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 Article publié le 22 juillet 2018.

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C’était x jours avant que je débarque chez maman. Jacky m’avait proposé de m’installer chez lui le temps de trouver quelque chose qui me ressemble mais sans les chiens. Je ne lui avais pas parlé de maman. Ne me demandez pas pourquoi. Il louait un petit appartement collé avec d’autres au dos d’une usine qui sentait bon. Jacky y travaillait. Il apposait la marque en creux dans des savons qui sentaient bon comme lui. J’en ai utilisé un dans l’heure qui a suivi mon aménagement. Il en possédait plusieurs, cubiques et colorés, la couleur correspondant à un parfum ou plutôt : le parfum était associé à une couleur selon les usages communs de l’intellect le mieux partagé. Je m’en foutais. Comme j’avais l’intention de pas trop m’attarder dans cet endroit propre et bien éclairé, je tenais à arriver chez maman en bonnes conditions d’aspect et d’odeur. C’était cette exigence perso qui m’avait retenue chez les chiens. J’avais plus un sou et donc pas les moyens d’utiliser la salle de bain d’une chambre de motel. Jacky tombait à pic.

Je tenais vraiment, sincèrement à le remercier. Il était tellement heureux de retrouver sa fillette dans un corps de femme que je pouvais pas lui refuser d’accéder à ce que ça supposait de désir et de satisfaction.

Je suis sortie de sa minuscule salle de bain dans un peignoir qui avait appartenu à sa dernière fréquentation. J’y voyais pas d’inconvénient. Le savon garantissait une désinfection totale. Elle n’avait pas laissé de traces. Et elle avait ma taille*. Peut-être d’aussi jolies jambes.

« Café ? » dit-il en me tendant une tasse.

Il était moins bavard maintenant qu’on était dedans. Il avait pourtant abusé de mes oreilles dans la bagnole. Il avait bien rangé mes bagages sur le canapé. J’avais envie d’un café. Je pensais à maman.

« Je parlerai de toi au patron, dit-il d’un air satisfait alors que j’avais rien commencé, à part boire le café dans le mug brûlant.

— Heu… je cherche pas vraiment du travail…

— Je sais que tu écris et je vois que ça doit pas te nourrir à ta faim.

— J’ai pas si faim que ça, mec !

— Ne m’appelle pas mec ! J’aime pas ces façons… »

Cela dit sans colère ni menace, pas même une petite irritation qui agite les paupières.

« J’appelle toujours les gens par leur nom, précisa-t-il en s’enfonçant dans son fauteuil.

— Même si tu le connais pas, leur nom… ? »

Il sourit. En fait, il n’avait pas cessé de sourire. Il nuançait le rictus. C’était un spécialiste de la relation. Un maître dans ce genre de compétition. Je commençais à regretter d’être nue dans le peignoir de la précédente.

« Combien de temps… ? fit-il en mouillant ses lèvres dans son breuvage.

— Ça doit faire beaucoup… J’avais moins de dix ans quand papa m’a emmenée à Newdream sans maman qui est restée… Peut-être la connais-tu… ?

— Jamais vue… Je savais même pas que t’avais une maman dans le coin.

— J’en ai une mais c’est pas ma maman…

— Faut voir… » dit-il.

J’avais plus envie de voir. Même le café ne passait plus. Et pourtant j’aime le café. J’avais plus l’intention de coucher ici. Une petite branlette avant que je me sauve… ?

« Tu verras… dit-il d’un air si satisfait que j’ai failli tomber dans le panneau. On y est bien…

— C’est pas non plus un palace… dis-je en jetant un regard circulaire de la manière la plus ostensible qui fût.

— Je te parle du boulot… On y est bien. Je te présenterai mes amis. On habite tous ici. C’est pratique, tu verras.

— J’ai pas vraiment envie de voir, m…

— Faut que tu changes de vie ô luce. Tout le monde change de vie à un moment donnée. On peut pas toujours suivre le chemin tracé dans la jeunesse. Tout le monde vieillit et on a besoin d’un bon boulot pour ça.

— Mais j’ai le mien de boulot, m… !

— Tu parles ! Un boulot, par définition (c’est moi que je souligne,) ça te nourrit et ça te loge à une distance raisonnable. T’as une bagnole ?

— J’en ai jamais eu… À Newdream…

— Ah ! Me parle pas de Newdream ! J’en viens.

— On aurait pu se croiser…

— C’était ya des années ô luce… Tu cirais les pompes de ton papa à cette époque. La différence d’âge, tu vois… »

Il lissa ses cheveux gris, ce qui fit tomber une mèche sur le côté de son beau visage canin. Une zone dépourvue de cheveux apparut. Quand j’avais dix ans, il avait déjà l’âge de fonder une famille. La petite fille qu’il observait sans rien laisser perdre ne savait même pas qu’il existait. Je connaissais pas ce papa-là.

« Il y a quoi… dit-il en replaçant la mèche sur son crâne. Trois quatre miles, pas plus.

— Ça doit être ça… papa aimait cette distance. Il aimait pas trop la ville… les usines… les pompes à essence… tout ce qui n’a pas de sens familial…

— Je vois… J’étais comme ça moi aussi… Mais sans famille.

— Je le regrette pour toi. »

J’avais tort de regretter. Ça le rendait nerveux. Il arrêtait pas de croiser et décroiser ses grosses jambes d’ouvrier.

« Je partirai demain matin, dis-je avec l’intention de filer dans la nuit, par la fenêtre si pas d’autres solutions.

— Tu peux rester autant de temps que tu veux. Je peux te trouver du boulot. C’est juste là derrière. Pratique, non ? Et on se sent jamais seul ici. On entend le bruit des machines, la vapeur, les pneus sur le ciment bien lisse de l’entrepôt… J’aime ça. Et puis tu pourras voir ta maman quand tu voudras. T’auras une bagnole…

— En tout cas je suis contente de t’avoir connu…

— Moi je te connais depuis tellement de temps…

— Ça me rajeunit pas ! »

On s’est mis à rire et je me demandais comment il allait prendre plaisir en ma compagnie. Personnellement, j’ai toujours opté pour la branlette. Pas vite fait, mais sans passion. Chacune sa spécialité, les filles ! Je raconterais pas ça à maman que je comptais revoir pas plus tard que le lendemain.

« Tu coucheras dans la chambre, dit-il, devançant ma question.

— Je veux pas déranger (c’est ce qu’on dit toujours.)

— J’ai l’habitude du canapé. Avec Justine… »

Il s’interrompit. Ou bien c’est moi qui n’écoutais plus. J’avais connu une Justine et je ne la souhaitais à personne. Mais comme vous le savez déjà, j’allais pas tarder à la revoir. Il me regarda comme s’il était au courant de mes aventures avec Justine.

« Elle s’est taillée le mois dernier, dit-il en posant sa tasse sur la table basse, bruyamment, presque méchamment.

— Elle travaillait aux savons… ?

— Pas depuis un mois… Elle voulait retourner à Newdream…

— On a dû se croiser alors… »

Il opina. Il avait une philosophie sur le sujet des croisements. J’en savais moins que lui. J’avais sommeil et une sacrée envie de faire mon devoir et basta !

« Dès que t’auras du boulot, tu pourras t’installer ailleurs, dit-il. Faut pas laisser les gens jaser. J’ai plus la force de leur fermer leur sale gueule ! »

Il avait ce pouvoir de retenir le feu à l’intérieur de sa carcasse d’ouvrier satisfait de son sort. Sans Justine maintenant et avec l’espoir de me mettre la main dessus, genre papa et fifille. Je préférais aller m’emmerder d’ennui chez maman qui avait de la conversation et qui cuisinait sans poisons. La nuit tombait. C’est fou ce que le temps passe vite quand on raconte !

 


* On verra pourquoi plus loin…

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