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Treizième épisode - PAS DE TRANSE POR FA' !
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 Article publié le 25 novembre 2018.

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Treizième épisode

PAS DE TRANSE POR FA’ !

 

 — Alors comme ça, le Zeppelin, y s’élevait dans le ciel crasseux de Shad –1 et y avait du monde pour applaudir parce que John Cicada était à bord. C’était sa dernière mission au service du Bureau des Vérifications. Il avait fendu la foule pour rejoindre les voyageurs sur la passerelle, mais on lui avait impliqué une force déviante qui l’avait conduit à la porte de la soute où deux soutiers l’attendaient. Plum et Ram qu’ils s’appelaient ces deux gars. Même qu’ils se connaissaient de loin parce qu’ils avaient participé à un combat contre l’Empire du temps où la morve leur sortait encore du nez. John Cicada les salua à peine. Il entreprit de monter dans l’ascenseur avec ses bagages. Il était vêtu de la combinaison des Parachutistes de la Dernière Heure et portait son parachute sous le bras. De l’autre, il tenait le nécessaire équipement de communication dont il éprouverait le besoin impératif une fois de retour sur la terre ferme. On était tous là à imaginer ce qui se passerait ensuite et les paris allaient bon train. Moi, je misais sur la rencontre fortuite, mais Sally Sabat me cognait la caboche avec son sac à main et je gueulais dans un verre que je voyais plus rien et qu’on ferait mieux de rentrer à la maison pour s’envoyer en l’air dans un pucier de ma fabrication. En plus, j’avais les genoux coincés dans les barreaux d’une chaise où Alice Qand faisait une démonstration de contorsion. Je voyais en coin, comme si le sol s’était plié à l’équerre et que ma gueule remontait vers le haut malgré des tiraillements qui ramenaient mes pieds en arrière pour former un arc et Sally Sabat s’exerçait à pas glisser avec moi, ce qui l’aurait privée du salut que John Cicada lui adressait à travers la grille de l’ascenseur. Il avait l’air assez heureux de recommencer ce qu’il avait jamais réussi, mais on sentait qu’il était sur le point d’abandonner une fois de plus. Plum et Ram s’accrochaient à ses chevilles, se disputant le dernier mot avant que la porte de la soute se referme peut-être à jamais sur le héros qui n’avait rien demandé à personne et qui recevait plus qu’il avait espéré du système et de la canaille scientifique. C’était à n’y rien comprendre. Moi, j’étais avec les deux gonzesses, prêt à les sauter si l’occasion se présentait, et mon remplaçant se caltait avec mes bagages sans que je cherche à l’imiter au moins par solidarité professionnelle. Mais je voulais savoir ce que ça donnerait. Le mec sauterait de 30000 pieds et son parachute s’ouvrirait automatiquement en fonction de la météo et des attaques imprévisibles de l’ennemi qui pouvait pas être l’Iran puisque l’Iran venait d’être rayé de la carte avec ses habitants et ses traditions millénaires. Mais les systèmes automatiques de représailles achetés aux Russes étaient encore capables de réduire à néant nos vieux rêves de domination héroïque. Les autres passagers du zeppelin ne sauteraient pas, mais ils seraient sacrifiés sur l’autel de l’imagination médiatique si c’était nécessaire. Avant de sauter sur le tarmac, John m’avait confié qu’il serait le seul à s’en sortir et que les autres, sauf Plum et Ram qui étaient ses compagnons d’armes, périraient dans le feu des hasards conjugués provoqués par une série d’évènements aléatoires dont il était naturellement question dans le Koran. J’avais pas lu cet abécédaire de l’élimination par l’exemple et mon esprit ne trouvait pas des raisons à la paix. Je savais seulement que le commandant du zeppelin, un certain Roger Russel, surnommé Rog Ru par son équipage fidèle, n’avait jamais perdu une bataille ni même manqué l’occasion de pisser sur ses adversaires du haut de son engin dont l’ombre effrayait les foules attaquées par l’acide et les compléments alimentaires rejetés par son organisme fortement impliqué dans les manœuvres de la cohérence au service du système. J’avais moi-même plié le parachute, me rendant ainsi responsable de la mission. Une fois au sol, je le replierais moi-même et creuserais un trou dans la terre d’Irak pour souiller la conscience des propriétaires chiites. Pendant ce temps, John Cicada se fondrait dans la nuit jusqu’à éprouver la sensation d’avancer. J’attendrais le dernier moment pour savoir si ma propre mission consistait à le suivre dans la même nuit, uniquement guidé par l’haleine de Plum et de Ram. On atteindrait alors l’asphalte d’une route et nos souliers provoqueraient des étincelles que les Amerloques prendraient pour un ballet impromptu de lucioles du désert. Pigé ?

— O. K., K. K. K.

 

Nous attendîmes. On pouvait même pas se parler à cause du silence radio qui gerbait avec les roses. Le zeppelin s’éleva à la hauteur de la tour de contrôle. Les types qui manœuvraient les treuils s’arcboutèrent sur les manivelles. La radio accompagnait leur effort commun et on suivait le rythme avec les pieds, parfaitement en phase avec les données cachées qui exerçaient sur nous l’influence du désir acquis pendant les périodes de formation volontaire.

— O. K., K. K. K.

 

Un écran se déploya dans le ciel pour ameuter les populations annexes. Il suffisait de coller son oreille contre les bornes WiFi pour apprécier la cohérence du voyage planifié par les Autorités Implicites. Le Masque métopage assistait lui aussi à cette espèce de cérémonie du départ annoncé. Derrière les barrières de sécurité alimentées par les croissances émergentes, les paranos brandissaient des pancartes et gueulaient des revendications légitimées par le droit d’être malade. Des flics en bras d’chemise arpentaient les marges où se garaient les véhicules venus de la campagne environnante chargés de filles aux grosses chevilles. Moi, je voyais ça comme si j’avais pris quelque chose qu’y fallait pas prendre à proximité d’un zeppelin sur le départ. John Cicada m’avait embrassé avant de sauter sur le tarmac et aussitôt les gens avaient pensé que j’étais de sa famille et que sans le gyrophare on aurait pu nous confondre et expédier le fils à la place du père dans une aventure qui était peut-être la dernière. Enfin, j’avais parlé dans ce sens à un journaliste de la télé, avec ce qu’il faut de différé pour laisser aux politiciens le temps de réagir avec une avance appréciable. J’étais pas contre. J’ai même eu droit à une minute de silence qui me concernait pas mais qui n’avait pas trouvé preneur.

— O. K., K. K. K.

 

Et je continuais.

— Vous savez que vot’papa y va sauter sur Shad City pour régler le problème ?

— C’est la seule solution. Vive papa et le comte !

J’étais photogénétique. Sally Sabat me fit remarquer que j’avais deux profils et qu’on pouvait me confondre avec l’ennemi. J’ai ri trop tard, hors antenne, et ça m’a porté préjudice. Qu’est-ce que vous voulez faire s’il est trop tard ?

— J’savais pas…

Papa était entré dans le sas et il recevait sans doute les instructions du Maître de Saut. La mission ne pouvait que se conclure par un succès qui serait un pied de nez aux Russes dans le cul des Américains. C’est ce que disaient les journaux. On avait besoin du pied de nez des Russes pour botter le cul des Américains et la croissance chinoise baissait d’un cran suffisant pour chatouiller le fantôme iranien. Pendant ce temps, papa prenait note de ce qu’il fallait pas faire et je m’demandais à quoi ça servait d’avoir été si intelligent si c’était juste pour sauter dans le plat.

— Vous le voyez à travers la transparence de la carlingue ? Il se penche sur une épaule pour mieux comprendre. Il a déjà le parachute sur le dos. Quelqu’un ajuste la pression des sangles. Une étincelle jaillit. Ce n’est rien. On n’a rien vu. On se tait. Peut-être que la minute suivante nous dira si nous avons eu tort de négliger cet incident accessoire. Maintenant, changez la couleur en appuyant sur le bouton qui vient de s’allumer. Que voyez-vous ?

— Je voyais le sas encore ouvert. Papa était éclairé par la lampe torche de l’instructeur qui examinait les réactions sous-jacentes du missionnaire, communiquant en temps réel avec le Central Exterminateur qui agissait aussi en bas et à droite de l’écran que je surveillais parce que j’étais chargé des paramètres sécuritaires. Qu’est-ce que je savais de l’environnement hostile ? Ce que savait tout le monde, à ceci près que j’étais en mesure d’interpréter la seconde de trop. Si je réagissais trop tard aux sollicitations qui brouillaient le regard de papa, les radars repéreraient le parachute et c’en était fini du papa qui avait donné son nom à mon malheur.

— Vous êtes qui, vous ?

— Je suis John Cicada et je ne suis pas en train de me préparer à sauter au-dessus de Shad City pour atteindre le cœur du système d’autodestruction qui m’a donné une chance de survivre au Déluge. Voici ma cathode indentifiante.Vous s’rez surpris par la qualité du matériel.

— Alors qui c’est le type dans la soute du zeppelin ?

— C’est papa. En fait, on s’est pas rencontré quand c’était le moment. On a perdu du temps avec des femmes, dont une est un homme.

— Vous voulez parler de Sally Sabat et d’Alice Qand ?

— C’est elles qui parlent en mon nom, m’sieur !

— Vous pouvez pas rester sur le tarmac. Remontez. Ils vont lâcher le premier taureau. J’aim’rais pas recoller vos morceaux. C’est c’qu’ils m’obligeront à faire si le taureau vous met en pièces. J’ai perdu la main, mec !

— DOC !

— Lui-même, mon p’tit bichon !

— Justement, j’avais besoin de…

— Vou zavez besoin de rien, John ! D’ailleurs, j’trafique plus depuis que j’ai connu la réalité des Prisons et de l’Hygiène. Vingt ans d’ma vie ! Ça a fait d’moi un assassin potentiel. Vous voulez que j’vous montre les plans ?

 

DOC et moi on était sur le tarmac, bavant sur les conditions d’existence qui font de nous des praticiens de l’instant au détriment de l’Histoire qui du coup à l’air d’un roman de gare. On s’tapait sur l’épaule pendant que le zeppelin envoyait dans la nuit des jets phosphorescents qui éclairaient les escadrilles de reconnaissance et de protection rapprochée. On avait rien à faire sur le tarmac puisqu’on était pas invité au voyage. Moi encore moins que DOC qui pouvait se prévaloir de sa connaissance du corps humain.

— Si vous voulez pas monter, nous dit un flic à travers la barrera, restez pas. Le premier taureau est lâché depuis une bonne minute. Y devrait pas tarder à arriver si on est au bon endroit. Oh ! Zavez vu le zeppelin ? J’en navet jamais vu zavant. Ah ! Ce que c’est beau vu d’ici !

— O. K., K. K. K.

 

DOC avait encore un peu de fombre à portée de la main. Le flic devait s’en douter à la couleur de mon nez. Il grimpa sur la barrera et s’accrocha à la tignasse d’une opposante qui avait amené des enfants pour pas parler dans le vide. On vit arriver le Masque métopage qui haletait du sang comme si le taureau n’était pas loin. Alice Qand m’étreignit au passage et je participais à l’effort pour se mettre à l’abri de la fureur de l’animal qui promettait beaucoup et tiendrait sans doute au moins autant. DOC voulait se rendre compte par lui-même. Il demeura un peu à l’écart, non sans s’exposer à un danger imminent qui piétinerait mon bien le plus précieux, un appareillage miniaturisé qui synthétisait la fombre sans l’intervention des Iraniens, une technologie mise au point in extremis avant la disparition de cette civilisation à qui je devais au moins la pratique obstinée de la joie.

— Mettez-vous à l’abri, DOC ! gueula le flic en arrivant au sommet.

Mais DOC n’avait pas l’intention de laisser passer une pareille occasion de saigner, d’être brisé et d’en souffrir atrocement. Mon témoignage ne suffisait plus depuis longtemps à satisfaire sa curiosité de scientifique tombé dans le piège du plaisir à exemplaire unique. On vit le taureau foncer sur lui sans s’laisser distraire et un jet de sang se répandit sur nous, brûlant comme la passion qui le justifiait. Je poussai un cri de détresse dans l’espoir d’attirer du secours, mais DOC était déjà dans le ciel, happé par le tourbillon des dépressions provoquées par le Daimler. Il entra directement dans la soute et salua aussitôt son ami John Cicada qui ne cacha pas son étonnement.

— Mais enfin, dit John Cicada, j’ignorais que les taureaux exerçaient sur vous ce genre de fascination !

— Vous m’connaissez mal, John, dit DOC en caressant les petites têtes têtues de Plum et de Ram qui s’agitaient dans la confusion la plus totale. J’ai plus d’un tour dans mon sac. John ! Renoncez ! La mort… !

— Je m’fiche de la mort, dit John Cicada. J’ai un remplaçant.

— Justement ! J’en viens ! Et je n’comprends plus !

John jeta un œil distrait dans la lunette pointée sur moi.

— Il a bien fait son travail jusque-là, dit-il d’une voix tranquille.

Il m’adressait de petits saluts que je recevais après analyse granulaire. Ça m’faisait même mal d’en apprécier les marques d’amour.

— J’vais sauter, déclara-t-il. Ya rien d’autre à faire. J’ai plus envie d’savoir ce qu’on pense de moi quand je cesse de penser aux autres. La météo est bonne.

Il montra les prévisions à DOC qui pointa son scalpel sur un détail gênant.

— On appelle ça un nuage de preuves, John, expliqua-t-il. Ils vont vous consteller d’accusations tangentes avant même que vous ne touchiez le sol. Je vous laisse imaginer…

— Ah ! Cessez d’imaginer à ma place et nourrissez mon double avec la meilleure hallucination possible. Regardez ! C’est rien qu’un employé. Il a même une identité quand il ne travaille plus. Il sait même pas ce qui va lui arriver… ce qui va M’arriver… Donnez-lui ce qu’il demande, DOC. Il est foutu et c’est pas à cause de cette cochonnerie !

DOC recula, mais pas plus loin que l’entrée du sas où s’étaient réfugiés Plum et Ram couverts d’étiquettes comme les bagages. L’air de la nuit le rendit soudain mélancolique et il confessa à voix basse qu’il avait lui aussi sérieusement pensé au suicide. Mais comment disparaître si les gens honnêtes ne disparaissaient plus au profit des personnages historiques ? Il avait aussi un remplaçant. C’était même un ami prêt à tout pour que ça se passe bien, comme c’était prévu par les Usages. Il avait pas vraiment envie d’en parler, mais il en parlerait forcément un jour, et alors il serait trop tard pour…

— Continez, John. Il vaut mieux que ce soit vous qui continuiez. J’suis pas doué pour ces choses qui sont comme qui dirait des choses de l’esprit qu’on a envie de raconter et d’expliquer même si c’est pas donné à tout le monde de passer à la télé pour que les autres se sentent moins seuls. Vous êtes John Cicada et vous allez sauter sur Shad City pour résoudre vos conflits internes.

Je suis John Cicada. Je sais pas encore si je vais sauter. Je sais même pas que quelqu’un ou quelque chose me poussera dans le vide si je trouve pas la force d’ouvrir les yeux dans le noir.

 

Vous êtes John Cicada. Vous savez que vous allez sauter. Vous savez que quelqu’un ou quelque chose vous poussera dans le vide si vous ne trouvez pas la force d’ouvrir les yeux dans le noir.

— O. K., K. K. K. !

 

Je voyais ! Je voyais ! Je voyais !

— Le commandant veut vous dire un mot, John. Rectifiez la position.

— O. K., K. K. K. !

 

— Mon cher John, dit le commandant, la Nation ne sait comment vous remercier d’avoir accepté cette mission que personne d’autre que vous ne peut mener à bien. Alors au nom de Tous, merci cher confrère !

J’reconnaissais à peine le vieux Roger Russel que j’avais connu en temps de guerre, mais il y avait si longtemps que j’avais perdu la saveur amère de ces combats contre les ennemis de la démocratie. Je crois qu’on avait gagné uniquement parce que ces ennemis se battaient aussi entre eux. Ils voulaient diviser le Monde en autant de particularités culturelles. Il ne leur restait donc plus qu’à détruire le Monde Démocratique où la diversité des usages et des mœurs confinait à l’obscénité et au crime. J’avais reçu cette leçon d’Histoire en plein combat contre les forces du Mal. Autant dire que je n’en avais retenu que les raisons de se battre et de grimper de plus en plus rapidement sur l’échelle des réponses disproportionnées. Roger Russel avait changé de camp sous l’influence du fric. Ça l’empêchait pas d’abuser du Métal quand il en avait besoin pour compenser les effets sournois de la vieillesse et peut-être même de la mort. Maintenant, il portait élégamment l’uniforme des Brigades Internationales, exhibant quatre galons d’or et d’argent sur la manche droite. Il me remit le message officiel écrit en kinoro encore vivant. Je déchiffrais difficilement depuis que j’étais plus ce que j’avais été avant d’accepter ce poste de remplaçant au pied levé. Ma pompe à merde se laissait influencer par un joint périmé au montage. Des acides remontaient jusqu’au cerveau et pouvaient plus redescendre à cause des métacircuits grillés au feu de bois comme si je devais mon apparence à l’imagerie chevaleresque coloriée par la canaille. J’arrêtais pas de demander au système de rectifier les données biographiques. Quelque chose m’empêchait d’aller au bout de mes raisonnements.

— Si vous arrivez pas à raisonner, disait le sous-système chargé des dysfonctionnements annexes, suivez le guide qu’on vous a remis à l’entrée, mais surtout PAS DE TRANSE ! PAS DE TRANSE POR FAVOR !

Aussi, j’évitais tous les sujets à transe, du genre « qu’est-ce que je fais demain si j’ai pas le pognon pour le faire ? » On était un tas de phénomènes contradictoires dans le trou aménagé pour observer nos attouchements sexuels et j’ai pris l’habitude de caresser les gosses où qu’y faut pas les caresser. Or, John Cicada n’était pas pédophile. Yavait donc souvent erreur sur la personne et je m’faisais taper sur les doigts pour souffrir à la place des véritables responsables des perversions qui affectaient ma pensée avant de foutre en l’air ma vie sociale et mes revenus vitaux. Ils étaient au courant de tout et malgré cette connaissance approfondie par la pratique de l’anus et du gland, ils revenaient pour me confier le sort parallèle de celui qui s’était appelé John Cicada avant même que j’ai su qu’on pouvait aussi parler avec la bouche. De fil en aiguille, je m’suis retrouvé en plein pétard au volant d’un engin capable de réduire Téhéran en poussière et ses habitants en fombre de premier choix. Je suivais le cul béni de Roger Russel qui décrivait des courbes dans le ciel saturé de combustions. De temps en temps, je l’enculais pour lui faire plaisir, fourrant mon radar dans sa chaudière, et c’était reparti pour un tour, entre la frustration à laquelle les décisions politiques nous réduisaient et les petits plaisirs inspirés par la mort qu’on voyait progresser malgré tout au cœur de la société iranienne. On se posait sur des porte-avions que des filles criardes envahissaient à l’heure des piquouses. J’étais le premier arrivé parce que Roger Russel, qui allait grimper bientôt sur l’échelle sociale, avait fait le choix de la discrétion et des explications préparatoires exigées par sa vocation de cul béni et de délateur zélé. J’avais jamais autant baisé et mon corps commençait à réclamer des compensations budgétivores. J’étais au bord de la faillite à cause de mes sens, sauf le sixième qui prévenait sans s’engager dans la merde sociale à quoi je condamnais les autres. Roger Russel m’a pissé une première fois en plein visage alors que j’allais me jeter à l’eau dans le sillage où les vedettes de la marine iranienne venaient crever comme des mouches dans un évier. Il m’avait retenu par la queue et je m’étais mis à chier parce que j’avais peur de mourir et que j’en avais besoin.

— De la peur ou de la mort ? me disait-il maintenant.

J’avais évoqué ni l’une ni l’autre. J’avais parlé que de succès, voire de victoire. J’étais même pas sûr de ce que j’allais foutre à Shad City. Pourquoi évoquait-on le temps passé ? Est-ce que ça allait recommencer ? J’étais censé avoir l’âge de la retraite plus pas mal d’années de jouissance du système compensatoire qui m’avait sacrément ramolli question prémonition. Il me trouvait assez bien conservé jusqu’à la ceinture, mais en dessous, j’étais plus à la hauteur des femmes que j’avais pourtant dépassées toute mon existence. Il me montra des photos de la première femme. Je reconnaissais les yeux, que je pouvais pas oublier parce que je les avais crevés. Le reste me disait rien. J’entendais mon cerveau qui voulait oublier même si ça faisait un bruit incongru qui aurait dû me faire honte.

— Vous n’avez pas répondu à ma question, John !

— J’ai peur de la mort, mec. Tout c’qu’ya d’plus normal.

— Vous deviez avoir mort de la peur, John. Quand donc arrêterez-vous de vous trafiquer sans connaissances médicales ? Je suis sûr que si je fouille vos poches, je trouverai…

— …l’estac, les boulons, une touffe de poils laissée sur une chaise par la mère de Sally et quelque chose que vous n’avez jamais vu parce que ça existe pas tencore !

— Sacré John ! Vous n’avez pas changé.

— J’ai changé, Rog ! Je m’reconnais plus tellement j’ai changé. Mais j’ai toujours ce truc que personne ne connaît. Tout le reste est bon à 90%, Rog.

 

Il avait amené un chien pour la soif. J’aime pas trop les boissons qui bavent sur les doigts. Une rondelle de saucisson me tranquillisa. Roger Russel ne buvait pas parce qu’il était de service. Il s’enfonça le saucisson dans le cul et me supplia de continuer de le couper en tranches aussi fines que possible.

— Nous arriverons au-dessus de Shad City dans dix heures, dit-il dans le micro. Surveillez le pilote automatique. C’est du chinois.

De l’autre côté de la paroi transparente, le Maître de Saut s’impatientait. Il m’avait juste demandé si j’avais déjà sauté.

— En urgence, répondis-je par le canal néphrétique. Seulement en urgence, mec. Jamais pour le plaisir.

— J’vous souhaite bien du plaisir, Monsieur. Mais j’en doute. Ces missions se terminent toujours mal.

— Pourvu qu’ça commence bien, mec !

Il sourit. Son baiser humide se posa sur la paroi, laissant une trace jaune qui se mit à couler. Aussitôt, son index inscrivit des signes dans cette matière. Roger Russel haussa les épaules.

— Ça veut rien dire, John, commenta-t-il. Mais je vous conseille d’écouter sa leçon. Il y est notamment question des courants d’air ascendants qui montent des endroits chauds de Shad City. Je m’suis fait piéger une fois. Et j’ai dû faire l’amour à un camé iranien qui contenait de la fombre à l’état naturel. C’est pas mon meilleur souvenir. Ça vous dirait de pisser ? On passe au-dessus d’une installation aquatique russe. Ils disent pas non si on a pas bouffé de l’oignon. Pissez, John ! Vous avez pas mangé de l’oignon ? Alors pissez !

Je pissai sous le regard froncé du Maître de Saut. En bas, les Russes poussaient des cris de joie, barbotant dans les piscines où sautillaient des poissons rouges. J’avais jamais vu autant de gueules ouvertes. Et tout ça, pour un peu de pisse que j’avais même pas eu la présence d’esprit de tartiner à l’oignon. Roger Russel m’encourageait, pressant à deux mains ma vessie, la queue bien droite entre mes reins des fois que j’aurais pas compris. Derrière la paroi, le Maître de Saut avait l’air complètement désespéré. Il affilait la tranche de son sabre avec sa queue.

— Bonne pisse ! gueula un Russe.

Il avait la gueule ravagée par l’abus d’acide. Il tirait une langue bleue que ses doigts charcutaient dans un vomi effervescent. À poil alors que tous les autres étaient fringués, il tentait de s’arracher la peau sous prétexte qu’elle lui faisait mal. Des écailles dures nous atteignirent en plein visage. Je craignais l’intoxication, voire la contagion, mais Rog Ru me rassura :

— Ça se mange ! couina-t-il.

Ça avait l’air bon. Le Russe m’envoya une poignée de son truc.

— C’est un produit similaire à la fombre iranienne, expliquait Rog Ru en se remplissant la gueule à pleines dents. Ça s’appelle du Temps. Ouais, ouais ! Du Temps ! Ils choisissent le plus gras d’entre eux et le plongent dans la pisse occidentale. Voilà comment ça se passe, hein les mecs ? De la graisse de gros Russe et du purin occidental, c’est du Temps !

— Ya pas comme le Temps pour être au top, mec ! gueula le Russe qui grimpait le long de la corde chargée de remonter les informations du sol où elle traînait, agitée d’étincelles électriques et toute tirebouchonnée au bout à cause des gosses qui s’amusaient avec.

Il avait l’air heureux, ce mec, après tout. On l’avait choisi. Moi aussi, on m’avait choisi. Il fournissait du temps, et bientôt il aurait plus assez d’énergie pour continuer ce métier de fou. Ses yeux en parlaient clairement et ça faisait pitié. Je savais pas de quoi parlaient mes yeux. De la même chose peut-être, mais en kinoro parce que nous, on était le peuple du kinoro, on parlait plus les langues mortes à force de déconner avec la littérature. Le kinoro, mec, c’est une langue qu’on parle pour dire les choses après. J’sais pas si tu saisis la nuance… Nous, on parle après. Jamais avant. Et pendant, on ferme nos gueules pour laisser parler les autres et sauver les langues mortes pour pas mourir imbécile. Le Maître de Saut frappa la paroi avec son index replié. Il avait quelque chose à dire à propos du saut que j’allais effectuer. Il se foutait pas mal que je saute pour le bien de Tous.

— Si vous voulez sauter au bon endroit, dit-il, je vous conseille de sauter avant.

— Avant quoi ?

— Avant d’sauter !

Il me conseillait la désertion à un moment où mon esprit voulait clarifier mes positions relatives au génocide auquel j’avais participé uniquement pour voyager à l’étranger. Roger Russel ne disait rien. Il donnait des ordres aux mécaniciens parce que ça sentait l’huile cassée. Une fuite d’hélium agaçait son oreille de mélomane. Une mouche de plus et il s’énervait à mes dépens.

— J’aimerais bien pisser encore, dis-je au Russe qui s’impatientait, mais j’ai plus envie…

— Les nouveaux zont des reins secs comme des raisins, constata-t-il.

Il avait presque atteint la porte de la soute. J’agitais la queue d’Alice Qand pour lui montrer que j’étais pas responsable des nouvelles méthodes d’engraissement des nations émergentes. Le Masque métopage s’ajusta encore à mon visage. Le Russe, qui s’était encore rapproché, ouvrit sa trousse à outils et en sortit un cadran analogique qui chauffait alors qu’il avait pas encore appuyé sur le bouton. Il revenait de l’Enfer, me souffla Roger Russel qui voulait m’aider.

— C’est un truc que je fourre dans le cul des ceusses qui m’paraissent suspects, dit le Russe sans déconner le moins du monde.

— Pourquoi qu’c’est-y que j’s’rais suspect ? criai-je dans le micro.

 

J’savais pas que les passagers regardaient le film, sinon j’aurais mieux joué. Je jouais mal parce que j’en avais marre de parler des langues mortes pour me faire comprendre, en un temps sans doute maudit où on causait mort ou encore vivant. Le Russe me montra comment ça fonctionnait. Derrière le masque que je portais un peu de traviole pour avoir l’air coquin, Sally Sabat accepta de donner son cul sans condition, ce qui m’étonna. Je dissimulai alors mes sentiments, toujours derrière le masque et malgré le poids du parachute et de la minicentrale de communication. Le cri qu’elle poussa me réveilla. Je dormais pas vraiment, mais je rêvais en marge d’une réalité obstinée. Le truc que le Russe se proposait de faire fonctionner avec l’aide consentante de Sally Sabat, c’était MON truc ! J’avais pas l’air con, mec ! J’te raconte ça comme si ça venait d’arriver, mais c’est vieux comme le Monde.

— Vous voulez plus sauter ? me demanda Alice Qand.

Elle voulait sauter avec moi, avec Tous ! Ils avaient recousu son prépuce avec une corde à sauter, bonne blague que le Russe apprécia. Il mit le pied dans la soute, admirant tout de suite l’intérieur hautement technologique dont Roger Russel décrivit les zones obscures avec l’arsenal de détails à débiter en présence de l’ennemi potentiel. Le Russe était noyé. Le Maître de Saut traversa la paroi pour le soutenir, profitant de l’aubaine pour arracher quelques écailles de Temps qu’il fourra dans sa poche. Il cligna de l’œil dans ma direction, mais j’avais pas l’intention de le dénoncer. Si ça arrivait, c’était sous la pression des systèmes qui agissaient en moi pour que je change pas à la première sollicitation des profils injectés par l’ennemi au sein même de ma pensée et des organes sécréteurs de l’instinct de conservation. J’en avais l’eau à la bouche.

— Maintenant que vous connaissez la maison, dit Rog Ru au Russe, vous prendrez bien le temps d’en profiter ?

Le Russe poussa un hurlement de joie. Plum et Ram ramassèrent les écailles et les mirent hors de portée du Maître de Saut qui grogna comme un chien. Était-ce le moment de sauter avant ? Il avait l’air de plus rien en savoir, le Maître. Il me tournait le dos pour rapprocher son bras droit du Russe dégoulinant de matière temporelle. Sally Sabat s’intéressait à toutes les choses nouvelles qui pourraient trouver place dans son cul. Elle minaudait, collée au front buté d’Alice Qand qui avait sommeil et bâillait à grande eau. Je réitérai ma question :

— Est-ce le moment de sauter avant ?

Ils étaient maintenant occupés par le Russe qui donnait sans compter et recevait sans retenue. Je pouvais voir la terre peuplée uniquement d’arbres. Les feux de camp russes avaient disparu. On entendait même plus les balalaïkas et les accordéons à bretelles. De temps en temps, la terre se rapprochait à l’occasion d’une colline surmontée d’un poste d’observation allié. On survolait une terre amie. Ça se sentait à la tranquillité des approches. J’étais pas vraiment confiant, mais ça allait, mec. J’allais bien parce que je voyais plus le mal et j’angoissais en profondeur parce que ça m’disait rien de continuer à éluder les vraies questions, celles qui revenaient à l’origine de ma souffrance et surtout celles qui voyaient à travers les murs de l’obstination et du désert. J’étais là, à des milliers de pieds de la terre ferme, au bord du vide et du noir complet, et je participais pas à la joie qui commençait à se communiquer aux ponts où les voyageurs se disputaient les hublots et les petits-fours.

 

L’Humanité festoie dans les zeppelins, disaient les journaux. C’était un peu vrai. Il restait douze heures avant le Grand Saut. Je festoyais avec des gens pressés, participant à des conversations brouillées par des émissions de pollens agoraphobiques et de semences terroristes destinées à la jeunesse. Ces réunions en vase clos m’ont toujours inspiré la pratique du sarcasme, voire de l’épigramme. Paraît qu’papa était poète quand il faisait pas autre chose. Ça plaisait aux dames et pas à maman. Elles s’en souvenaient encore et gâtaient joyeusement ma période de préparation au Saut. Le maître de Saut était d’ailleurs inquiet. Il me pinçait chaque fois qu’une de ces dames se souvenait brusquement d’avoir aimé ce gros patachon d’homme qu’avait été mon papa. J’étais sous le charme, mais le parachute m’interdisait la contorsion érotique au point que j’en concevais une amertume nuisible à la suite des opérations telles que le système partagé les avait définies depuis longtemps. Fallait que j’me fasse à l’idée que j’étais encore rien quand ils avaient planifié mon Saut et que j’étais devenu quelque chose à partir du moment où j’ai accepté de travailler pour eux. J’expliquais ça à des dames au nez passablement gris. Elles secouaient de noirs chapeaux et se dandinaient à l’approche des plateaux que des larbins en uniforme 18e siècle faisaient dinguer au cœur même d’une foule que la Direction du BV avait voulu dense et agitée de l’intérieur par mes propres idées. C’que j’buvais s’échappait aussitôt par des trous. Le gros Russe dégoulinait lui aussi, mais comme une motte de beurre harcelée par une chaude après-midi portée par le gazouillis des plumitifs et les errances harmoniques d’un orchestre qui écoutait en même temps les nouvelles à la radio. Mais les dames ne voyaient pas le temps passer et leurs nez piquaient le cadran de leurs goussets portés en collier sur des poitrines découvertes. Roger Russel avait demandé à des zélateurs de surveiller mon approche du festin. Ils étaient une bonne dizaine de Chinois casqués qui se tenaient à distance sans cesser d’exercer leurs corps à la détente. Une dame était montée sur mes épaules pour me communiquer ses impressions passagères. Le Russe lui envoyait des écailles de Temps pour pallier un ennui compréhensible quand on a un peu de jugeote. Et j’en avais. J’arrêtais pas de penser et je me voyais toujours pas les pieds sur la terre ferme de Shad City, douze heures avant que ça arrive comme c’était écrit depuis longtemps. Je m’sentais forcément seul. Le Masque métopage ne me quittait pas d’une semelle, mais je sauterais sans lui puisque qu’en bas, tout rentrerait dans l’ordre si j’avais été bien fabriqué comme ils le prétendaient. Je montrais mon gyrophare intégré aux curieux qui ne l’avaient vu que de loin à la télé. Ça en faisait des occasions de se taire ! Mais j’me taisais pas. Je parlais ! Je parlais ! Et les écrans de contrôle vérifiaient encore et encore les paramètres du Saut que le Maître contestait avec une vigueur de connaisseur des dessous de l’affaire. Il lui arrivait même de penser à ma place et j’arrivais pas à m’excuser auprès des Autorités. Qui c’était ce Russe dégoulinant de Temps Qui Passe ? La réponse se trouvait après. Et le maître continuait de me conseiller la désertion.

— Si vous sautez maintenant, me dit-il en aparté, vous sauverez une peau qu’ils sont en train de passer au peigne fin des connaissances biologiques contemporaines.

— Mais c’est même pas une peau, mec ! T’as vu Frankie-la-queue et Bernie-le-frimeur ? Sans eux, ya pas d’peau ! Je m’débinerai avant l’heure.

— Vous avez tort, mon ami. On peut très bien vivre sans kiki et sans qq.

— Vous vivez sans, vous ?

— Non. Mais j’ai pas beaucoup de souvenirs. Ça m’manque pas. J’ai même un boulot et un plan de retraite.

— Ah ! Les fonctionnaires ! Ça m’fait gerber chaque fois qu’j’y pense.

On était pas fait pour s’entendre. On parlait peut-être pas des mêmes choses. Dans le hublot, je voyais le temps passer, noir et pourtant facile à comprendre, surtout quand les loupiotes de la tentation s’allumaient sous l’influence du discours du Maître. Je pouvais voir les feux de camp et les adeptes qui s’y collaient, nus dans la nuit qu’ils crevaient et qui s’ouvraient pour laisser pisser sa lumière purement explicative des contentions auxquelles l’Homme présent se soumet parce que le choix se limite à la douleur et à ses crans.

— Vous avez-t’y sauté vous-même ? me renseignai-je auprès du Maître qui avait le droit de boire à condition de pas m’en donner.

— J’ai jamais eu le choix, mon ami. Ah ! Si j’avais cette chance ! Mais j’ai qu’une face et c’est celle que tout le monde voit.

J’étais pas aussi heureux que j’aurais dû d’avoir au moins deux faces. Les faces, ça vous transforme en girouette, en miroir aux alouettes, en fille de joie. En trente ans d’existence, j’avais fait le tour de rien et pourtant j’étais équipé pour ça.

— Vous êtes un con, dit le Maître.

— À qui qu’vous parlez, mec ? À ma personne ou au type que je remplace ? C’est kiki va sauter ? Qu’est-ce que vous buvez ?

— J’ai pas envie de vous donner le sein, John ! Y zont même pas besoin de me l’interdire. J’suis d’accord avec eux.

Il était prêt à s’arracher les seins et à les jeter dans une poubelle si étroite que j’avais aucune chance d’y entrer. Le Russe essaya la poubelle pendant dix secondes qui me parurent durer une éternité. Or, il me restait douze heures à vivre. À travers les barreaux, me retenant de chier pour me constiper volontairement, je m’évertuais à gratter le Russe dans le dos, là où il avait des boutons crucifères. Le Maître fignolait pourtant le trou avec une application de fillette qui s’exprime dans un cahier d’écolier au lieu de prendre le taureau par les cornes et de se laisser emporter dans les rues de Pamplona. J’avais connu une fille de ce genre. Elle avait de beaux genoux et des mains de pianiste. Ah ! C’était pas l’moment d’y penser. Et le Russe se retournait pour me confesser que jamais personne ne l’avait gratté d’aussi près. De loin, Rog Ru examinait les à côté de la scène où j’étais un figurant de trop. J’arrivais même pas à apprécier la douleur. J’avais trop d’choses à dire et pas assez de temps pour lécher l’objet que j’aurais pu chier si j’avais eu un cul.

— Ça va, dit le Maître de Saut. Ça va bien.

Il parlait du trou. Je savais qu’une partie de moi-même l’aidait à creuser, mais j’étais pas motivé pour sortir du zeppelin avec de l’hélium en fuite. La passerelle qui joignait la soute à la carlingue était déserte. Et celle qui reliait la carlingue au poste de pilotage semblait indiquer que des transparents étaient à l’œuvre. J’dis ça parce que Roger Russel s’y tortillait pour aller dans un sens ou dans l’autre. Il les évitait, quoi ! Donc, il les voyaient ! Il se passait donc quelque chose que l’Humanité était pas venue voir. J’étais encore le Témoin. Et j’avais pas la langue pour le dire parce que le kinoro n’est pas la langue de la langue. C’est juste un truc dont on se sert pour pas avoir l’air plus con qu’un élève du cours élémentaire. Ça faisait blblblblkrkrkr dans ma tête, preuve que j’allais pas bien et que j’arriverais en bas la tête la première. Le Maître de Saut apprécia la nuance, car je nuançais maintenant, à douze heures du point de chute que j’avais pas choisi sans me laisser influencer par les conseils éclairés du sous-système-sous-jacent. Le ciel était noir, presque inexistant, et dessous, c’était pareil. On était la seule lumière et on voyageait au-dessus de tout et entre les possibilités de retour. Et pas une seule de ces dames, car la tribulation n’était composée que de femmes, pas une de ces dames n’avait l’air de se soucier de ce qu’elle dirait quand je serais plus là pour la contredire.

— Je s’rai plus là moi non plus, dit le Maître de Saut.

C’était incompréhensible. Ça collait pas entre les faces. Et si je collais comme on m’avait appris, je reconnaissais rien, ça ressemblait à rien, c’était comme si je me regardais dans le miroir d’un autre et que c’était justement son intention.

— Prenez un verre d’eau gazeuse, John, me conseilla le Russe. Des fois, on y trouve des traces d’alcool. C’est un produit industriel, forcément avec des traces qui n’ont rien à voir avec l’eau ni avec le gaz kolokique. Appuyez sur le bouton après avoir inséré une pièce. C’est comme ça que ça marche, komrad.

 

Ils avaient oublié l’horloge. Paraît que j’en avais une interne. Je sentais rien question tic-tac. J’avais l’impression de glisser, sans intervalles de souffrance. J’étais peut-être déjà mort. En tout cas, d’après le prompteur, j’avais beaucoup pêché. J’voyais des poissons partout. Et ça m’donnait soif. Mais si j’avalais des choses pas catholiques, mes trous giclaient aussitôt dans les poubelles de l’Humanité et les dames me le reprochaient strictement en cessant de me sucer la bite.

— Zavez pas d’bite, komrad, dit le Russe. Zavez rien pour baiser. Y zappellent ça la castration chimique. Vous la voyez même plus. Et ce que vous touchez est un produit de votre imagination.

 

J’croyais pas qu’c’était compliqué comme truc magique au service de la survie et de la chance de se refaire. Je touchais rien, O. K., K. K. K. Et j’étais assis sur le plus gros trou que j’avais jamais pu imaginer. On peut pas s’imaginer un trou pareil avant que ça arrive. Vous savez rien à ce moment de ce que la mort signifie vraiment. Yen a qui crèvent en l’air, avant même de toucher le sol. Ils vous montaient illico le film de votre vie avec générique de fin et versement des droits aux pauvres qui vivent dehors comme d’autres meurent dedans. Une p’tite signature et hop ! vous vous retrouvez au bord du trou avec un rôle à jouer qui va durer 30000 pieds divisés par le rapport accélération/vitesse maximum autorisée. Ils m’avaient pas dit combien ça faisait, mais j’en connaissais le prix. Douze heures dans un zeppelin avec des dames en chaleur et un équipage aléatoire doublé de transparences extrêmes que des fois on se sent dingue d’y croire au profit des indices. Le Russe renouvelait ses encouragements au suicide toutes les dix minutes, mais le calcul était trop compliqué et j’arrêtais le temps en attendant qu’il passe par tous les trous que j’avais creusés avant de pécher.

— Vous v’nez encore de laisser passer une bonne occasion de pas mourir idiot, regretta lentement le Maître de Saut.

Yavait de la lumière en bas, dans le genre chaumière avec des enfants dedans et un trou d’cheminée que j’aurais pu m’enfiler en dehors de la nécessité d’aimer ce qui se laisse enculer sans déposer plainte. Je voyais les arbres de la clairière et le commencement prometteur d’un chemin dont la clôture étincelait. Ça aurait pu me faire rêver, pas à cause des gosses, mais parce que la femme en question était capable d’aimer. J’en avais la larme à l’œil. Le Russe bouchait mes trous avec des écailles de Temps. Et la douleur se précisait.

— Moi, dit-il comme s’il lisait la Bible, j’aimerais bien savoir combien de temps il me reste, mais j’veux mourir sans l’aide de la Maladie ni de la Justice. J’suis assez malin pour ça.

Il souriait comme s’il avait déjà gagné. Il m’offrit une clope et le feu qui va avec.

— C’est pas avec ça que j’vais m’suicider, dis-je en riant comme un bébé dans son bain. Et j’aurais pas l’temps d’attraper une maladie.

— Vous êtes déjà mort, dit-il.

— Que nenni ! s’écria le Maître de Saut. Vous verrez c’que c’est, Shad City, quand vous y serez !

— Mais j’ai déjà habité la City ! m’écriai-je à mon tour.

— C’est c’qu’ils vous ont fait croire, mon ami ! Mais c’était que la préparation d’un complot dont vous ne serez qu’un pion. Vous devriez normalement savoir ce qui vous attend. Seulement, voilà, vous êtes un optimiste !

— Ah ! Ça alors ! continuai-je de m’écrier.

Le Russe ralluma ma clope.

— La trempez plus là-dedans, komrad, dit-il en comptant les clopes dans son paquet de clopes qui contenait aussi des cartes postales.

Je m’pissais d’ssus comme une fillette en bas âge. C’que c’est d’avoir la trouille pour des riens !

— Mais c’est pas des riens ! s’écria le Maître de Saut.

— Et si c’que racontent les curés et les mollahs était vrai, hein ?

 

Qu’est-ce que je bavais pour pas avoir l’air con ! Le Russe haussa ses épaules graisseuses et refit le calcul des clopes. Une par heure, mec, voilà c’que je pourrais fumer au lieu de boire directement à la bouteille. Ils vous envoient au combat avec des armes, mais sans abuser sur les injections de remontant. Beaucoup d’armes et un peu de vin. Tout ça parce que beaucoup de vin c’est des armes foutues en l’air. Qu’est-ce qu’ils font des ceusses qui préfèrent le vin au combat ? Ils les enferment !

— C’est pas vrai ! s’écria le Russe qui voyait plus d’raison de pas s’écrier ensemble.

Il leva le nez vers le plafond, devinant des preuves de ce qu’il allait dire pour m’informer.

— Ils m’ont pas enfermé, dit-il, alors que je bois beaucoup de vodka.

Il avait l’air vraiment tapé à force de sincérité déviante. Combien il restait de clopes dans le paquet ? Et c’était quoi ces cartes postales ? Ils les avaient reçues ou il avait oublié de les envoyer ? Ça n’avait peut-être rien à voir avec l’oubli. Pourquoi je m’obstinais à penser que c’était à cause de l’oubli ? Il en savait rien. Je regardais mes trous pisser ce que j’avalais en vain. Sur la passerelle qui nous reliait au poste de pilotage, il se passait rien d’autre et Rog Russel me souriait sans chercher à m’encourager. Il paraissait plus jeune de loin et la nuit environnante le rendait mystérieux comme un conte à dormir debout. Il surveillait mes signes de révolte et craignait peut-être que j’en trouvasse les mots. J’en avais trouvé quelques-uns d’ailleurs et certains n’étaient pas étrangers à ma situation.

— Ça doit être super de pouvoir boire trop, me dit une dame qui avait passé l’âge des bonnes mœurs.

— C’est c’que c’est, m’dame, dis-je. Et vous pouvez en penser c’que vous voulez. Je m’rappelle plus à quel âge j’ai commencé. J’en ai jamais rien pensé.

— Il badine, dit le Maître de Saut. Il sait très bien pourquoi et pas grand-chose comment. Vous saisissez ?

Il disait ça parce qu’elle agitait ses pincettes. Elle trimbalait une quantité appréciable d’œufs empruntés à une autre pour jouer à la nounou. J’avais plus rien pour la féconder dans les règles.

— Et si c’est pas dans les règles, qu’est-ce que vous avez à me proposer, jeune homme ?

Elle m’interloquait…

— Si, si ! dit le Maître de Saut. Proposez ! Proposez !

 

Des fois, quand j’ai du mal à comprendre ce qu’on me demande, et que par conséquent je réfléchis, je me mets à imaginer ce que l’autre est prêt à donner en échange de la langue au chat. Ça prend un temps fou !

— J’suis pas pressée, dit la dame. D’ailleurs, nous le sommes toutes, patientes infiniment. Vous ne connaissez pas les femmes, jeune homme ?

J’étais pas si jeune que ça, les mecs ! J’étais même vieux si on voulait bien considérer mon expérience qui parlait pour moi et même pour d’autres ! Elle agissait comme si je lui devais quelque chose. Et elles étaient toutes d’accord avec elle. Bon, pour les plus jeunes, je dis pas. Mais toutes ces vioques qui me reluquaient, ça m’rendait mélancolique et c’était pas l’moment d’y croire.

 

— La question n’est pas de savoir finit l’Univers, mais comment cela lui arrive, ce qui revient à poser à Dieu la question de savoir quand il finit.

Il était péremptoire, le Russe, et ça plaisait aux dames qui du coup me délaissaient. Je remplissais les verres pour pas me déconnecter du système que Rog Ru était en train d’installer dans le Grand Salon Empire du zeppelin de la Compagnie des Ôs. J’avais pas soif, mais je buvais. Le Maître de Saut me conseillait les mélanges.

— C’est bon pour le Saut, dit-il aux dames qui s’intéressaient encore à moi.

Elles voulaient tout savoir. Elles avaient jamais approché d’aussi près un remplaçant de la deuxième génération, celle qui n’a pas connu la Guerre Directe et ses conséquences sur le moral des troupes. J’étais pas mécontent de les renseigner, d’autant que j’avais tout retenu du baratin appris par cœur pendant le stage de Saut.

— Vous voulez dire du Procès ? dit une dame.

— Il a bien dit du Saut, Madame, coupa le Maître qui m’avait à l’œil question consommation illicite.

— Mais c’était un procès ! insista la dame en tirant une langue bleue.

— C’était un Saut ! gueula le Maître.

Il en avait la preuve dans sa culotte.

— En effet ! dit une autre dame sans convaincre la première.

— En effet quoi ? dit une autre.

— C’est compliqué… commençais-je.

Ça l’était, d’autant que j’avais pas encore sauté. J’allais pas recommencer juste pour les amuser. Le système m’encourageait pourtant à me laisser aller. Un chien perçait mon orteil pour diffuser le produit de mon imagination et des reliquats oniriques. Ça donnait zéro. Je pituitais dans les doigts du Maître qui ménageait pas ses efforts pour me rendre crédible. Il fallait que je le soye avant de sauter. Et j’avais une chance sur un million d’arriver en bas avec toute ma conscience.

— J’étais trop petite ! s’écria une dame.

Elle portait un loup au bout d’un fume-cigarette. Ses yeux pétillaient. Des volutes vertes sortaient de sa bouche, écrivant dans l’air. Le Maître soufflait savamment dessus pour corriger les erreurs de transmission télépathique. J’arrivais pas à déchiffrer. Pourtant, elle était lente comme si on l’empêchait d’aller plus vite. Le Maître brandissait le Sceau du Saut. Et il calculait vite, plus vite que sa langue qui tournoyait pendant que des Transparents traversaient le nuage d’écriture sans l’inverser. J’utilisais un autre miroir. Tes yeux.

— Maintenant, dit le Maître de Saut, nous les agitons dans le sens du traumatisme premier et nous remontons avec eux sur le fil du temps.

— Qu’est-ce que vous savez du Temps ? dit le Russe.

Il était amer comme les foies qu’il transportait à sa ceinture de chasse. Plum et Ram tiraient la langue pour capturer les perles de fiels et de sang noir. Ils étaient passés du côté de la Grande Russie, me laissant seul avec le Maître et les dames qui me regrettaient déjà. Le Russe éleva le Calice du Temps.

— C’est dans le Temps qu’il faut sauter, déclara-t-il cérémonieusement.

Les dames approuvèrent. Elles avaient pas mal sauté dans le Temps et s’y connaissaient en lifting. Le Russe leur proposa une substance qui n’avait guéri personne, mais avait fait la preuve de son efficacité sur la peau. Ils les retendait au lieu de les plonger dans le Sommeil Réparateur. Le Maître ne voulait pas sauter dans ces conditions.

— On vous a rien d’mandé ! dit une dame qui pratiquait aussi le fil à plomb et l’extase.

— C’est dans le Temps qu’il faut sauter ! crièrent-elles toutes ensemble.

 

Moi, je regardais par le hublot qui condensait ma pensée du moment. Je voyais la nuit et elle semblait se nourrir de ma confusion. Pas facile de dialoguer avec le noir. Et c’était là-dedans que j’allais sauter !

— Avec une chance infime d’atteindre l’objectif si vous ne vous concentrez pas ! beugla le Maître de Saut.

Il étreignait les seringues au lieu de pistonner. Les aiguilles giclaient sous la chair et je pouvais voir que c’était la nuit qui agissait et non pas le Temps. Le Russe riait en se frottant aux chairs offertes en échange de la première douleur apaisante, celle qui inhibe les révoltes extérieures et confine l’intérieur au sein même de la critique de soi. Mon fauteuil, muni d’une ceinture de sécurité que je bouclais toutes les minutes pour observer les mains qui la rebouclaient obstinément, mon fauteuil accomplissait une rotation selon un autre rythme que j’arrivais pas à localiser tellement j’étais angoissé par la seule idée d’avoir à demander mon chemin au cours de la descente. Parler à la nuit était nouveau pour moi.

— Zêtes sûr d’y avoir jamais causé ? me demanda DOC qui revenait les bras chargés de cadeaux dont mes p’tits voisins n’avaient pas voulu parce qu’ils étaient en sucre.

— Sûr que ce s’ra la première fois, mec !

— App’lez-moi DOC !

Et ça tournait dans le sens inverse avec l’aide des mains qui savaient tout faire sans le faire. C’était qu’un exercice de descente, mais ça avait l’air si vrai que j’en perdais mon kinoro.

— Redéployez le miroir convexe !

La voix jaillissait du zeppelin et les spectateurs, cloués au sol parmi les confettis et les ballons gonflés à l’hélium, les spectateurs applaudissaient à l’allumage des missiles qui accompagneraient ma descente. C’étaient tous des Iraniens. La rumeur nous rattrapait. Rog Russel donna un coup de barre à tribord pour présenter le flan blindé à un ennemi qui visait un défaut publicitaire de la charpente. Une Hôtesse se pencha sur moi pour pisser dans mon verre.

— Buvez, me dit-elle pendant que je buvais. C’est bon pour…

 

Un premier impact m’empêcha d’entendre pour quoi c’était bon. Elle virevolta, m’enfouissant dans sa chevelure. J’eus à peine le temps de comprendre qu’elle servait l’ennemi. Rog Russel la désigna en pointant sa longue-vue. La lentille l’inversait. Ce que je touchais n’était pas ce que je croyais et je me mis à demander de l’aide à des types qui soignaient l’angoisse en appliquant des restes humains sur les plaies. C’était abject et je recommençais comme si j’avais pas compris qu’on me voulait du bien. L’Hôtesse ajusta le tir suivant en émettant un faisceau funambule que l’ennemi surchargea à outrance. Rien à faire ! Si je sautais pas maintenant, j’étais foutu ! Je m’promettrais une existence assise sur le cul avec des fioles au-dessus et des coulures d’autrui pour expliquer mon immobilité. À New New York, les flics m’avaient mis en garde contre l’abus de croyance thermique. Ils me contraignaient à visionner une boucle de violence conjugale. Le type s’enfermait dans le four à micro-ondes et on le voyait valser en attendant que quelqu’un appuie sur le bouton d’arrêt de la girouette sentimentale. Personne n’appuyait et finalement un flic hilare tirait dedans à la chevrotine et le générique de fin clapotait dans une marre de sang et de chair liquéfiée. Voilà comment ils m’avaient mis sur la route, les flics de New New York !

— C’était pas vrai ! dit une dame qui avait été témoin de mon interrogatoire.

— Pisqu’il dit que ça l’était ! s’écria mon avocate.

Elle avait raison sur toute la ligne, mais j’avais l’air d’avoir tort, alors on m’avait conduit dans le parking de l’Établissement et j’avais fermé ma gueule pour en finir en même temps qu’eux. Et ça avait marché, preuve que j’étais pas un si mauvais remplaçant que ça. J’avais même des godasses à ma pointure et un mouchoir qui avait connu l’anus de Sharon Stone ou de Faye Dunaway, je sais plus, mec !

— App’lez-moi DOC !

— J’vous appelle comme vous voulez si vous rectifiez un peu ma position dans le sens opposé aux escarres. Merci, DOC !

— Continuez !

— Le Maître de Saut me conseillait le Saut dans la nuit et le Russe prétendait que je ferais mieux de sauter dans le Temps, ce que les dames apprécieraient. P’t-être même qu’elles me suivraient, alors qu’il n’était pas question pour elles qu’elles me précédassent dans la nuit vu qu’elles ne savaient ni où ni comment éclairer cette descente aléatoire. Elles s’agitaient entre le Russe et moi et ça m’rendait marteau. L’Hôtesse continuait de régler les tirs.

— Le zeppelin ! Parlez-nous de l’état du zeppelin douze heures avant le Grand Saut ! Comment réagissait Rog Ru ? Quels étaient ses plans ?

— Il donnait des ordres sans s’énerver. On le voyait sur son petit nuage, un composé d’hydrogène sulfureux et de crise de bâillement. Il agitait un drapeau pointu au-dessus des têtes. On entendait pas ses commentaires à cause des combustions qui mettaient le feu au zeppelin. Des ouvriers têtus inondaient les coursives. D’autres projetaient la pisse gorurienne sur la membrane qui giclait en contrepartie. Le vaisseau venait de donner de la gîte. Ou de la prendre, qui sait ? J’avais planté mes ongles artificiels dans le verre incassable du hublot qui m’était attribué aléatoirement et l’Hôtesse n’avait pas cessé de m’informer comme si j’étais chargé de la retransmission. Si je trahissais mes amis, ça n’était certainement pas un fait exprès. Il y avait un angle entre le zeppelin et moi, et c’était celui dont l’ennemi avait besoin pour ramener l’engin dans une des zones de repli de la diaspora iranienne. De loin, Roger Russel me surveillait, calant ses propres angles sur le mien, ce qui était bien vu, mais pas étonnant de la part d’un Commandant qui m’avait commandé dans les pires moments de notre existence commune au service de l’Urine Extrême.

— Sautez maintenant, John ! cria le Maître de Saut.

 

Le sas était ouvert, absorbant les odeurs du combat. J’étais ivre de vengeance ou d’amour. Une main sur la poignée de départ, je me laissai pénétrer par le pal du système de guidage. Les connexions s’établissaient dans un bruit de télé qui neige sur l’imagination en attente. Rog m’envoya un message de paix. En bas, je procéderais méthodiquement à l’orgasme d’une queue métallique qui servait de monument aux morts à la population de Shad City. Ça se passerait dans la nuit, à l’abri des regards.

— Vous prendrez votre temps, mec…

— App’lez-moi John !

— Ce genre de queue peut partir au premier coup de langue, John. Essayez l’oxydation. Ça marche une fois sur deux. En cas d’échec, revenez au point zéro et cherchez la faille. Il y en a une. Écoutez bien avant d’agir.

J’avais compris que John Cicada m’attendrait au pied de la statue, ne sachant pas pourquoi je profanais le monument ni qui j’étais à ce moment de son existence où il se satisfaisait pleinement en promenant le chien que Sally Sabat lui avait confié avant de me suivre dans une autre aventure. Mais j’avais pas d’souci à m’faire, il recevrait en même temps un paquet d’explications valables et convaincantes. J’pouvais en être sûr, affirmait le Maître de Saut qui caressait les crânes rasés des dames que le Russe consolait dans le sperme des distributeurs automatiques. J’avais une fièvre carabinée.

— Aspirez un bon coup, John, et laissez-vous tomber comme si rien ne pouvait se passer à ce niveau de vie. Vous fléchissez, votre tête touche vos genoux, vous sentez à quel point ça ne peut que marcher et vos bras cherchent à étreindre le vide. Votre parachute s’ouvrira au bout d’une minute que vous ne verrez pas passer. Transformer la minute d’angoisse en minute d’extase avec Kubic, la substance qui s’adapte automatiquement à vos besoins, QUELS QU’ILS SOIENT !

 

Ils étaient ! Ça m’faisait mal aux côtes. Je respirais dans la réaction cutanée aux toxiques de la mort. Je pénétrai alors dans le dernier sas, celui du non-retur. Tout était décidé et j’y étais pour rien. C’est ce qu’on attendait de moi. On me passa un dernier film, celui de ma vie comparée à l’idéal conseillé par la Société Anonyme Kubic, la SAK qui finançait l’opération avec le fric des Africains tabagistes et des Asiatiques encore fervents admirateurs de la Régie de l’Opium boostée par Hitler lui-même depuis sa tombe creusée dans le désert de l’Oklahoma. Paraît qu’le mec s’est fossilisé au milieu de chefs-d’œuvre tombés dans l’oubli grâce à l’action corrosive des Banques et des États complices des financements de la Reconstruction Qui Explique Tout. Je voyais l’écran pendant que le sol se dérobait lentement. J’avais rien sous les yeux pour apprécier l’attente. Rien pour me souvenir des meilleurs moments dont pas un n’avait été exceptionnel. C’était un type ordinaire qu’on balançait dans le vide au nom de la Vérité faite Chair. J’suis pas vraiment du genre à dénoncer l’erreur dont je ne suis que la victime collatérale, comme tant d’autres ! tellement d’autres que ça fait pas plus mal qu’un coup de pied au cul, allez !

— Vous pouvez appuyer sur les boutons si ça vous plaît, John.

 

Ça m’plaisait pas vraiment, mais ils parlaient de quoi : du parachute, dont je maîtrisais pas vraiment les ficelles, ou du film qui s’autodétruirait à la fin pour que mes traces ne correspondent pas tout à fait à la mémoire que le système proposerait à ceux qui voudraient bien se souvenir de moi ? J’en savais rien. Leurs conseils ultimes désignaient aussi bien mon avenir proche (la chute dans la nuit vide) que mon passé (ma probable obscurité d’homme marqué par la malchance et les mauvaises rencontres).

— Essayez-les tous avant que… !

J’avais donc le temps et j’en profitais pas ! Qu’est-ce qu’on est con avant de crever !

— Celui-là, par exemple, vous donne la sensation de parler aux morts dont vous êtes une des résultantes. Appuyez !

J’appuyais pas. J’avais envie de rien. La nuit était glaciale, givrant mon visage d’homme redevenu enfant rien que par la magie de la mort. Je regardais en bas, des fois que quelque chose me reviendrait, comme si j’en avais balancé de ces choses qui reviennent une minute après qu’on y ait pensé. J’étais en train de ralentir le temps, acceptant le temps, me donnant à lui pour qu’il m’épargne du temps. Ya pas plus grand paradoxe, mec !

— App’lez-moi DOC, mec !

— DOC ! DOC ! DOC !

— Entrez !

Et j’entrais. J’entrais une fois par jour pour recevoir les résultats de l’analyse extrasensorielle. Le type qui me soignait alignait des chiffres sans m’expliquer qu’on avait pas besoin de les additionner ni de les multiplier par des facteurs externes qui d’ailleurs relevaient de la chance et de la pratique paranoïaque de la chronique tangente.

— Quand le film se terminera, vous serez projeté dans le miroir…

— C’est pas la nuit ?

— C’est LE miroir, John !

J’avais compris l’contraire ! J’insistai :

— C’est le miroir de la nuit, hein, mec ?

— DOC ! DOC ! DOC !

J’entrai pas. On y voyait vraiment rien. Je voyais la dernière bobine qui tournait par à-coups, comme si j’étais responsable du ralentissement. Le nerf me scia le cul. Je tombai ! J’étais dans la nuit, sans rien pour accrocher des étoiles ! Si c’était un miroir, il était concave. Je tombais la tête la première dans le traquenard de l’Histoire qui s’ouvrait pour la première fois depuis que j’étais informé des aléas qui pouvaient changer la vie au point de lui donner un sens. J’étais peut-être de ceux-là, mec !

 

Ya trois manières de sauter en parachute : dans le trou, dans la nuit ou dans l’tuyau. Et ya des mecs dans mon genre qui croient sauter dans la nuit pour éviter de sauter dans le trou et qui en réalité sautent dans le tuyau. C’est comme ça. Mais c’était le bon zeppelin. C’était aussi Roger Russel grand serviteur de l’UE. Et c’était moi, l’agent Adacic, transfuge de l’Empire albano-yougoslave, un mec que je jouais aux dés quand j’avais plus assez d’inspiration pour susciter l’imagination de mes employeurs. J’étais à l’entrée du tuyau, à 30000 pieds au-dessus du sol, sans papa ni maman pour me conseiller l’abstinence en cas de désir aléatoire. Et maintenant je voyais le jour comme un disque de lumière verte qui agitait du rouge en barillet. J’étais entré la tête la première et j’avais encore les pieds dans le sas. Sur quel bouton j’avais appuyé, j’en savais rien. La paroi était lisse comme un miroir, mais j’empêchais la lumière d’entrer et je me contorsionnai comme un lézard qui s’prépare à perdre sa queue. Ils étaient sans doute derrière moi, peut-être prêts à me suivre. Pourtant, mes pieds s’agitaient dans le vide, ne rencontrant aucune résistance amie. Je les entendais même pas. Ils se faisaient rares. J’en avais peut-être plus besoin. Je sentais l’odeur du lubrifiant. J’avais plus qu’à attendre. Je glisserais sans doute au bon moment et à la bonne vitesse. Le calculateur intégré indiquait que j’arriverais avant la nuit. John Cicada m’attendrait dans le jardin du monument aux morts. Il serait assis sous un réverbère et lirait un journal des fois que quelqu’un d’autre se mettrait aussi à attendre. Et si ce quelqu’un lisait aussi le journal, alors John Cicada se lèverait pour lire les instructions du monument aux morts. Etc. Possible aussi qu’il y ait foule. Dans ce cas, on communiquerait par les gènes, une méthode onéreuse que le Parti n’envisageait qu’en dernier recours. J’avais appris tout ça par cœur. Il était temps d’avaler toute cette paperasse et d’en chier immédiatement les fibres recomposées pour nourrir les oiseaux des jardins d’acclimatation. Pour l’instant — on était à douze heures de l’impact — tout marchait comme on avait prévu. Enfin… ils avaient prévu et j’avais étudié la question sous l’angle du pense-bête et de la sucette compensatoire. Une horloge, du lubrifiant et une check-list, il en fallait pas plus à Adacic l’Albano-yougoslave d’origine roumaine pour envisager l’opération sous l’angle de la réussite inévitable. Je m’demandais si je mettrais douze heures pour parcourir la longueur du tuyau ou si je commencerais à glisser dans douze heures pétantes. Un truc qu’ils m’avaient pas expliqué. Et à force d’y penser, j’ai fini par avoir la nausée. Ils avaient aussi prévu une pompe reliée au cerveau et elle pompait de la fombre liquéfiée par immersion dans l’urine. Je reconnaissais lala prévoyance de Rog Ru qui maîtrisait la mission du haut de son roof de commandement. J’entendais les mécanismes de direction calculer la trajectoire et la position des systèmes de défense à tribord. Rassuré, j’dirais pas, mais j’avais hâte de m’y mettre une bonne fois pour toutes. Cependant, une heure plus tard, on était toujours à douze heures du trou — le trou du tuyau — et je commençais à servir de godemiché à l’angoisse. Ça translatait à la place du cœur dans cette carcasse reconstituée, certes, mais privée des ressources sexuelles pour des raisons qui échappaient à mon cerveau et à ses sbires. Je disposais aussi de nourriture surgelée qui m’faisait mal aux dents parce qu’yavait rien pour la dégeler. Et pas un message d’amour pour s’excuser de me laisser crever de faim parce que j’avais trop soif pour comprendre où ils voulaient en venir. Le truc du zeppelin et du tuyau a été conçu pour les Jeux Olympiques de Pékin en 2008. On y distribuait les produits toxiques qui encore aujourd’hui servent à faire baisser les coûts. Seulement à l’époque, on savait pas ce qui se passait au bout du tuyau. On préférait l’ignorer, d’un côté comme de l’autre. Et du côté où la marchandise arrivait, des Chinoises en monokini donnaient des leçons de maintien à des fonctionnaires du Fond Minimum Intégré. On en parlait encore dans les journaux des sous-systèmes de Spéculation Prémonitoire. Paraît que j’avais écrit une chouette rédaction de cours moyen sur ce sujet aussi délicat que la pointure périphérique du champion du Monde en titre de course séminale sous l’effet des constricteurs de prostate en voie de guérison irréversible. À force de consommer et d’en vouloir encore malgré l’illisibilité des catalogues, les gosses devenaient plus savants que les publicistes viagrés à mort qu’on retrouvait en vadrouille entre les barges d’ordures au large de NNY. Yavait pas d’large à New Paris, mais on comprenait qu’on était en train de toucher le fond du système d’équilibre des flux économiques. La Seine transportait les corps reconstitués des fauteurs de trouble. Sous chaque pont, un faisceau de preuves les irradiait jusqu’à ce que ça serve de leçon aux enfants. Et ça m’avait servi, à une époque où je cherchais pas à comprendre pourquoi, ce qui m’aurait jeté dans la broyeuse judiciaire, mais comment se contenter de ce qu’on savait pas, ce que papa et maman appréciaient comme si l’avenir de leur enfant garantissait les vieux jours qui promettaient de les conserver intacts tant que l’Occident n’y verrait pas d’inconvénient. J’ai jamais été un enfant docile, mais je savais que l’existence qui ne ressemble pas à un tuyau est une proposition malhonnête. J’ai tuyauté dès mes premiers mots. Et ça rapportait des droits supplémentaires que personne de censé n’aurait refusé d’exercer sur son prochain. C’est comme ça que, de fil en aiguille, je suis devenu remplaçant. Et non pas, comme le prétendent certains anciens coreligionnaires, parce que j’aurais pas été taillé pour faire des études scientifiques. La preuve, c’est que j’ai tout de suite remplacé le meilleur de nos héros de l’Espace Itératif : John Cicada lui-même, un type qui n’avait jamais été malheureux et qui en brandissait les preuves en montrant les photos de son enfance choyée. C’était lui que le système me demandait de rencontrer pour la première fois alors que les lois sous-jacentes interdisaient les rencontres de ce type. Mais John Cicada enquêtait dans le cadre de l’affaire Régal Truelle et il avait mis le doigt sur un trafic d’interinfluences qui nuisait à la bonne réputation de l’Idéologie Remplacentaire. Il avait besoin de moi. C’était son idée : Vous me l’envoyez et je m’en charge, qu’il avait dit aux Autorités chargées de l’Industrie du Remplaçant Contre le Trafic de l’Imitation et des Résultantes. Personne ne pouvait mieux convaincre l’IRCTIR que ce vieux fou de John Cicada qui avait taillé une bavette avec Gor Ur lui-même au cours d’un voyage qui avait tourné à l’enfer touristique à cause d’une avarie des systèmes de croyances. Et j’étais celui qu’on avait choisi pour agir à sa place en cas de perdition des données parallèles. Et donc j’étais à l’entrée du tuyau, à douze heures d’atteindre l’objectif, et quelque chose ne fonctionnait plus comme on avait prévu pendant le stage préparatoire que j’avais, je le confesse, un peu trop arrosé tellement j’étais sûr d’y arriver sans l’aide des bouquins et de tous ces trucs qui vous gâtent le goût de la vie et le doré de l’existence. Alors, les mecs, dites-moi ce que je dois faire pour pas crever idiot à l’entrée d’un tuyau qui tient pas ses promesses !

 

— App’lez-moi DOC ! J’comprends plus ! L’parachute s’est pas ouvert ?

— Comment voulez-vous qu’un parachute s’ouvre dans un tuyau ! Ça devrait glisser, merde !

— On m’a parlé d’un parachute. C’est bien une chute dans la nuit, non ?

— Ya plus d’nuit, mec ! C’était qu’un tuyau et j’ai pas d’chance !

— Essayez de chier un bon coup des fois que ce soye le problème, John !

— Bernie-le-frimeur veut pas chier à ma place, mec !

— Bernie ! Bernie ! J’vous entends plus chier !

Mais Bernie ne répondait pas. Il était peut-être même plus à l’écoute. J’avais besoin d’un anus et on le trouvait pas, même au fond d’une poubelle où il pouvait bien aller se faire foutre s’il avait plus le sens de l’amitié. Qu’est-ce qu’on peut faire pour faire semblant de chier et que ça se voye pas comme le nez au milieu des odeurs ?

— Douze heures, c’est pas long, mec, dit DOC.

— C’qui est long, c’est d’attendre, DOC.

En plus, les émanations acides du lubrifiant me rendaient facile d’emploi si on voulait bien comprendre que je pouvais encore imaginer le plaisir, mais ça n’avait rien à voir avec le fait que c’était John Cicada qui attendait, pas moi. DOC renifla comme s’il avait compris. Il comprenait certains détails parce qu’il les reliait à ce qu’il savait de moi. Mais dans sa tête, j’étais qu’une hypothèse et ça l’amusait pas. Il cherchait désespérément un parachute qui n’avait existé que dans mon imagination.

— Imaginer un parachute, mec ! s’écria-t-il. J’vous crois pas capable de ça !

Il en savait pas assez. Il suffisait sans doute d’appuyer sur un bouton pour que tout se sache, mais à ce moment-là, on aurait ocissu pourquoi j’avais été choisi et pas mon copain berlinois qui aimait les chats pour attirer les femmes dans son traquenard génétique. Le Monde, s’il existait, ne devait me voir qu’à la place de John Cicada. J’avais assez de fombre pour ça, même que j’étais pas loin d’en synthétiser l’essentiel. Mais DOC me voyait pas en inventeur. Il enfonça quelque chose dans le trou que j’avais à la place du trou. Il atteignit rapidement une zone de malin plaisir et aspira tout de suite l’acide récurrent des aliments spirituels qui m’avaient mis dans la merde. Je me mis à vagir. J’arrêtais plus de vagir, prisonnier des circonstances.

— Gueulez pas aussi fort ! dit DOC. Ils vont nous entendre.

 

Ils vont nous entendre.Le vieux DOC me renseignait sans en avoir l’air. Ça me fit un bien fou parce que j’étais sur le point de céder à la tentation finale. Je retirai aussitôt le fil conducteur que je venais tout juste d’installer sous la première cervicale. J’entendais d’autres voix, comme la rumeur d’une foule qui cherche à comprendre pourquoi tout le monde est double sans effet de miroir. J’errais moi aussi.

— Vous voyez la ruelle ? demanda DOC.

Je la voyais, mais c’était pas une ruelle. Ça ressemblait plutôt à la devanture d’un marchand de sommeil. J’dis ça parce que j’avais sommeil. N’allez pas imaginer que j’ai peur de mettre les pieds dans une ruelle sans doute dangereuse pour l’esprit. Je tendis la main vers le trou. Mes doigts étaient tout irisés de lueurs vertes, mais rien ne venait.

— Vous serez seul un jour, John, dit DOC qui voyait lui aussi. Vous savez ce qui se passera alors ?

J’en savais rien, mais j’me doutais que ça allait pas m’améliorer. D’ailleurs, qu’est-ce qui m’a amélioré depuis que je respire par les trous d’nez ? Cherchez le parachute !

— Je reçois une série d’ordres contradictoires en ce moment, John. Qu’est-ce que vous ressentez ? Je vous ai perdu !

J’avais un peu glissé, mais pas assez pour me réjouir d’avance. Yaurait pas eu cette odeur d’huile chauffée à blanc, j’aurais respiré l’air de mes poumons jusqu’à épuisement de l’oxygène.

— Dites pas ça, John ! Vous méritez de vivre.

Je l’méritais ou on faisait tout pour que je serve enfin à quelque chose en rapport avec le destin de la Nation et peut-être même du Monde. Ah ! Il était jouasse le Adacic ! Se regarder dans un tuyau, c’est pas comme de se voir sans un miroir. Le miroir reflète un envers qu’on a vite fait de remettre à sa place. Un tuyau, surtout quand ça glisse pas, c’est la nuit avec une lumière au bout et on n’est pas prêt de se réveiller.

— Vous n’êtes pas Adacic, John. Cessez de tout chambouler. Vous vous faites mal et vous nous empêchez de faire notre travail. Je vous encule pour vous démontrer que vous avez tort de vous révolter à un âge où vous feriez mieux de cotiser dur en vue de votre enterrement…

— Mais on meurt plus, mec ! Vous êtes vous-même l’inventeur de…

— Les remplaçants meurent, John. Il se trouve que vous êtes un remplaçant…

— Mais je suis le remplaçant de John Cicada !

— Impossible, John ! On a déjà essayé. Ça colle pas. Et ça remplit le trou de mauvais esprit. Vous y croyez, John, au mauvais esprit ?

— J’ai jamais consommé du ME, mec ! J’sais pas c’que c’est que de s’regarder en face sans possibilité de voir l’autre en même temps…

DOC soupirait à chacune de mes propositions d’attitude à adopter devant l’inévitable. Mes jambes, que je sentais plus, devaient sacrément s’agiter dans le sas où ils étaient peut-être tous à m’observer pour me sauver de la coupure espace-sidéral. J’avais jamais réfléchi à ça. Et ça me manquait maintenant que j’avais plus rien à dire pour me faire aimer au moins une fois encore avant de me mélanger à la crasse universelle. Pourquoi j’avais rêvé d’un parachute alors que j’étais en train de me préparer à passer douze heures de ma vie dans un tuyau ? Le zeppelin était peut-être aussi un rêve tellement fou qu’on pouvait se demander si j’avais pas perdu la boule. Mais DOC me remettait sur les rails de la conscience et je revenais sans les pieds. Un vrai tour de magie ! Le zeppelin était RÉEL. Le trou était réel. Le tuyau servait d’ascenseur magnétique aux inventions des Amerloques qui émerveillaient encore le Monde alors que leur rêve appartenait à la légende. Je sentais les vibrations communiquées par leurs engins à sustentation magnétique. Ils arrivaient donc au zeppelin pour le nourrir. Ouais, c’était comme ça qu’on alimentait l’équipage, les Daimlers et tout le système de navigation. Des carcasses pleines d’hélium en fusion remontaient à heures régulières le long d’un tuyau que j’allais descendre de l’intérieur parce que John Cicada avait besoin de moi. Je connaissais le jardin du monument aux morts à Shad City. J’ai grandi dans un feuilleton télévisé sériel à souhait. Paraît même que je pratiquais la masturbation à distance alors que rien de tangible ne me séparait de la réalité retransmise par les réseaux hertziens. Je buvais trop de Loca Loca. Et je voyais le Monde Futur comme si je l’avais poussé moi-même dans les cordes du Ring où je combattais contre le père. J’sais pas pourquoi j’vous parle de ce temps alors que je suis sur le point de rencontrer enfin quelque chose de vraiment définitif, pas soignable par-dessus le marché, un truc comme j’en ai toujours rêvé pour épater les autres et les précéder dans la maîtrise du Saut. J’ai jamais eu l’âge qu’on me donne, un peu comme si ma ruse existentielle consistait à déplacer le temps des conversations dans le champ des possibilités de commentaire. Je commente avant ou après et personne n’est là pour souffrir de ma lucidité. Je suis une espèce de pythie, mais sans le corps reptilien, à l’opposé de toute imagination cinématographique. Je procède par images contondantes, certes, mais je suis toujours innocent. Voilà pourquoi selon mon évangile un parachute est un trou dans un tuyau et non pas un tuyau dans un trou.

 

J’arrivai à Shad City au jour et à l’heure prévus. J’étais bien dans le jardin du monument aux morts. La nuit battait. Et le type qui m’attendait était John Cicada lui-même. Il souriait en secouant un journal. Il venait de se lever du banc où il s’était assis comme convenu. Il avait assisté à ma sortie du trou. Je n’avais pas eu besoin de son aide. J’étais chauffé à blanc à cause du frottement à l’intérieur du tube. Je sentais l’huile cassée et la pisse de chat. Le journal annonçait mon arrivée en première page sur cinq colonnes. Avec mon portrait en couleur et la photo d’un des lieux de mon enfance. John paraissait content du contenu textuel. C’était vraiment pas mal pour un article écrit par le système qui possédait tous les talents, me fit remarquer le héros. On avait toute la nuit pour y réfléchir. Mon arrivée aurait lieu au même endroit, mais à une heure où les badauds descendent de leurs immeubles pour casser la graine avec les pigeons. La Presse serait fidèle au rendez-vous.

— Vous déposerez une gerbe au pied du monument, dit John Cicada.

Il désigna le monument. La lumière oblique et latérale en augmentait la tragique épreuve. « À nos enfants victimes de la guerre, » disait le marbre nu. En soulevant une dalle, on avait accès à la fombre déposée ici sous verre blindé. John m’expliqua comment il avait été lui-même contraint de gratter les murs du quartier historique pour extraire cette ombre particulière qui donna à Omar Lobster l’idée de créer la Substance Tout Va Bien ICI, invention définitive qui instaura le post-mortem dans la vie même. La jalousie de DOC à l’égard d’Omar Lobster date de cette époque mouvementée où il fallut en même temps repousser fermement les avances commerciales de la Chine Copulaire. John débitait ces données historiques sans cesser d’admirer notre ressemblance impeccable. Il me caressait le haut du crâne pour exercer des pressions sur les centres somnambuliques d’un cerveau forcément différent.

— On n’est pas pareil à l’intérieur, dit-il d’une voix profondément atteinte par les pratiques spirituelles du raisonnement, parce que vous êtes vous et que je suis… moi. Voici le système capable de créer l’illusion que vous et moi ne faisons qu’un.

Il projeta dans l’air des gouttelettes du produit de l’imagination des scientifiques gardiens du progrès et des réserves ecclésiastiques de la Justice. La phosphorescence n’était qu’un habillage chargé de situer le nuage de probabilité afin qu’on y pénètre ensemble. Les gens qui m’accueilleraient demain à l’heure du pouce n’y verraient que du feu. Il fallait y croire, m’expliqua John Cicada en agitant le flacon pressurisé.

— Mais j’y crois, maître ! m’écriai-je comme si on venait de me pincer pour me réveiller.

Il apprécia la nuance. Un gros cigare remplit ma bouche, aussitôt allumé. Devais-je tousser ? Le système, par l’entremise de Larra, m’invita à appuyer sur le bouton qui scintillait au bout du tuyau.

— C’est sophistiqué, ces machins, admit John Cicada.

— Vous êtes John Cicada ! dit Larra.

— C’est qui, lui, alors ?

— Adacic le Yougo, votre remplaçant. Vous propulserez le contenu de ce flacon quand le jour se lèvera. Vous ne serez alors plus qu’un !

— Ça alors ! s’écria le type qui m’avait accueilli à la sortie du trou.

On se regardait comme deux chiens qui se demandent si c’est pas une question génétique qui les réunit en marge du monde moderne.

— La différence entre vous et moi n’est pas qu’intérieure, dit le type qui me remplaçait.

— Ah ouais ?

— Nos destins diffèrent, continua-t-il.

— Et la pointure de nos arpions, constatai-je.

Il se pencha religieusement sur cette différence énorme. Je m’inquiétais, mais il mesurait sans éprouver la moindre émotion. Ses nougats poussaient encore alors que les miens sentaient le moisi. Une erreur du système de remplacement ?

— Essayez le Kubic, mon vieux ! dit-il en crachotant. On vous a dit que si quelque chose foirait de toute évidence, il faut alors utiliser Kubic, la solution à tous les problèmes d’épargne !

— Mais c’est pas une question d’pognon, mec !

— App’lez-moi DOC comme tout le monde, John !

Il nous aspergea. Je sentais moins mauvais et il prenait de la graine. Larra nota une légère incompatibilité.

— Vous n’avez droit qu’à un orgasme quotidien, John, rappela-t-elle.

Elle agissait sur la zone cérébrale correspondant au fantôme de Frankie-la-queue. J’avais déjà abusé dans la journée, piratant le compteur, mais j’avais été fait comme un rat à cause d’une erreur de casting. Il était pas minuit. M’fallait attendre le jour suivant. John Cicada me conduisit vers l’endroit du jardin où je ferais mon apparition comme l’annonçaient les journaux. Les gens voudraient voir le tuyau, objectai-je en voyant le monticule destiné à mes lattes.

— Ils n’y penseront pas, dit John qui répétait sans doute ce que Larra soufflait dans son oreille aux aguets. Ils pensent jamais à ce genre de choses, ICI.

— Ici ? On est où, mec ?

— Et pourquoi ils sont pas déjà là, hein ?

J’voulais l’savoir, ouais !

— Ils n’ont pas le sommeil assez profond, dit John sur le ton de la leçon apprise sous la contrainte.

Je devais me contenter de cette explication. Les gens n’arriveraient pas avant midi. On avait plus de douze heures pour se préparer à n’être qu’un. C’était plus qu’il n’en fallait pour faire de la place à nos différences. Pour les panards, c’était pas la perfection. Il faut toujours que quelque chose cloche. John apprécia mon fatalisme. Ses doigts de pied étaient peinturlurés. Il savait pas pourquoi. Il savait même pas si c’était dans sa nature ou si quelqu’un les avait peints pendant son sommeil. J’avais moins d’arguments pour expliquer mon odeur de munster. Il projeta encore un nuage de Kubic, la solution à tous vos problèmes sentimentaux. On était assis sur le monticule et on se regardait les pieds en commentant les changements qui les affectaient à intervalles réguliers. C’était des intervalles de quoi, ces intervalles ?

— C’est du temps, dit John comme s’il récitait le meilleur du Koran. Ça peut-être que du temps ! J’suis déjà à la retraite et j’ai aimé personne comme moi-même ! Le temps est divisible, mec ! S’il ne l’était pas, vous seriez complètement différent de moi.

— C’est du temps avarié, mec. Vu les pinceaux et la généalogie. Sans compter la période de formation. Ya pas d’temps dans ces conditions, ou alors c’est du foireux à pas conseiller à ses propres spermatozoïdes.

C’était l’ultime différence : ne pas être d’accord ni sur la même longueur d’onde. Le système prenait des risques avec la télé et les micros. On s’rait p’t-être deux finalement à ce rendez-vous avec la Foule et la Presse.

— N’imaginez pas ce genre de truc, mec ! Kubic ne peut rien pour vous en présence de l’Imagination Créatrice.

— Votre IC doit se situer en dessous de 100, John.

— Mais je suis pas John !

— Alors vous êtes au-dessus du maximum autorisé. Une ablation s’impose. Avalez ça.

Kubic forma précipitamment un comprimé de substance ablative. Il lui faudrait plus de temps pour l’enrober d’un produit retardateur. Kubic agit au cœur de vos intestins pour vous aider à digérer vos excès festifs. J’ouvris la bouche malgré moi.

— Le mec préfère les seringues, dit quelqu’un.

— Faites-lui croire que c’est une seringue.

— Rien d’plus facile, DOC ! Et une seringue, une !

John Cicada me remonta ensuite sur le monticule.

— Vous avez glissé, expliqua-t-il.

— Je glisse tout l’temps ! Veuillez me pardonner. Il n’y aura plus de glissade.

Il parut satisfait par ma détermination. J’avais de nouveau un cigare dans la bouche et je pompais sans retenue, envahissant l’air noir qui devenait gris. Du haut du monticule, on pouvait voir les façades bleues de la nuit. Quelques fenêtres étaient éclairées. De grands arbres montaient vers elle, fantomatiques et tranquilles. John me communiqua sa mélancolie. Il souffrait de mélancolie depuis qu’il était à la retraite. Il avait été un enfant si heureux ! Et un professionnel si respecté ! Pourquoi n’avais-je été moi-même absolument rien de tout ça ? C’était la même mélancolie, étreinte douce et profonde, douloureuse en y songeant et terriblement exacte à tous les rendez-vous de l’enfer. Nous essuyâmes la même larme sucrée.

— Vous ne m’en voulez pas ? me demanda John sans me regarder.

— Pourquoi que j’vous en voudrais, mec ?

— Je vous ai choisi sur catalogue. J’aurais pu…

¡No pasa nada, man !

 

Il aurait pu se passer des tas de choses dans mon existence de terrifié si j’avais été le remplaçant d’un grand poète, mais les poètes de notre temps ne consultaient pas les catalogues de remplacement. Ils naissaient tous avec un remplaçant à la place du cerveau. Le hasard des consultations de catalogue aurait pu aussi me situer dans la lignée de mes ancêtres combattants. Ou bien dans celle des larbins qui ont servi pour pas crever de faim ou de solitude. John Cicada avait découpé mon descriptif et l’avait transporté dans son portefeuille pendant longtemps avant de se décider. Vu de son côté, c’était presque une histoire d’amour. Il n’avait tremblé que devant la perspective de l’intervention chirurgicale qui ferait de moi un remplaçant digne de la déontologie pratiquée sans faute par la Compagnie des Ôs. Il avait perdu le bout de papier et ça lui faisait mal parce qu’il n’avait plus de preuve à me soumettre pour justifier son geste, celui qui avait consisté à assurer son existence contre les dégâts du sommeil paradoxal.

— Vous m’en voulez, continua-t-il. Vous m’en voulez parce que je vous prive du meilleur de l’existence. Ces orgasmes intracérébraux ne vous satisfont pas. Vous avez besoin de l’érection et de la chair turgescente qui l’appelle et la contient. Sans compter qu’un petit cucul vous ferait le plus grand bien. Je me trompe ?

Il se trompépa. Yavait qu’moi pour me gourer d’endroit et d’heure. Même que des fois j’arrive pas à dire merci à Larra qui fait non seulement ce qu’elle peut, mais ce qui doit arriver si je ne dois pas devenir fou.

— Hé ! Yougo ! Tu vas pas chialer devant les meufs ?

Yavait pas d’meufs si on était des mecs. Mais ça m’travaillait de l’intérieur, comme si j’étais pourri depuis toujours et que j’avais tenu l’coup uniquement parce que j’avais assez d’imagination pour ça. Je m’accrochais, mec, et je m’rendais compte que c’était pas mon truc, que j’avais autre chose à faire avant d’y penser. Seulement voilà, j’y pensais pas, pas avant, et ça revenait pour me donner en spectacle alors que j’étais timide et pudique comme un ange gardien. Notre père qui êtes au pieu, n’imaginez surtout pas que ça va durer et que vos enfants mâles en sauront assez pour vous sauver de la poubelle.

— Calme-toi, mec ! Il est minuit.

On entendait vaguement l’horloge universelle faire trembler imperceptiblement les murs de la ville, les vieux comme les nouveaux. On attendit que ce frémissement sidéral s’éteigne sous les couches anecdotiques de l’Histoire. Je connaissais tous ces monuments et la crasse tympanique qui les couvrait sous mes ongles d’enfant terrorisé. Voilà une chose que John Cicada n’avait pu connaître, sinon il eût été l’enfant le plus malheureux de sa génération. Une minute venait de s’écouler, le temps pour un jet d’eau de disparaître brusquement parce qu’une vanne venait de se fermer automatiquement. À Shad City, la nuit, les bassins se vident aussi promptement que le jour les comble de jets d’eau aussi précis qu’indispensables. Je savais cela aussi. Quant à John, il ne semblait rien savoir d’autre que ce qui concernait les techniques d’acclimatation de sa biologie cinétique aux particularités météorologiques de Shad City. Comme ces pluies foudroyantes. Je me souviens de fuites diagonales sous le feu qui tombait perpendiculairement comme si rien ne pouvait influencer ses trajectoires assassines. Des hommes devenaient poussière sur les murs qu’on abandonnait au fur et à mesure que la température augmentait. Tout le monde portait des masques et papa expliquait que c’était pour nous empêcher de manger la fombre qui était nuisible aux rêves qu’il voulait partager avec nous.

— J’étais là avant vous, dis-je.

— C’est une révélation ! s’écria John.

Il s’empêcha de crier. Il ne respirait plus. Ses yeux tournoyaient sans me voir. Il voyait dans le passé et il était heureux à l’endroit même où j’avais souffert.

— C’est insupportable ! dit-il enfin.

Il était rouge autour des yeux et de la bouche. Il montrait des dents entraînées à mordre la poussière pour en saliver la force de revenir à des combats circulaires qui le vivifiaient. Un enfant heureux devient forcément un héros si l’existence prétend lui faire payer son bonheur. Il avait appris ça de la vie. S’il n’avait appris qu’une chose, c’était savoir se servir de la moindre énergie vitale pour revenir intact auprès de l’enfant qui avait rêvé de devenir cet adulte-là. J’en étais baba, philosophiquement.

— Mais maintenant, ajouta-t-il, j’ai besoin de quelqu’un pour prendre les coups à ma place. Je suis vieux et vous êtes parfaitement jeune…

 

La Lune se leva sur ces mots. Kubic vous rend heureux si vous êtes fait pour le bonheur et il vous apprend à l’être si le bonheur est fait pour les autres. Les statues nous contemplaient, à peine porteuses d’ombre. Des allées disparaissaient sous elles. On venait de ratisser les graviers humides et les gazons noircissaient encore, plantés de réverbères éteints et d’arbres omniprésents agités d’insectes bleus. J’étais vraiment pas bien.

— J’crois qu’je vais retourner dans mon tuyau, mec.

— Ya plus d’tuyau ! Pas d’tuyau, pas d’trou. Pas d’trou, pas d’…

Kubic peut beaucoup si vous ne pouvez rien, et tout si vous si vous n’êtes plus rien. John me retenait par la chaussette. On avait pas d’chien. Il nous fallait un chien. Je savais pas d’où je tenais cette idée. John faisait éclater les pustules de mon mollet. Je scrutais la nuit pour y trouver un chien que je savais à ma portée. Ses yeux brilleraient dans l’ombre comme ceux des chats, mais ce serait un chien.

— Pourquoi un chien ? demanda John. Si on allait à l’hôtel ? Votre chambre jouxte la mienne. On pourra se parler à travers la porte si vous voulez. Et demain, on sera à l’heure pour que les gens qui vous attendent ne soient pas déçus.

— On pourrait passer la nuit ici, pas trop loin du trou…

— Il n’y a plus de trou, mec ! Pas d’tuyau…

— J’entends quelque chose !

 

Mais rien. Rien que lui et moi. Et la nuit qui devenait obsédante, sans oiseaux, sans enfants, sans rien qui pût me distraire de l’angoisse.

— C’est peut-être le zeppelin, dit John en levant le nez.

Mais ce n’était rien. J’ouvrais la nuit avec la lame d’un couteau à nuit. John parut effrayé parce que je travaillais au monticule maintenant.

— Faute de trou… dis-je.

C’était pas prévu. Il consulta l’écran que Larra proposait. Son visage se crispait dans la lumière verte. Il y avait quelqu’un dans le monticule. Et ce n’était ni lui ni moi. C’était quelqu’un qui avait envie de parler et qui attendait depuis des heures qu’on lui donne la parole, même si la nuit avait peu de chance de satisfaire la compagne qu’il avait amenée avec lui et qui se plaignait déjà d’avoir été enlevée et même violée.

 

— Zavez pas vu ce mec et sa meuf ?

Ilavépavu ! Il avait cette idée de retourner à l’hôtel d’où il était venu pour m’accueillir à la sortie du trou. Je venais de constater que quelqu’un habitait le monticule et que la femme qui vivait avec lui avait été violée selon ses dires.

— Selon ses dires ?

— Ouais. Selon Cédire.

Il marchait à grands pas et je le suivais, me repérant au bruit du gravier qui grinçait comme mes dents dans un rêve prémonitoire dont je n’arrivais pas à me réveiller sans doute parce que j’étais overdosé depuis le départ. Je lui parlais du sas du zeppelin et que j’avais même causé à Roger Russel qui m’avait répondu que j’avais pas à m’soucier de ce qui allait m’arriver malgré moi.

— Roger Russel vous a dit ça ?

— Il me l’a dit, mec !

Il se retourna, exposant son visage noir à la lumière de la Lune. Il me parlait et je l’entendais plus ! Puis il finit par lâcher clairement :

— Vous voyez des choses que je vois pas. C’est sans doute prévu dans la procédure de remplacement. Parlons d’autre chose, si ça vous gêne pas.

— Mais ça me gêne de pas parler du type qui est sorti du monticule ! Et de la femme qui…

— Il est sorti ? Yavait une femme avec lui ? Qu’est-ce que vous savez que je ne sais pas ? Je vais pas dormir cette nuit.

Il reprit sa marche forcée dans la nuit. On croisait des statues à peine phosphorescentes…

— Il y a un tas de choses ici qui se signalent par la phosphorescence, expliqua-t-il. Regardez derrière vous !

Le type du monticule nous suivait. La femme n’était pas avec lui, ou alors elle n’était pas phosphorescente.

— Vous le voyez !

— C’est le type du monticule. Je l’connais pas. J’connais pas la femme non plus.

— Vous la voyez ?

J’marchais à reculons. Le type me faisait des signes.

— Il cherche son chemin, dit John Cicada. Ces types ne connaissent pas la ville. Ils se fient à des étrangers dans votre genre. Ils ont tort.

J’pouvais pas dire le contraire. Il faisait jour quand je l’ai habitée, cette ville ! Sans doute au poste de combat d’un simulateur de situations désespérées. Mes doigts retrouvaient la saveur d’un clavier simplifié à l’extrême pour ne pas compliquer le calcul de la trajectoire.

— Vous vous souvenez de ça, Yougo ? dit John Cicada.

Sa voix trahissait une mélancolie de perdant qui a survécu à des circonstances tangentes. Il ralentissait maintenant, permettant au type qui nous suivait de se rapprocher de notre conversation et de finir par y participer lui-même.

— C’est ce que vous voulez, hein ? dit-il amèrement.

Je voulais rien ! Ça le déphasait pas, ces deux types qui sortent l’un d’un tuyau, l’autre d’un monticule ? Qui était la femme ? Pourquoi ce type l’avait-il violée ?

— Il l’a pas violée, dit John Cicada. C’est moi qui l’ai violée.

— Vous avez violé une gonzesse !

— Ouais. Et vous m’avez remplacé. C’est à vous que ce type en veut. Pas à moi.

Je passais aussitôt devant, soulevant la nuit comme un nageur. Il m’empoigna par le colbac, mais sans me ralentir. Il appréciait peut-être cette accélération constante.

— Il suit mal parce qu’elle traîne, constata-t-il.

 

Qui était elle ? Je m’souvenais pas d’avoir violé une femme pour porter le chapeau à la place du héros. Mais yavait un tas d’choses que j’avais oubliées. C’était même un défaut que je m’reprochais tous les jours. J’avais peut-être assassiné, qui sait ? Mais j’voyais pas John Cicada en assassin et sa victime en sujet à caution. Le viol d’une femme était plus facile à reconstituer, d’autant qu’on pouvait la violer encore.

— Vous violerez personne si ce type n’est pas d’accord, dit John Cicada qui trottinait sans perdre le rythme de ma réflexion.

Je réfléchissais. Ça tournoyait dans ma tête comme si j’avais pas été prévu pour ça ou tout simplement parce que je prétendais prendre une initiative qui n’intéressait plus celui que je remplaçais sans savoir vraiment si c’était un aussi bon boulot que je croyais encore. Mais je voyais pas la femme.

— Vous violerez ce type si c’est ce que j’ai l’intention de faire, dit John Cicada.

D’habitude, le remplaçant ne sait rien de ce qui va se passer une fraction de seconde avant que le remplacé se décide à passer à l’action. John Cicada me prévenait maintenant. Quelque chose venait de changer et ça m’angoissait.

— J’violerai pas un type devant une femme ! plaisantai-je.

C’était pas moi qui plaisantais. C’était lui ! Et ça l’enchantait. Mais il me retenait pas. Au contraire, de petites poussées m’encourageaient à continuer, crevant la nuit avec les bras, la tête la première dans les feuillages, évitant les statues de justesse. Mais rien n’arrivait, surtout pas cet instant magique où l’attente cesse de fomenter l’instant attendu. Même les toits avaient disparu. On n’entendait que le frémissement des oiseaux. Peut-être aussi la coulée d’homme aux prises avec le sommeil baladeur des sans domicile.

— Cette femme vous adorera si vous le violez, dit John Cicada. On en parlait souvent elle et moi. Et il traversait les murs pour nous séparer. C’était d’une violence inouïe. J’avais rompu avec cette espèce de bonheur immobile qui me vouait à la curiosité scientifique et aux considérations esthétiques aléatoires. Personne ne me remplaçait à cette époque. Mais ils vont ont greffé cette mémoire tremblante. Faites un effort, mec ! Avant qu’on arrive à l’hôtel !

 

On n’y arrivait pas. La nuit semblait promettre d’interminables péripéties. Nous courions presque. Le type nous suivait sans perdre une seconde, mais je maintenais la distance qui nous séparait encore de lui et de son destin. Pourquoi on voyait pas la femme ? Qui était-elle si je l’avais violée pour ne pas manquer à mes devoirs professionnels ? Combien y avait-il de statues dans ce jardin de monument aux morts ? J’avais jamais risqué ma vie, même depuis que je remplaçais John Cicada dans les situations difficiles que rencontrait sa nouvelle existence de retraité du système voyage-oubli. On tournait peut-être en rond. J’identifiais les statues sans les reconnaître. John me communiqua alors sa peur. C’était insoutenable. Au-dessus de mes forces. Impossible à comprendre sans plier la réalité à angle droit. Il y avait une fombre nouvelle dans la fibre exogène qui nous reliait. C’était ça, le progrès, et il en savait plus que moi sur le sujet, parce que j’étais trop vieux pour l’avoir connu enfant.

— Faut s’manier si on veut arriver avant la fermeture, s’inquiétait-il. J’ai pas envie de dormir à la belle étoile. Vous le violerez ensuite.

— Après quoi, John ? Après quoi !

Je regardai en arrière. Rien n’avait changé. Et la femme n’apparaissait pas. Il n’y avait peut-être pas de femme.

— Il n’y en a jamais eu, dit John Cicada.

— Vous ne l’avez pas violée ?

— VOUS l’avez violée, Yougo !

C’est fou c’que j’oublie ! Et le type nous courait après comme si rien ne le menaçait. John trafiquait mes circuits ajoutés. Il manipulait l’acide base avec une dextérité qui n’appartenait qu’à DOC, le type qui m’avait sauvé la vie dans des circonstances aussi peu claires que véridiques.

— MAIS JE SUIS DOC MEC !

Il était ce qu’il voulait au moment où le système allait procéder au remplacement en un tournemain. Les signes avant-coureurs de multiples cross-over me rendaient sournois. Je rusais même avec la nuit, sans aucune chance de la tromper, mais elle boulottait en haletant, comme si j’étais pas loin et que je maîtrisais au moins le sens à donner à ses pitreries comportementales.

— Arrêtons-nous ! cria enfin John Cicada.

Je stoppais net, provoquant une apnée de la nuit.

— J’en peux plus ! dit-il en crachant des glaires.

Il avait quelque chose à me dire, mais c’était pas lui qui le dirait. Le type s’était arrêté à quelques mètres…

— Combien ? Dix ? Vingt ?

— J’sais pas. C’était difficile de le calculer en pleine nuit. Je pouvais voir son visage serein, mais traversé de douleurs respiratoires. On souffrait ensemble. John souriait entre deux spasmes. J’étais le seul à saisir le tragique de la situation. Mon contrat garantissait fermement que j’étais à l’abri de la mort si John venait à mourir. Mais rien sur le type qui revenait de quelque part. Rien sur la femme non plus. Le trou de mémoire parfait. Un crime contre la tranquillité des jours de repos où j’étais moi-même remplacé des fois queue. Qu’est-ce que ce type avait à voir avec mes dimanches ? Il claquait des doigts pour maintenir la femme à distance. J’hallucinais par intermittence, croyant la voir puis reconnaissant aussitôt mon erreur à voix haute, comme si je lui devais quelque chose, à ce type qui sortait de nulle part, mais qui était exactement à sa place.

— Vous avez au moins compris quelque chose, murmura John Cicada.

Il m’offrit une main secourable et me tira de la nuit qui chuinta comme un égout. Nous ne faisions qu’un maintenant.

— Vous allez me trouver importun… commença le type.

Pourquoi ne finissait-il pas cette phrase qui avait un sens de toute façon ?

— C’est pas elle que j’vais violer ! m’écriai-je brusquement.

— Je sais, dit-il tranquillement.

Il m’agaçait déjà. Il commençait par cette attitude nonchalante qui détruit mes assises. Je vacillais, ivre de plaisir avant même d’avoir touché à lui.

— Avec quoi me toucherez-vous ? demanda-t-il.

Avec rien ! J’avais rien pour toucher ! Même dans le noir obscur de la nuit ! Il savait ce que je savais ! John aussi savait et il ne se manifestait pas. J’étais seul et elle m’observait. Mes liquides suintaient.

— Vous êtes vraiment un pauvre type, John ou qui que vous soyez ! dit-il.

Qu’est-ce qu’il attendait pour me faire des reproches et finir par me menacer d’un procès ? Je voulais voir la femme. C’était p’t-être pas elle après tout !

— C’est elle, mec, dit-il encore. Ça d’vait finir comme ça…

— Comme quoi, man ! ¡Dímelo !

— Ya longtemps que j’dis plus rien si c’est pas franchement utile, mec. Ça t’f’rait chier de savoir qui je suis-je, hein ? T’en sais rien parce que t’es que l’remplaçant et que j’vois aucun inconvénient à m’expliquer avec le remplaçant de celui qui est la cause de mon malheur…

— Ya plus d’malheur sur cette Terre, mec ! Yen a plus !

— C’est pas un produit d’mon imagination, mec. C’est la réalité. Tu m’violeras pas parce que Frankie-la-queue finit ses jours dans un bocal à des années-lumières de la réalité. Et j’t’enculerai pas parce que Bernie-le-frimeur est allé se vendre ailleurs que dans cette merde d’existence. Pas d’queue, pas d’viol ! Et pas d’cucul, pas d’enculade réciproque ! On est mal barré tous les deux. Mais si tu veux, je peux la forniquer et même l’enculer sans que ça change rien à ce qui va s’passer ensuite si c’est ce que John Cicada a décidé d’infliger à nos existences de minables au service de l’inutile et du recommencement. Tu piges, mec ?

 

J’pigeais. Il avait même pas besoin de la tirer de la nuit comme d’une manche qu’il aurait jouée à pile ou face avec un malade de l’idée du chômage comme moi. Mais elle apparut, nue et ficelée selon le kinbaku, trottant à la verticale sur la pointe des pieds, prête à accepter l’épreuve que j’avais conçue pour elle du temps où je remplaçais personne. Elle n’avait pas changé, la Sibylle.

— T’es qu’un sale Yougo ! lança-t-elle.

Je l’étais. Même que j’m’en souvenais. Mais j’ai jamais été musulman.

— Elle a pas dit ça, dit le type. Elle est à moi maintenant.

— Je suis à lui, confirma-t-elle.

Pisque j’étais plus concerné, j’pouvais retourner à l’hôtel, non ? Je fis un quart de tour pour pas les perdre de vue. Une statue ruisselait dans mon dos. La Sibylle s’approcha, seins tendus à l’extrême.

— T’as pas changé, mon John, dit-elle.

Elle sentait l’herbe verte.

— Qui c’est, ce type ? lui demandai-je comme si on s’était jamais séparé et qu’yavait pas d’enfants entre nous.

— Un type, dit-elle. N’importe quel type. Peut-être le mâle de tes enfants.

— Merde ! C’est dégoûtant !

Mais elle n’était pas là pour parler du passé. J’étais au service de l’Urine Extrême et elle était Métal. Je sortais d’un tuyau et elle avait habité la terre en attendant que je devienne quelqu’un. Elle était en fusion blanche si on regardait bien entre les jambes.

— Pauvre Johnnie ! dit-elle en caressant mes trous. Ils t’ont pas raté. Qu’en pense Sally Sabat ?

— Elle sort plus la nuit.

— Avec qui sortirait-elle si tu n’es plus rien ? Imagine qu’elle ne dort pas en ce moment…

— J’imagine rien, Sibylle ! Pas avec toi.

Le type renifla comme s’il avait maintenant besoin qu’on s’occupe de lui.

— Il t’a violée ? demandai-je.

— C’est tous des minables, dit-elle.

Ma main parcourait les nœuds d’un karada qui atteignait la perfection parce qu’elle était faite pour ça. C’était pas juste qu’un jeu avec elle.

— T’as pas idée, dit-elle. Qu’est-ce qui te fait le plus souffrir ? Comme d’hab ?

Elle m’entraînait dans la nuit. Nous finirions seuls dans un endroit secret. Mais le type nous suivait, marmonnant parce qu’il était pas d’accord. De temps en temps, j’apercevais les lumières de la ville et il se retournait pour ne rien perdre de mon angoisse machinale. La Sibylle se laissa écarteler dans l’ombre, alors que je ne voyais plus rien d’elle ni des nœuds qui tourmentaient sa conscience. Le passé revenait par ondée chaude et acide. Je rencontrais des lèvres sans reconnaître les siennes.

— C’est bien, dit le type. Continuez, John. J’aime ça.

 

Et je continuais. J’avais tout perdu en quelques secondes d’inattention. Il n’y avait plus que la nuit et le glissement à l’intérieur du tuyau. J’allais bientôt recevoir la terre en plein visage, enfin prêt à en mordre les saveurs digitales. Mais le tuyau se resserrait. J’étais au bord de l’asphyxie. J’eus une crise de claustrophobie qui me déchira comme un cri. J’appelai !

— Hé ! Mec ! Pas si fort ! On va nous entendre !

John était revenu de je-ne-savais-où. Il enfonçait la corde dans sa poche.

— C’est rien, mec ! On s’amuse, c’est tout !

Il me montra le porche de l’hôtel. Un type nous attendait. Il portait un uniforme aux boutons parfaitement astiqués.

— J’ai retrouvé votre petit chien, me dit-il en arrivant sur nous.

Il connaissait même pas la race hyperconnue de ce petit chien-chien qui réclamait son no-nosse en su-sucre comme tous les soirs à cette heure.

— J’suis désolé, m’sieur Cicada, mais Madame lui a marché sur la patte et j’sais vraiment pas c’qu’on fait aux chiens-chiens dans ce cas.

— Elle est partie ?

— J’crois bien qu’oui, m’sieur…

— Elle est partie, dis-je à John Cicada.

Il le savait déjà.

— C’est kiki ce chien-chien ? demanda-t-il.

— C’est Régal, dis-je en déposant la bête sur le parapet couvert de fleurs qu’il se mit à renifler.

— Régal Truelle ?

— Lui-même.

— Je croyais queue…

Il ne termina pas. Le sas contenait d’autres humains farcis de chiens. Ce qui impliqua d’autres conversations anodines.

 

Pablo Montalban nous attendait dans le hall de l’hôtel. Il pouvait être une heure avant le lever du soleil. Avant d’entrer dans le sas de sécurité, John Cicada avait reniflé l’air acide de la cité, remarquant que les combats s’éloignaient depuis une bonne semaine. Il déposa un mollard sur l’enjoliveur d’un char d’assaut, voyant Pablo Montalban assis dans le petit salon carré qui jouxtait le bar américain.

— Ils sont fortiches, les Amerloques, question bar, dit-il dans le sas.

Il bifurqua brusquement avant que la voix de crécelle de l’Espagnol nous parvînt comme une invitation à remettre le sommeil à plus tard. J’avais déjà commandé un machaquito et mes fesses venaient de se poser sur un tabouret. Mes genoux se calèrent contre le bar en cuir de rhinocéros. Le serveur m’indiqua que l’Espagnol attendait depuis deux bonnes heures. Il avait lu les nouvelles du jour en anglais et fumé deux cigares cubains.

— Qu’est-ce qu’il a bu ? demandai-je.

— Comme vous, mais du dulce. Moi aussi je préfère le dulce.

John Cicada prit place en face de Montalban, calant ses grands pieds sur la table où les verres de l’Espagnol côtoyaient une boîte de cigares et une paire de lunette à grosse monture noire. Ce dernier parlait sans provoquer de grimace sur le visage impassible de l’Américain.

— Il est américain, ce héros ? demanda le serveur sans cesser d’essuyer ses petites cuillères qui tombaient l’une après l’autre dans un panier d’osier tressé.

Je commandai un autre verre. Sur l’écran, un magicien faisait apparaître des cartes dans les poches d’un lapin déguisé en horloger. J’avais plutôt envie de roupiller et ça m’aidait pas vraiment de siroter de l’anis étoilé. J’avais envie d’un de ces cigares. Le serveur me proposa des cigarettes en papier russe ou chinois, il savait plus. Une caisse était tombée dans la cour de service de l’hôtel et le patron avait eu cette idée de revendre le contenu aux clients de l’hôtel qui se plaignaient du manque de petits plaisirs. C’était pas les vacances, mais l’hôtel était plein de types comme moi qui attendaient quelque chose, mais on savait pas quoi.

— En tout cas, dit le serveur, c’est pas des femmes qui s’font attendre.

Il semblait regretter ce commerce, plongeant ses mains dans l’eau bouillante qui moussait dans l’évier. Son regard me questionnait au sujet des femmes.

— J’suis venu avec une femme, dis-je pour mettre fin à ses illusions.

— Ah oui ? Laquelle ?

Il devenait indiscret, le larbin. Je lui rappelai que j’étais le client de la chambre 1954. 19e étage, 5e couloir, porte 4, juste à côté du monte-charge qui f’sait un bruit d’enfer chaque fois que mes yeux se fermaient. Se souvenait-il de ce type qui n’arrêtait pas de se plaindre pour des « riens » comme disait la direction de l’hôtel ?

— Tout l’monde se plaint, m’sieur !

— Vous vous plaignez, vous ?

— J’aime pas l’hiver.

J’avais oublié le froid et ses effets sur mes joues. Mais à l’intérieur de l’hôtel, la nudité me gênait pas tant que les fillettes jouaient pas à cache-tampon. Je portais en collier les perles noires de la Compagnie des Ôs. J’étais John Cicada le Yougo, le remplaçant du seul et véritable John Cicada qui s’entretenait avec un flic espagnol dans le petit salon carré éclairé de côté par l’ambiance feutrée du bar américain. Je savais rien d’autre, pas même où était Sally Sabat ni avec qui elle était, si elle se contentait d’être au lieu de profiter des circonstances que j’imaginais fascinantes.

— Les filles ne manquent pas, précisa le serveur.

— Sauf si on a plus les moyens de compter, dit un client.

Je reconnus Kol Panglas. Il était tel que l’imaginaient les journaux de l’époque : court sur pattes, carré aux hanches et étroit d’épaules, le bras court et le nez gras, quelque chose de pas clair dans le regard et une langue qui n’arrêtait pas de lécher les ombres qui l’approchaient.

— J’ai paumé ma carte de crédit, raconta-t-il d’une voix rapide. Mais j’suis connu ici. On m’fait confiance…

— Pour sûr, m’sieur Panglas ! s’écria le serveur comme si on venait de lui marcher sur les orteils.

La connivence consistait en une série de doubles scotches servis dans des ballons que le magistrat reniflait en expert.

— Vous êtes le Yougo ? me demanda-t-il. J’ai entendu parler d’vous…

Et il ajouta en pinçant les lèvres :

— Comme tout le monde.

Je m’inclinai deux fois. Il me salua avec l’index et retourna dans son verre. Le serveur haussa les épaules et me montra l’ardoise. Il y avait longtemps que Kol Panglas avait perdu sa carte de crédit. J’ajoutai un zéro du bout d’un doigt trempé dans l’anisette.

— Faites pas ça, mec ! s’écria silencieusement le serveur.

Il approcha sa trogne dégoulinante de sueur :

— C’est sérieux, les dettes, mec ! Tout l’monde paye pas cash comme vous, m’sieur !

J’en profitai pour augmenter ma facture et commandai un cognac espagnol en hommage discret à Montalban qui continuait d’expliquer des choses que John Cicada semblait prendre au sérieux. Y avait-il la guerre en Espagne ?

— C’est pire qu’ici, dit Kol Panglas. J’en viens. J’peux vous en parler si vous voulez. On s’est pas déjà vu quelque part, vous et moé ?

Je fis signe au serveur de lui offrir un cigare de ma part. Du coup, le magistrat se déplaça pour me toucher d’aussi près que le permettaient mes prothèses briquées à mort. Il en caressa le métal, doutant déjà que j’étais un adepte fiable. Je sentais trop la pisse. Il inspecta mes poches directement reliées aux reins. J’en avais une de chaque côté et l’urine suivait des chemins compliqués de coupe-circuit électromagnétiques. Il cherchait la marque, des fois que ça soye du Chinois. Mais c’était du Russe amélioré au Venezuela par la diaspora iranienne. Il apprécia.

— J’ai pas les moyens, dit-il en allumant le cigare qu’il n’avait pas cessé de palper entre ses doigts gras d’olives et de tortilla.

— Faut cotiser à la Compagnie des Ôs… commençais-je.

— Vous avez remarqué le calme de John Cicada qui semble apprendre des choses sans la moindre surprise ? Que sait-il que nous ne savons pas ? J’ai été chercher cet excellent limier en Espagne. Il le fera parler…

— Pour l’instant, il n’a pas dit un mot, constatai-je. Je venais de sortir du trou…

— Il a toujours cédé à ce genre de pression…

— Je sais pas quoi penser du retour de la Sibylle…

— Chut ! Écoutez ! gémit Kol Panglas.

J’entendais les battements de son cœur. Le type souffrait d’une sérieuse arythmie. Il sentait le goudron et le fond de verre. Mais il portait des fringues de qualité et son parfum n’était pas étranger au bon goût. Il me relâcha.

— Vous avez entendu comme moi ! s’écria-t-il.

Il prenait aussi le serveur à témoin, serrant ce poignet qui refusait pas l’offrande. John Cicada ne m’avait fait aucun signe depuis qu’il était entré dans le petit salon carré. Pas un regard, rien. Je montrai ma poignée de terre au serveur qui me demanda ce que je comptais en faire. Kol Panglas souleva sa manche pour régler le volume. Son avant-bras saignait encore. La greffe était fraîche. Une veine palpitait dans l’appareillage. J’avais aussi un truc de ce genre, mais beaucoup moins transformant. Le serveur limitait ses achats à la décoration symbolique de ses zones érogènes. Il pouvait pas tout montrer, parce qu’il était en service, mais, comme il me proposait de le constater, il mettait le prix.

— J’ai pas envie de me foutre de ma propre gueule, expliqua-t-il.

 

De temps en temps, le sas de sécurité s’ouvrait pour laisser le passage à une patrouille en armes qui inspectait les lieux avec des torches électriques. Un sergent m’examina longuement à cause de la motte de terre. Il y enfonça un doigt prudent, laissant à son cerveau le temps de comprendre ce que le doigt comprenait en ne trouvant rien de suspect. Il acheva son exploration par un sourire engageant.

— Vous reboucherez l’trou, me dit-il.

Je me mis à repétrir la terre qui perdit encore une part de son humidité relative. Les soldats revenaient satisfaits de leur tournée, ramenant des restes de repas dans une écuelle et quelques fonds de verre et de bouteille dans un bidon-don-don.

— C’est-y pas John Cicada que j’vois là ? demanda un soldat en me regardant d’aussi près que le lui permettait les usages.

— C’est pas John Cicada, dit le serveur, mais c’est tout comme !

Il pointa son doigt mousseux vers la baie vitrée qui nous séparait du petit salon carré. Montalban nous voyait dans un miroir. Et on le voyait aussi. Seul John Cicada s’adonnait à des exercices de tranquillité bornée par la prudence et la crainte. Son cigare grésillait dans le système d’écoute à distance que Kol Panglas déclarait au sergent dans le secret d’un message codé. Le serveur avait aligné les verres correspondant au nombre d’hommes de la patrouille moins un qui buvait pas parce que la soif foutait la pagaille dans son système urinaire. Il se contenta d’aspirer une bouffée en pointant ses lèvres mouillées que le cigare approcha deux fois avant de revenir sur son support publicitaire.

— Vous êtes un sacré type ! clama le sergent après une gorgée qui pétilla un moment sur sa langue avant de disparaître dans les acides.

— Qui ? Le Yougo ? fit le serveur.

Le sergent se frotta le nez avec le dos gris de son index.

— On sent tous la graisse de nos fusils, ici, dit-il en me flattant le cou. Ça vous gêne, c’te odeur qui sent aussi le feu et l’acier chauffé à blanc ?

— Vous aimez pas les Yougos ? demanda le serveur.

Il s’amusait de mon tremblement. Le sergent recula la culasse et me fit constater que les douilles étaient en fer ordinaire, celui dont on fait les pelles. Je lui parlai aussitôt du trou dans le tuyau…

— Un trou dans un tuyau, scanda-t-il, c’est un tuyau percé !

Il comprenait pas. Le serveur se marrait. Kol Panglas affinait la réception, tenant un petit bouton rotatif entre ses gros doigts.

— Nous avons fait le voyage ensemble, dit-il sans cesser d’écouter ce que disait Montalban derrière la baie vitrée saturée de plantes vertes.

— Vous avez voyagé avec lui ? me demanda le sergent.

Je répondis que oui parce que je supposais que Kol Panglas avait parlé de moi. Il releva la tête sans laisser paraître son étonnement.

— Ya un zeppelin au-dessus de la ville, dit le sergent au cas où on soye pas zau courant.

On entendait pas les Daimlers parce que le sas de sécurité ne laissait rien filtrer. Le sergent nous imposa pourtant une minute de silence pour se rendre compte de l’efficacité du système Intérieur-Extérieur. Kol Panglas baissa promptement le son, mais nous eûmes le temps d’entendre Montalban qui proposait à John Cicada de visiter le Musée des Faits Majeurs de l’Histoire Récente. La minute s’acheva par un toast aussi assourdissant que joyeux. J’avais plus envie de rire et ma soumission idéologique n’en parut que mieux vécue. Kol Panglas s’en félicita bruyamment.

— Il a eu le mal de l’air là-haut, dit-il en me piquant les seins avec une substance importée d’Andalousie.

— Vous avez voyagé en zeppelin ! fit le sergent en grimaçant.

— Comme vous l’dites, mec ! s’esclaffa le serveur.

Le sergent se redressa pour vaincre sa timidité maladive. Il confessa que les voyages en zeppelin lui filaient la mélancolie.

— Faut dire que chaque fois que j’suis monté là-dedans, c’était en mission et que j’avais du souci à me faire vu que j’montais à pied comme tout le monde et que j’redescendais en parachute par l’intermédiaire d’un tuyau…

Kol Panglas pressa sa main contre ma bouche, comme si j’étais sur le point de vomir sur le comptoir. Mais j’simulais comme il me le conseillait.

— J’étais tellement groggy, continua le sergent, que j’voyais des mecs sortir de terre la bite à l’air et bien brandie ! Seulement voilà, j’trouvais pas la femme !

— Le mouton est un animal… !

— À poil laineux ! À poil laineux ! À poil !

C’était parti pour une fin de nuit arrosée à l’huile de vidange. Kol Panglas me fit signe qu’on avait plus rien à foutre ici. Je le suivis. Il marchait devant moi. J’entendais la voix de Montalban, mais on pouvait plus voir John Cicada. On monta.

— Tapez 1954, dis-je. Le calculateur se trompe jamais.

— Pffffuiiit ! fit Kol Panglas en voyant le palier s’éclairer automatiquement à l’ouverture des portes de l’ascenseur.

Cette fois, il me suivit. La chambre 4 est équipée du système HD de protection des témoins. J’attendais depuis des mois…

— Des années ! dit Kol Panglas.

Il entra le premier et se servit dans le minibar. Sa bouche s’ouvrit toute ronde en expirant les bulles glaciales qui se déposèrent sur mon visage.

— C’est pas un jeu, dit-il.

J’savais pas bien s’il s’adressait à moi ou à ces correspondants. Il continua :

— Quelque chose a foiré quelque part. On sait quoi et où. On sait un tas d’choses sur ce sujet délicat. On sait même ce que ça peut coûter en crédibilité.

J’acquiesçai comme si j’étais qualifié pour apprécier le traumatisme social et économique. Il poursuivit :

— Dans un an, la moitié de la population sera atteinte. Il restera plus que l’autre moitié pour trouver une solution. Un an de plus et ce sera 80% de contaminés. Et 20% pour y penser. Dans trois ans, il ne restera plus personne pour y réfléchir et on continuera d’aspirer au bonheur sans se douter qu’on sera tous en train d’agir pour le malheur de tous. Savez-vous de quoi je vous parle, Yougo ?

— De Régal Truelle ?

— Bingo, mec !

Yavait plus qu’à trinquer en attendant que le jour se lève.

— Vous verrez que c’est que de la poussière, dit Kol Panglas. Le vent nous en amène quelquefois et on ouvre la fenêtre pour en prendre un peu comme tout le monde. C’est une maladie chronique. Vous êtes malade, Yougo ?

— J’ai jamais été malade, m’sieur. C’est pour ça que j’suis passé devant tout l’monde à la Compagnie des Ôs. Même que…

— Tout l’monde est malade ! J’suis malade moi ?

— J’sais pas, m’sieur…

— Ya un moyen de l’savoir, mec.

Il ouvrit la fenêtre. La nuit était encore tranquillement posée sur le dos de la ville.

— Vous reniflez pas l’odeur du sexe assouvi, Yougo ?

J’reniflais rien, à part l’odeur des poubelles et celle de la crasse du tramway, mais j’étais pas un chien, moi.

— Ya trente ans que j’renifle, dit Kol Panglas. Vous connaissez des filles ? J’veux dire : plus de deux prêtes à s’laisser faire sans appeler la police ?

J’en connaissais qui s’laissaient faire. Mais des qui s’plaignent pas, j’en connaissais qu’une. C’était peut-être la même.

— C’EST toujours la même, Yougo !

Elle était dans le lit. Dans MON lit. Même qu’elle était pas seule.

— Pisque j’te dis qu’Alice Qand est un mec, mec ! dit Sally Sabat qui émergea des draps.

Elle voulait dire que si c’était un mec, elle commettait rien contre le Koran et la Bible réunis. Mais moi je lui disais que le mec, ça aurait dû être moi. Et le mec qui était dans mon lit continuait de lui proposer l’amour comme si j’étais pas là.

— Tu vois ? dit-elle. Tu reconnais toi-même que t’es pas là où tu devrais être…

 

La lumière s’éteignit. Un néon extérieur éclairait le visage endormi de Kol Panglass. Il avait l’air serein. Je voyais pas le lit et ce qu’il contenait. J’étais assis dans un fauteuil connecté au système par un liquide. Je communiquais avec des tas de gens qui s’intéressaient à moi parce que je portais un fardeau que rien n’expliquait à part la nécessité de gagner ma vie pour pas la rater complètement. L’écran avait du mal à contenir ces effervescences. Des hologrammes à bon marché remplaçaient tout ce qui manquait à mon corps pour être celui d’un homme parfaitement ordinaire, mais avec des capacités sexuelles presque hors du commun. J’hallucinais un max grâce aux nouveautés du catalogue mis en réseau par les marchands de sommeil éveillé. J’étais de ceux qui avaient réglé leurs comptes avec le somnambulisme et autres parasomnies de l’émergence pharmaceutique. Mais j’étais seul, mec ! J’sais d’ailleurs même pas pourquoi je m’adresse à toi et pas à elle. Elle, je la connais, tandis que je sais pas d’où tu sors. Et puis pourquoi un mec ? Kol Panglas avait peut-être raison : j’étais une tante ou plutôt je l’étais devenu à force de me branler devant l’écran géant du Mado’s, un trip à la noix qu’on pouvait pas rater si on roulait un peu pour se désénerver. Mais cette nuit-là, on était presque à la fin du voyage rêve-temps et je surveillais l’apparition du soleil entre les tours dont les baies vitrées commençaient à s’éclairer. J’ai toujours eu un mal fou à me réveiller de l’insomnie. Ça m’fait mal aux doigts et je peux plus rien attraper sans casser quelque chose. Les gens s’évanouissent dans leurs photos, les mots se coupent comme des mains, j’entends des voix qui me conseillent d’en finir et le soleil se met alors à cracher comme un lama sur tout c’qui bouge. Dehors, les mécanismes de la survie reviennent imposer leurs idéaux aux doubles que je vois descendre la rue avec un empressement et une exactitude d’insecte au travail de la terre. Je descends pas. J’attends qu’on ouvre. Ou qu’on montre son gros visage encore rêveur entre le drap et le coussin. C’est toujours comme ça qu’elle réapparaissait, qu’elle me revenait.

 

— T’es vraiment pas à ta place, Johnnie ! dit-elle en s’étirant. Ça sent même pas l’café !

Elle se lève pas, s’enroule encore dans le drap, mord le coussin avec une joie contenue. J’ai pas bougé de mon fauteuil. Kol Panglass dort comme si rien ne commençait à arriver. Je vois aussi Alice Qand qui enfile du caoutchouc et me propose le fouet en exhibant sa chair entre les jambes.

— Te gêne pas, Johnnie, dit Sally Sabat qui s’enfonce dans le lit. J’aime ce mec comme si je l’avais imaginé pour toi. Réveille le vieux avant qu’il claque dans son sommeil.

La queue d’Alice Qand explorait les possibilités de plaisir sans amour. Je secouais Kol Panglas pendant qu’il en était encore temps.

— On a un rendez-vous avec le BV, dit-il sans vraiment sortir du rêve. Habillez-vous, John. On a plus beaucoup de temps.

Je m’arrachai aux liquides, provoquant ce bruit de succion qui fait dire à Sally Sabat que tous les matins, j’air l’air d’un bonbon collant qu’on dépiaute. Alice Qand rit joyeusement sans cesser de tremper sa queue dans les liquides qui bornent mon existence d’homme foutu d’avance.

— Vous allez manquer votre RV, Kol ! crie-t-elle dans le micro.

Il se redresse en étirant ses gros bras vers le ciel. Une odeur de cigare envahit les lieux. Où sommes-nous ?

— Aidez-le à choisir des fringues pas trop voyantes, dit-il aux « femmes ».

Elles se rencontrent devant le paravent et se félicitent d’avoir trouvé le sommeil en même temps. Je suis arc-bouté sur le levier du percolateur. Rien ne sort, à part la vapeur qui mouille mon visage et mes mains.

— T’as pas mis l’café ! s’écrie Alice Qand qui recommence à jouer à la petite fille qui a mal au cul à force de pénétrations mécaniques.

Je mets l’café en riant. Elles rient aussi. Kol Panglas ne rit pas et déplie ses vêtements pour en examiner les plis.

— L’une de vous veut-elle bien repasser mes fringues sans multiplier les plis ? dit-il en s’approchant du percolateur.

Il me branche tout de suite au tuyau. Il est toujours bienveillant si je râle pas à cause de la montée en puissance des caresses. Je lui sers une tasse brûlante. Il y trempe des lèvres nerveuses comme des ailes de mouche.

— On a rendez-vous, John et moi, avec le patron du Simulateur d’Ego. La journée sera longue, mes amies. Ne nous attendez pas pour déjeuner. On mangera sur le pouce en pensant à vos p’tits avantages !

Il les tripote et elles se marrent.

— Vous êtes prêt, John ?

 

Pas prêt. Je frotte ma chair au percolateur qui m’vaporise. Je me sens sale tous les matins au lieu d’enfiler mes bottines et de courir retremper mon acier dans les forces du travail et de l’emploi. J’ai pas d’avenir. J’en ai jamais eu. J’ai une crise et personne s’en aperçoit.

— C’est du vent tous ces trucs qu’on leur donne pour qu’ils aient l’air de pas en vouloir à tout le monde, dit Sally Sabat.

Kol Panglas sait bien que c’est du vent ! On leur fait des trucs aussi. On fait pas que leur donner des trucs ! C’est compliqué, la guérison à tout prix, alors qu’ils pourraient vivre simplement en marge du système qui intégrerait leur coût dans le budget de ceux qui ont la chance de pouvoir cotiser aux Pompes funèbres. J’étais d’accord avec eux, mec.

— Qui c’est, ce mec ? demande Alice Qand.

Elle le sait bien, qui sait ! Elle minaude parce qu’elle a échappé à la pendaison en Iran du temps où elle soignait les arpions des mollahs.

— Arrête ton char ! dit Sally Sabat que j’amuse malgré tout.

Pourquoi on a pas dormi ensemble cette nuit ?

— Parce que t’étais pas là ! rit-elle.

— J’suis arrivée avec à peine une minute de retard, hein, chérie ! minaude encore Alice Qand.

Kol Panglas attend qu’elle finisse de repasser le dernier pli, celui qui donne à son cul des allures de façade dorique. Il a de petites jambes craquelées avec des gros genoux dont les rotules se font face. Comment il peut marcher avec ça ?

— Vous préoccupez pas, jeune homme ! Je marche parce que je sais où je vais. Prenez-en d’la graine !

 

Il avait raison, le vieux Kol. Je savais pas où j’allais parce qu’on me demandait d’aller où allait John Cicada et ce, depuis le début des hostilités, 24 heures sur 24, pas une de moins. J’étais connecté à mort avec quelqu’un que je connaissais pas et qui refusait de m’en dire plus. Il avait eu une enfance heureuse. Moi pas. C’était peut-être un problème à soumettre à la Compagnie des Ôs… Une incompatibilité a vite fait de vous mettre sur la paille. C’était lui ou moi que Kol Panglas amenait au Centre des Simulations Possibles ? Le vieux secoua une tête fatiguée. Il avait dormi sur le mauvais côté et sa circulation sanguine avait du mal à reprendre le sens de la verticalité ambulante. Il s’exerçait contre le mur, étirant un dos qui refusait de se déplier. Les filles se marraient en trempant leurs biscottes.

— T’as assez pris d’caféine ! dit Sally Sabat.

Elle parlait d’moi. Alice Qand prenait pas d’caféine à cause de son priapisme programmé par erreur en pleine prise d’hormones féminines. Elle aimait pas en parler. Paraît qu’c’était incurable et qu’elle en mourrait si elle se ménageait pas des combats politiques entre les parties de plaisir.

— C’est ça ! dit Kol Panglas. Filons !

 

On descendit. Dans l’ascenseur, et en présence de femmes qui allaient prendre un bain aux Thermes Jouissance-Mort, il s’appliqua à ajuster ma tenue aux circonstances. Elles comprirent qu’on sortait, mais la légèreté de mon péplum les étonnait et elles se mirent à parler des conséquences des différences de température ambiante sur le moral des amants d’un soir. Kol se contenta de les remercier parce qu’elles s’écartaient pour nous laisser passer. Elles descendaient au sous-sol, précisèrent-elles. Le hall nous accueillit dans un air brûlant parcouru d’agitations glacées provenant du sas qui n’arrêtait pas de s’ouvrir et de se refermer dans l’affluence. Le Centre des Simulations ouvrait à dix heures. On avait déjà un quart d’heure de retard. Kol s’impatienta devant la foule que j’hésitais à pénétrer dans le sens de la sortie. Accoudés au bar, Montalban et John Cicada continuaient de se renseigner mutuellement sur des sujets dont j’avais pas idée. Le serveur nous fit signe qu’on avait oublié quelque chose la veille. Qui ? Kol ou moi ? John Cicada se retourna pour nous saluer et la main de Montalban nous invitait à prendre place sur deux tabourets qui avaient accueilli des filles. Ils étaient encore chauds. Nous entrâmes dans le bar américain.

— Vous avez l’air tout à fait bien, me dit Montalban.

— Il l’a toujours été, dit Kol sans cacher l’irritation que provoquait chez lui ce genre de remarque qu’on attend pas d’un étranger.

— Le Yougo est un bien précieux, fit John Cicada.

Il était légèrement gris et se tenait la tête, les coudes sur le zinc, les soulevant chaque fois que le serveur essuyait sa bave frémissante.

— On est pressé, dit Kol sans s’asseoir sur le tabouret dont Montalban tenait le petit dossier métallique. On est en retard si ma montre n’avance pas. Vous venez, John ? Le Yougo vous remplacera.

John leva sa triste carcasse et se laissa pousser dehors. Montalban avait émis un petit rire narquois. Rien de probant, mec, mais ça me faisait froid dans l’dos. Kol et John disparurent alors dans la foule au-dessus de laquelle le sas tournoyait sans arrêt. Ils devaient être dehors quand Montalban cessa de se marrer à mes dépens. Il finit par dire :

— Drôle de mec, ce Cicada.

Puis il approcha son visage graisseux :

— Vous en savez peut-être plus que lui, hombre

J’en savais rien, moi, si j’savais plus ou si j’valais pas l’déplacement.

— Paraît qu’vous vivez avec deux femmes… continua-t-il.

— C’est elles qui vivent avec moi.

— Ça doit pas être facile tous les jours. J’veux dire : deux gonzesses sous le même toit et rien ailleurs pour changer d’air…

— Qu’est-ce que vous en savez ?

J’étais pas à la hauteur. J’me fatiguais pour rien. Cette manie que j’ai de chercher à lutter alors que je pourrais très bien aller voir « ailleurs », justement. Mais il avait raison, l’Espingouin : j’avais rien ailleurs, à part ceux que j’avais pas envie de revoir parce qu’ils avaient foutu ma vie en l’air à force de penser que j’en ferais rien. Je m’sentais fatigué de nouveau. J’arrivais pas à sortir du trou, mec, parce que j’avais pas le bon tuyau. Montalban me proposait des miettes de pain comme à un oiseau. Je reluquais le verre de John Cicada comme si j’y avais pas droit. Le serveur me regardait d’un air inquiet. Il quittait pas la proximité du téléphone, une antiquité à cadran rotatif qui m’donnerait le temps de faire ce que l’endroit et les gens m’inspireraient quand j’aurais plus rien à espérer.

— J’enquête sur un meurtre commis par votre ami Frank Chercos… commença Montalban.

Il était bourré d’olives et de fèves. J’voyais pas qu’avec lui on était forcément en Espagne et qu’il était maître des circonstances parce que le système soutenait ses thèses judiciaires dans les Universités ibériques. Il avait pas l’air d’un taureau, plutôt d’une chèvre qui monte dans les arbres pour en bouffer les dernières feuilles. J’étais cet arbre, mec, et ça m’enchantait pas.

— Frank Chercos n’est pas mon ami, dis-je en acceptant quelques gouttes tombées d’un verre que je venais de fracasser dans l’énervement et la paralysie. On raconte que c’est vous qui l’avez flingué sur un quai de gare. C’est le fifils à John Cicada. C’est pas moi qui vous tuerais, caracol !

Il aimait les insultes, ce type. Les gouttes de sueur de ses sourcils lui tombaient directement dans la gueule. Il la rentrait, cette langue ! Elle semblait capter mes hormones à distance. Je pouvais pas voir les yeux à cause des lunettes noires où la sueur laissait en tombant des traces verticales et cristallines.

— Vous en savez plus que moi, dit-il.

 

Comme si c’était possible. À l’époque, je jouais à la marelle avec des filles de mon âge parce que leurs pieds nus m’inspiraient des désordres mentaux qui allaient, selon les responsables de mon éducation, me jouer plus d’un tour au moment de décider comment je me sortirais de ces situations délictuelles.

— J’suis qu’un remplaçant, insistai-je. J’suis même pas programmé. J’ai qu’ma mémoire et mes emmerdes. Rien d’autre, poli !

— Vous êtes programmé pour le sortir de toutes les situations qui pourraient changer le cours de son existence ! Pour qui me prenez-vous, pato !

Il avait frappé le zinc du plat de la main. Le serveur se contenta d’un « ¡olé ! » qui fit sourire l’Espagnol. J’avais jamais vu autant d’Espagnols de ma vie. En fait, j’en avais jamais vu.

— Et papa ? Hein ? Et papa ? Il était pas espagnol, papa ? Il l’était ! Et vous pouvez rien changer à ÇA !

— Pour remonter, me dit le serveur qui m’en voulait pas que je sois con à ce point, il vous faut un remontant.

Il me servit une prune premier choix. La Compagnie des Ôs payait rubis sur l’ongle. Il exagérait pas, mais ne se privait pas non plus.

— Buzinesse is buzinesse, mec.

— Buvez, me dit Montalban. Vous allez en avoir besoin. Vous avez déjà vu un cadavre ?

— Des tas ! mentis-je en avalant une gorgée qui m’incendia.

— Dans ce cas…

On se mit en route. J’avais pas la force de résister. Le serveur versa tout le contenu du verre dans mon orifice comportemental et je ne vis aucun inconvénient à suivre sans résistance inutile cet espagnol qui prétendait me renseigner… enfin.

— Faites pas l’con, Yougo, me conseilla le serveur.

J’avais pas l’intention de le faire. D’ailleurs, je faisais rien que suivre. J’avais pas idée de ce qui allait se passer. Il s’était toujours passé quelque chose dans ce genre de circonstance. Des choses que je regrettais ensuite comme si je les avais commises. J’avais jamais rien fait avec un Espagnol. Il manquait une jambe sous lui. Comment l’avait-il perdue ? Il avait participé à des combats dont j’avais pas idée. Qu’est-ce que j’avais perdu moi-même dans des combats dont il savait peut-être tout ?

— Ça alors ! m’écriai-je en franchissant des obstacles. Frank a été assassiné. John m’aurait raconté des histoires…

— Il vous a raconté des histoires ?

— Des tas maintenant que j’y pense !

— Lesquelles ?

Ah ! Il manquait pas d’air, le Montalban qui écrivait des histoires policières que tout le monde connaissait mieux que les Psaumes. Mes histoires ! Celles que m’a racontées John Cicada quand j’étais pas au mieux de ma forme avec Sally Sabat ! Et Alice Qand qui me triturait le bourrichon avec des trucs appris dans les livres et sur des terrains où ne survivaient que les fous et les simulateurs.

— J’vous veux pas d’mal, dit Montalban. Quelque chose s’est détraqué. On sait pas quoi. Vous l’savez, vous ?

 

Nous arrivâmes au Centre des Simulations avec un retard de plus d’une heure, ce qui nous valut les remontrances de la secrétaire aux Litiges. Kol Panglas eut beau exhiber son badge de représentant de la Loi, elle ne démordit pas tant que le flot ses remontrances ne fût pas complet et parfaitement compris. J’étais pas pressé de simuler, aussi je me contentai d’écouter et de regarder, ce qui me donnait un air idiot, j’en conviens, mais j’avais pas l’intention de me mélanger à des discussions administratives qui ne me concernaient pas puisque j’étais un employé du privé.

— Vous êtes John Cicada ? beugla la secrétaire.

Elle avait bien cinquante piges et elle était sèche et fendue comme une souche. Une grosse paire de lunettes pendait sur sa poitrine. Je me voyais dedans.

— Mon ami John Cicada les aime bien mûres, grogna Kol Panglas.

Il étala tout le dossier me concernant. Elle en feuilleta les pages, s’arrêtant sur les photos pour me dévisager comme si j’étais pas moi. Elle souleva ensuite le combiné d’un vieux S63 et se mit à gémir comme si j’avais le pied sur son accélérateur. Elle raccrocha ensuite sans commentaire. On pouvait y aller.

— Filons ! dit Kol Panglas.

Il répandit un nuage de fumée avant d’écraser soigneusement le bout de son cigare dans un cendrier où des mégots attendaient le retour de leurs propriétaires. Il y laissa aussi le sien avant de prévenir la secrétaire que c’était un Koli Panglazo qui lui avait coûté la peau du cul. Elle nota.

— Ces chiennes ne servent plus à rien, maugréa-t-il dans l’ascenseur. Surtout à l’âge qu’elles ont.

On atteignit le 19e étage en compagnie d’Alice Qand qui avait revêtu sa blouse de médecin par-dessus une tenue de soirée qui ne cachait que son nombril et une partie de son cou. On la suivit tandis qu’elle nous parlait de la procédure d’admissibilité au test de simulation.

— Il faut d’abord s’assurer qu’on a bien affaire avec l’original. Au début, on s’est fait piéger par des remplaçants sans scrupule. On soupçonne la CÔS de les avoir encouragés à la supercherie. Mais les temps ont changé, Messieurs. Veuillez vous déshabiller et jeter vos fringues dans cette poubelle à fragmentation. Ensuite, nous entrerons dans la salle des tests préliminaires. Seul le candidat sera examiné. Vous, monsieur le Juge, vous vous tiendrez à l’écart et vous la fermerez. Ici, le souverain, c’est moi. Vous êtes filmé et votre voix est enregistrée. Signez ici pour accepter les conditions qui vous sont imposées.

 

On entra dans la salle en question. Alice Qand m’installa dans un fauteuil et m’enfonça tous les fils qui étaient nécessaires aux tests. Je pouvais crier. Personne ne m’entendrait. Kol se contenta de serrer les dents. Il en était pas à son premier témoignage en matière de simulation. De toute façon, j’avais pas le choix. C’était la simulation ou les aveux. J’avais choisi la simulation parce que c’était moins douloureux et que ça laissait pas d’traces. Vous ressortez de là à peu près intact, alors que l’aveu, surtout s’il est complet, vous colle à la peau pour toute la vie et continue de vous faire souffrir comme si le pardon n’existait pas. Kol Panglas avait apprécié mon choix avec une grimace dubitative. Il prévenait : si la simulation ne suffisait pas, il faudrait passer aux aveux. Mais j’avais confiance. On commença à midi par les tests d’admissibilité.

— Vous tortillez pas ! rugissait Alice Qand entre les secousses fragmentaires. Pour l’instant, je ne vois aucune raison de lui autoriser une simulation, disait-elle ensuite à Kol Panglas.

— Je l’ai prévenu qu’on allait peut-être perdre un temps précieux, fit Kol Panglas.

— J’ai jamais compris l’utilité de ces simulations, dit Alice Qand .

— C’est dans le Code, ma chère. Vous prenez vos congés d’Hiver ?

— Vous avez prévu quelque chose, vieux cochon ? Ça s’est pas trop bien passé, la dernière fois…

Kol rougissait chaque fois qu’elle faisait allusion à sa panne érectile. Il comprenait toujours pas. Il s’était bourré de sildénafil jusqu’à vomir d’écœurement. Ces vacances-là avaient un goût d’ordures. Il voulait effacer ce souvenir. Alice Qand le comprenait comme si ça n’était jamais arrivé.

— Que voulez-vous dire…

— Il sait bien ce que je veux dire, lui !

J’étais en train de sucer sa grosse bite. Elle me nourrissait de temps en temps quand j’allais pas aussi bien que c’était prévu au programme. Un mélange de sperme et de kolok. Elle se trémoussait sur la pointe des pieds. J’étais prêt pour le test. On allait bien voir si j’étais admissible à la simulation. Ensuite elle me montrerait le simulateur. Je l’avais jamais vu.

— Mais si que vous l’avez vu, Johnnie !

Quand et pourquoi ? J’me souvenais vaguement d’avoir soufflé dans l’alcootest retour de vacances. Il y avait des cocotiers dans ce vague souvenir d’avoir été heureux avec elle. Elle refusait d’en parler, se laissant sucer à fond pour mettre toutes les chances de mon côté. Sur l’écran, ça dinguait. Elle frôlait les boutons avec la même prémonition. Kol Panglas sifflotait en cherchant des anagrammes au mot sildénafil. Ça la faisait marrer, mais elle préférait qu’on l’appelle « monsieur » quand elle était d’service. Elle me tirebouchonna l’oreille en riant. Ça faisait partie des épreuves de la douleur. Ensuite, un cri horrible vous perçait les tympans et vous n’entendiez plus que les battements de votre cerveau contre les méninges. Elle cherchait quelque chose au centre géométrique et le trouvait en laissant échapper un cri joyeux de sa bouche avec ma langue. J’en pouvais plus. Et on en était qu’au début.

— Avant, expliqua-t-elle à Kol parce qu’elle pouvait pas s’empêcher de parler quand elle commettait des actes de routines, avant on avait que de l’Amerloque. Maintenant, on chine ! Et c’est du toc. Enfin… on a fait disparaître l’Iran de la surface de la Terre. C’est déjà ça.

— Ya la diaspora, dis-je entre les dents. Vous oubliez la diaspora.

— Voilà ce qu’elle te dit, la diaspora !

Je plongeais dans son cul la tête la première, vagissant comme au premier jour. J’allais pas tarder à me retrouver dans la merde.

— Sortez-le d’là ! bougonna Kol Panglas. Il va s’imaginer des choses. Allez donc savoir quoi !

— Il va rien s’imaginer si je serre pas les fesses !

Elle les serrait. Je voyageais toujours pas.

— Qu’est-ce que je vous disais ! jubilait le magistrat en y fourrant aussi ses mains.

Alice Qand entrait encore des données avec la souris. Je commençais à réagir dans le bon sens. La preuve, je tirais la langue pour recevoir les gouttes de l’urine bénite des propres mains de Gor Ur.

— C’est bon signe quand ils se mettent à parler du Gorille, dit-elle.

Elle me mordilla le nez. Sa morsure était légendaire.

— Tu veux t’amuser, coco ? gicla-t-elle dans mes narines.

Mais j’étais pas à la fête. Les liquides venaient de faire un tour complet, ramenant au cerveau des informations qu’elle allait utiliser contre moi. Yavait pas de test sans ce combat. Kol s’approcha pour témoigner plus tard. Elle lui montra la partie du cerveau qu’elle allait forer avec les moyens du bord. Pour nous en tout cas, le rêve américain était retourné d’où il était venu : dans le cul immonde du Gorille Urinant.

— Vous voyez ce chip ? demanda-t-elle à Kol Panglas qui voyait pas sans son binocle.

— J’vois quek choz, mais c’est pas net…

— Il lui ont enfoncé ça dans l’crâne quand il avait pas plus de cinq ans. Ils avaient besoin de pilote à l’époque…

— La guerre avec la Caïda !

— Ouais, mec !

Elle continua d’enfoncer la sonde éclairante. C’était du visuel pur, avec de l’ombre et de la lumière, et des effets de trous. Je m’voyais me voir. Et ça faisait pas mal. J’avais mal aut’ part. Très mal.

— Ce circuit lui donnait des facilités sexuelles un peu au-dessus de la moyenne, poursuivit Alice sans cesser de serrer ses adorables fesses. Ça compensait le temps perdu aux commandes. Au début, il s’en est donné à cœur joie. Elles l’adoraient. Et il dépensait sans compter. C’était le but, mec !

Ça, je l’savais pas. J’avais dépensé sans quitter des yeux le solde de mon compte en banque, mais j’avais jamais consulté la liste des opérations.

— Ce mec s’est jamais trop posé d’questions, expliqua Alice. Il a vécu en parfaite harmonie avec le système. Il en demandait pas plus. Mais fallait bien que ça s’arrête.

 

Ça s’était arrêté sans prévenir avec l’âge de la retraite. J’avais été le premier surpris, surtout par le montant de la pension qui m’était allouée. Mais c’était qui qui arrondissait mes fins de mois en travaillant à la Compagnie des Ôs ? Le Yougo ou moi ? Là, j’étais dans le noir. Et j’arrivais plus à réfléchir sans penser à autre chose. Alice acheva la scission du cerveau à la main, pompant à mort dans la kolok que je vomissais comme une fontaine. Kol Panglas était admiratif devant le travail chirurgical.

— Ouais, dit-elle. Pour un mec qu’a jamais été aussi loin, c’est pas mal en effet. Vous m’aidez à reconnecter les interruptions accidentelles ?

— Je veux !

Il était bien joyeux, le Kol, sans son Koli Panglazo payé avec l’argent du contribuable parque c’était ce qu’écrivaient les toubibs sur les ordonnances qu’Alice Qand ratifiait en échange d’une enculade réciproque. Ils se mirent à gicler de l’étain en fusion, pompant les gouttes qui grésillaient dans les marges. Mais c’était ailleurs que je souffrais et j’arrivais pas à me souvenir pourquoi. D’après la joie du magistrat, j’étais en voie de réussir le test d’admissibilité. Le prochain épisode se passerait dans le simulateur. J’avais aucune idée de ce que j’allais simuler, ou alors on simulerait pour moi, qui sait ? Je reconnaissais déjà plus les lieux !

— Mauvais signe ! dit Alice Qand qui s’attristait en même temps, preuve qu’elle m’aimait comme jamais un homme m’avait aimé.

¡No me digas !

— Il s’agit peut-être du remplaçant, continua-t-elle. On va l’savoir.

Pardine ! J’allais savoir qui j’étais à ce moment crucial de mon existence. Et comment que j’la recevrais cette nouvelle de l’au-delà du cercle intime ? Avec des cris de haine ?

— C’est quasiment recousu, constata Kol Panglas. Ça saigne ici.

— Pompez, merde !

 

C’était quoi, cette chambre minable qui sentait l’encaustique et le romarin ? J’avais eu une enfance heureuse, moi. Yavait pas d’miroir dans ma chambre d’enfant. Qui j’aurais regardé à part moi ? Et pis j’ai jamais joué aux osselets ! J’ai jamais mouché dans un mouchoir aussi grand ! Mais je m’sentais comme chez moi. Ah ! J’étais mal barré si j’étais le Yougo ! Mais comment expliquer tous ces souvenirs de voyages itératifs ?

— Vous pouvez pas être les deux à la fois, c’est sûr, dit Kol Panglas qui commençait à douter de ce qu’il disait pour ne pas rien dire.

— C’est l’effet de la perte de matière cérébrale sur la lame qui a servi à l’ouvrir, tapait Alice Qand sur son clavier multilangue.

L’effet ? J’étais dans l’effet maintenant ! C’était même plus moi qui parlais. Le regardais les traces rouges sur la lame du scalpel. Elles noircissaient vite sous l’effet de l’oxydation. C’était du Métal, mec ! Preuve que j’avais pas couché que dans le lit des gonzesses célèbres du show-business. J’avais eu des amours ancillaires ! Un vieux rêve d’enfant en voyant papa s’emmerder quand maman était pas là pour l’emmerder !

— Mon Gor ! s’écria Alice Qand. Il s’exprime comme le Yougo ! Vous vous êtes bien gouré, Kol !

— Mais alors avec qui j’ai passé la nuit, moi ! s’écria le magistrat en me palpant sous la chair.

— Avec moi, dis-je sans rien expliquer.

— Avec lui ! s’étonna Alice.

 

On me laissa tomber pour expliquer et s’expliquer. J’avais froid au cerveau et je m’en plaignis sans obtenir de réponse. Ils se chamaillaient parce que l’un avait sombré dans l’infidélité et que l’autre avait perdu du temps à se branler en pensant à lui. C’était peut-être pathétique, mais j’en souffrais et c’était pas le genre de souffrance qui facilite la reconnaissance et l’admissibilité aux tests préliminaires. Le canon à électron cafouillait sous son épaisse couche de plomb. J’appuyai sur un bouton au hasard.

— Vous recommencez, John ! dit Larra qui venait pas à mon secours si j’allais trop loin dans le récit de mes impressions intranettes.

Je m’rebiffais.

— J’ai quand même droit à un minimum de respect, merde ! hurlai-je dans le micro.

— Je dis pas ! Mais vous n’auriez pas dû me demander d’intervenir. Le docteur Alice Qand est compétent…

— …compétente…

— …compétente… si vous voulez… et je ne vois pas de raison d’intervenir en votre faveur auprès d’un système qui doute…

— Qui doute ?

— John ! Vous devez annuler cette frappe !

— Sinon ?

— Sinon je signale cet incident aux autorités…

— Larra ! Ne m’abandonnez pas à ces charcutiers d’un autre temps !

— C’est la Sibylle qui vous parle…

— Sibylle ! J’en peux plus ! J’ai tellement envie de simuler !

— Tu simuleras rien si tu continues de te comporter comme un gosse ! Regarde-les bien. Ils se disputent pas. Ils essaient de se mettre d’accord sur un détail qui constitue maintenant le véritable enjeu de ce que tu es en train de jouer sur le terrain de la… crédibilité.

— C’est pas croyable ! Dites-leur que j’abandonne. Ou plutôt que je reviendrai demain. J’ai besoin d’une bonne nuit de sommeil…

— Il faut attendre, John. Ils vont se décider quoiqu’il arrive.

— Mais qu’est-ce qui peut arriver encore si je ne peux pas bouger !

 

La Sibylle était en train de creuser un fossé de silence infranchissable avec des moyens ordinaires comme ceux que m’autorisait le règlement de la CÔS. Je pouvais rien faire contre ça. Ils avaient pris la décision de se protéger de mon influence. La Sibylle en creusant, et Alice Qand suçait les pores de Kol Panglas qui oubliait ainsi pourquoi il était venu et comment il se trouvait . Son air idiot en disait long sur son état physique du moment. Le canon à électron péta comme vieux dans un asile de nécessiteux.

— Sibylle, je t’en supplie !

 

Je la voyais creuser dans le virtuel. Pendant qu’Alice Qand enculait le magistrat. Et pendant que tout allait à la dérive du côté de l’écran. En agitant mes bras dans une crise de désorientation qui m’arrachait les tripes, j’avais rencontré les gros boulons hexagonaux qui retenaient ma tête dans un bridage sur mesure. Je trouvais pas la clé. Mes doigts glissaient sur le métal serré à bloc. Je les suçais pour leur donner du courage. Mais yavait rien à faire. J’étais attrapé par le crâne. Je voyais en coin ces attelages d’acier. Et les barres de flexions qui contenaient ma transe. J’avais vraiment aucun souvenir de ça. Mais le système insistait, ce qui laissait à Alice Qand tout loisir pour s’envoyer en l’air avec le vieux Kol qui recrachait les comprimés en beuglant comme un pendu. Et la Sibylle installait les conditions de la séparation, minutieuse comme elle avait toujours été. Elle accumulait des causes sans rechercher les effets correspondants. Sa construction prenait du sens, mec. Ça finirait par vouloir dire quelque chose. Puis le Métal me traversa en punition. Je voyais plus rien. J’entendis Alice Qand jouir sans scrupule à un mètre de mon cerveau qui reçut le message ;

— Détendez-vous, John ! Vous êtes admissible. Préparez-vous à entrer dans le simulateur. Vous saviez que vous réussiriez, hein, vieille fripouille !

— Je savais qu’il n’y aurait pas de prochain épisode sans une bomme simulation, mec !

— Il veut dire « stimulation », DOC. J’suis pas mécontente que ce soit fini. Je rentre me « recoucher ».

— Avec qui ?

J’avais p’t-être prononcé un mot de trop, mais elle avait plus envie de jouer avec moi. Elle reviendrait pour la… simulation.

— Il est dingue, ce mec ! murmura-t-elle en sortant.

Kol planta un Koli Panglazo dans la bouche que j’avais ouverte pour signaler à la Sibylle que je revenais à l’amour en vainqueur.

— Tu crois ? fit-elle sans cesser de creuser dans les marges où elle avait des chances de trouver quelque chose à mettre sous la dent de la justice conjugale.

 

 

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