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Pier Paolo Pasolini : Les Anges distraits, traduction de Marguerite Pozzoli (Gallimard, Folio, 2001) Actes impurs suivi de Amado mio, traduction de René de Ceccaty (Gallimard, Folio, 2003).
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 Article publié le 8 mars 2007.

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Librairie du gay savoir
Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir

Pier Paolo Pasolini : Les Anges distraits, traduction de Marguerite Pozzoli (Gallimard, Folio, 2001) et Actes impurs suivi de Amado mio, traduction de René de Ceccaty (Gallimard, Folio, 2003).

Il est condamné à être éternellement malheureux celui qui aime, d’un amour exclusif, les adolescents et éternellement volage ! Car il n’aime qu’un moment d’une vie, que le moment tenu pour parfait d’un corps et d’un être qui va presque tout de suite être dépassé et laissé. Les deux livres évoqués ici sont composés, dans leur plus grande partie, de textes posthumes retrouvés parmi les papiers de Pasolini. Le premier, Les Anges distraits, reprenant des articles parus ici et là pendant la période frioulane et plusieurs récits inédits, orchestre déjà, mais avec discrétion, l’attirance dominante que le second, Actes impurs, composé de deux esquisses romanesques entièrement réservées par l’auteur, expose et détaille en prenant, pour l’époque, beaucoup de risques, de tous ordres.

Pasolini est encore tout jeune homme, il a entre vingt et vingt-cinq ans. C’est la fin de la seconde guerre mondiale et il s’est retiré avec sa mère dans une petite ville du Frioul, la région natale de celle-ci. Les avions des forces alliées bombardent régulièrement les convois ferroviaires qui passent par la gare de Casarsa et il faut à Pier Paolo et à sa mère se réfugier dans un village voisin, Versuta, où ils ouvrent une petite école privée pour suppléer à la débâcle de l’enseignement public. Paolo s’occupe de la section des garçons les plus âgés, jusqu’à seize ou dix-sept ans.

Le jeune enseignant qui prend sa tâche fort à cœur ne peut s’empêcher de vouer à certains de ses élèves un intérêt passionné qui bouleverse tous ses instants. De plus il ne cesse de papillonner à bicyclette sur toutes les communes avoisinantes, fréquentant les marchés, les foires et les fêtes, les rassemblements politiques également (à ce moment, consterné par le constat qu’il fait partout autour de lui de la misère prolétaire, il s’oriente vers un engagement communiste). Il se comporte objectivement en séducteur tous azimuts et fait tout pour amener les élus de son désir à ce qu’il souhaite obtenir d’eux, n’imaginant pas, de fait, une sympathie sensible ou un attachement sentimental sans son actualisation sensuelle (c’est là, dit-il, le « mystère profond, insondable qui était mon sexe »). Pourtant le narrateur (bien que ne se considérant pas comme ayant eu une éducation « catholique à proprement parler ») utilise les termes d’« actes impurs » et de « péché » et des fragments, écrits sous forme de journal intime, évoquent le désespoir d’une orientation sans issue et un fantasme de suicide. Dans un projet de préface à ses deux récits les plus autobiographiques (Actes impurs et Amado mio), l’auteur se défend : « Dois-je ajouter que les garçons, en aucun cas, si l’on excepte celui, particulier, d’Iasis, n’ont été contaminés ? ».

De quelle nature est donc cette peste et comment opère-t-elle ? Il faut d’abord considérer le milieu : une petite paysannerie faite surtout de journaliers et de métayers, dont nombre des enfants basculent immédiatement dans le prolétariat ouvrier et le chômage ; une puissante influence morale qui est celle de l’Église et sa contrepartie, le communisme marxiste qui lui oppose avec la même intransigeance ses rites et ses dogmes. Un moment, celui où la reconstruction d’après-guerre va prolétariser massivement la paysannerie en commençant par les plus faibles. Mais aussi un atavisme séculaire lié à une culture paysanne solide et encore païenne, à la langue frioulane aux forts particularismes, inassimilables par la langue nationale, et à la « race » où Pasolini discerne deux souches, l’une blonde (d’un blond éteint, déjà vénitien) et élancée, l’autre brune, « de taille moyenne mais vigoureuse, le teint pâle, les cheveux foncés ». Il naît de toutes ces particularités, chez ces « jeunes hommes aux hanches étroites et aux cheveux drus », un « éros » singulier fait de « timidité et de sauvagerie intriguée » dont Pier Paolo va, malgré parfois des repentirs, tirer sa jouissance.

Et, au croisement de cette « race », de ce milieu et de ce temps, il y a pour Pier Paolo, principal témoin, premier intéressé, le moment de grâce particulier propre à l’adolescence, entre la puberté effective des poils et du premier sperme et l’entrée dans une virilité conventionnelle, sage et rangée ou turbulente et vulgaire, catholique ou communiste, paysanne, ouvrière ou petite-bourgeoise. Il y a comme « l’ombre d’une race disparue, qui réaffleurerait pendant l’adolescence, restant fixée deux ou trois ans dans l’ardeur négligente des adolescents », dans la beauté de ces braves garçons un peu sauvages, dans cette élégance qui ne se connaît pas. Mais, sous l’or de la peau et des gestes, des membres ronds et lisses blondis d’un duvet presque invisible, il y a une situation sociale humiliée et qui se vit telle, une humilité parfois inséparable de l’humiliation dont profite le séducteur.

Dans Actes impurs, le préféré est Nisiuti bien que le désir de Paolo penche aussi vers Gianni, plus jeune, et Bruno plus canaille et qui échappe entièrement à l’école, lui. Le jeune maître d’école ne peut s’empêcher de caresser et d’embrasser sans cesse ses élus, suscitant chez eux une gêne plus ou moins légère qui ne semble pourtant pas les effrayer trop. Gianni, allongé sous la même couverture que Paolo, répond à ses sollicitations instantes en l’invitant à palper aussi les muscles de ses cuisses et de ses fesses, plus fermes encore que ses biceps dit-il. Bruno est de ces sous-prolétaires qui semblent n’avoir pas d’enfance tant leurs gestes, leurs regards et leurs paroles sont délibérément vicieux ou « viciés ». Lui, il a compris tout de suite le genre d’attention qu’il suscite chez Paolo et il ne s’y refuse pas, au contraire. Sa seule, sa grande victoire est de n’accorder ses faveurs que selon ses propres désirs et caprices, de rendre son amant fou de désir et de le promener à sa guise. La conquête de Nisiuti est plus difficile car, en jeune garçon sage et réservé, il est sensible aux interdits émis par les prêtres en leurs prêches qu’il suit assidûment comme tous les enfants du village, même ceux dont les parents sont ouvertement communistes, et il refuse longtemps un contact charnel trop précis. Pourtant, se sentant socialement et intellectuellement inférieur au jeune enseignant qui lui accorde un intérêt qu’il ressent comme démesuré et immérité, de tempérament soumis et affectueux, il l’admire et se prend à l’aimer à sa manière. Il cédera au désir de Paolo au bout de six mois d’assiduités ; ils vivront ensemble une idylle sentimentale et sensuelle d’un an et demi, à peine ; puis l’amour de Paolo fléchira jusqu’à s’éteindre devant les prodromes d’une entrée pour Nisiuti dans la trop commune virilité. La cruauté de l’affaire tient au fait que se trouvent ainsi balayés des milliers de mots doux et de caresses, des promesses d’avenir et des serments, et surtout que, se détachant, Pasolini ne veut plus rien savoir des sentiments réels du garçon.

Plus cruel semble encore le sort réservé à Benito, surnommé Iasis (d’après Cavafy) par Desiderio, le Paolo de Amado mio, car, lui, c’est sûr, il est tombé amoureux de celui qui va devenir son amant et qui, inexorablement, le laissera, amoureux désormais inguérissable de ce type d’amour. Y a-t-il là « contamination » ? Cela peut se discuter et il y va peut-être d’un « c’est la vie après tout » fataliste ! Il est sûr seulement que Pasolini, lui-même, hésite encore au moment où il écrit ces pages. Le séducteur si dynamique et si entreprenant, auquel son propre sexe, ou son mystère insondable, ne laisse pas de repos, ne sait pas exactement ce qu’il fait bien qu’il ne puisse et ne veuille faire autrement. Il en assume toutefois les risques - par l’écriture aussi - et il connaît déjà, très précisément, en même temps que la forme de son désir celle de son malheur, présent et à venir !

Serge MEITINGER

3 mai 2005 - Librairie du gay savoir, 2

 

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