à son retour d’Égypte, le chapitre du passé semble clos pour Stephan, Treichel relance la machine à tergiversations par un rebondissement. Dans un dossier légué par l’oncle Ernst, Stephan découvre que le service de recherche des personnes disparues dans l’exode existe toujours, soixante ans après la fin de la guerre. L’idée lui vient de reprendre les recherches entamées par ses parents plusieurs décennies auparavant. Il contacte le service, reçoit un volumineux courrier retraçant les démarches de ses parents et en apprend davantage sur ce jour fatidique de janvier 1945 où son frère a disparu. En découvrant dans le dossier la photo parue en 1959 dans la Freie Presse, sur laquelle sa mère avait cru reconnaître son fils disparu en Pologne, Stephan est frappé par la ressemblance physique entre ce garçon, lui-même et ses sœurs. Il se met à sa recherche et finit par le localiser dans le Nord de l’Allemagne, à Celle. Mais contre toute attente, à mesure que les retrouvailles approchent, les sentiments qui se font jour, tant chez Stephan que chez sœurs, à l’encontre de ce frère « ressuscité » n’ont rien de noble. Le roman d’un pèlerinage aux sources avorté se transforme en roman d’éducation d’un quinquagénaire qui découvre en lui-même ce qu’il eût sans doute préféré continuer d’ignorer. « C’en est fini du passé ! », se jure-t-il, mais cet irrésolu invétéré est-il capable de tenir parole ? La réponse attend le lecteur dans Anatolin, le roman d’Hans-Ulrich Treichel, paru en 2008, et dont nous ne dirons rien pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur.

Ce plaisir est bien présent à la lecture de Vol humain. Dans une littérature allemande contemporaine qui a fâcheusement tendance à privilégier une prétendue profondeur au détriment de l’intrigue, le roman de Treichel n’est pas avare en péripéties, et comme les satires que nous avons précédemment citées, il nous rappelle à juste titre que l’humour n’est pas l’antithèse de la réflexion. D’aucuns trouveront peut-être que dans ce roman inspiré par l’exode de 1945, l’auteur passe trop rapidement sur les tenants et les aboutissants de la tragédie historique. On ne saurait en tout cas le suspecter de nostalgies troubles. Pour le protagoniste de son roman, c’est une évidence qu’« après tout, c’était la faute des Allemands s’ils avaient dû abandonner leur maison et leurs terres. Les Allemands avaient commis des crimes bestiaux et semé la destruction »(12). Les victimes de leurs exactions trouveront que c’est un peu bref ; les déplacés et leurs descendants trouveront la pilule amère. Ces derniers goûteront sans doute peu leur représentation un peu grotesque sous la forme de vieillards accrochés aux branches du passé et entonnant des chants nostalgiques d’une affligeante niaiserie. D’autres objecteront que Treichel n’a pas suffisamment montré cet entêtement revanchard indécent des déplacés qui, pendant des décennies, a empoisonné les relations de l’Allemagne avec ses voisins de l’Est. Mais il convient de ne pas faire à l’écrivain de faux procès. Dans sa trilogie inspirée par l’exode, Treichel ne cherche pas à faire œuvre d’historien(13), mais de romancier. Non sans habileté, il a choisi dans Le disparu un personnage dont les parents sont obsédés par leur enfant égaré, mais pas par la perte d’un territoire. Ce qui importe, c’est le drame intime. L’histoire ne livre que l’arrière-plan. Dans Vol humain, le sujet de Treichel, ce n’est pas l’exode, ce sont les fantômes du passé qui viennent hanter un homme, tour à tour tenté de les affronter et de leur échapper – et désespérant de trouver le repos.

 


1. Hans-Ulrich Treichel, Menschenflug, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag, 2005, traduit en français sous le titre Vol humain par Barbara Fontaine, Paris, Gallimard, 2007.

2. Menschenflug, p. 18. C’est nous qui traduisons, ainsi que pour les citations suivantes.

3. P. 16

4. P. 44.

5. P. 45.

6. P. 51-52.

7. P. 60

8. P. 74-75

9. P. 75

10. P. 84.

11. P. 121

12. P. 78

13. Sur l’exode des Allemands, chassés d’Europe centrale et d’Europe de l’Est en 1945, le lecteur se reportera avec profit à l’ouvrage Les expulsés de l’historien R. M. Douglas, Paris, Flammarion, 2012.

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