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Chapitre trois - Un autre monde
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 Article publié le 2 décembre 2018.

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Les milles s’additionnent de nouveau au compteur du loch mais l’équipage du nouveau bateau – eh oui, c’est le troisième, mais rassurez-vous ce sera aussi le dernier ! – ne jette même pas un seul regard en arrière pour voir Parlabas disparaître loin dans le sillage. Equipage ?

Et oui ! Ornicar est capitaine, cuisinier, matelot, motoriste… et tout à la fois.

L’étrave fendante se dirige vers d’autres nanas bandantes qui attendent excitées en se rongeant leurs ongles dans les futures escales. Ça, c’est le rêve du marin.

Celui qui s’échappe une fois de plus sait que la réalité est souvent différente.

Mille sept cent cinquante milles nautiques parcourus pour une distance réelle sur la carte de mille milles seulement. Ornicar est fier ; c’est son plus grand trajet jamais effectué en solitaire.

Parlabas, aller frotter la Sardaigne, cette fois dans son sud. Puis cap sur Alicante qu’il laisse assez loin sur tribord pour longer la côte Espagnole jusqu’à l’Atlantique. Enfin la merveilleuse Cadix. Seize jours et dix heures de mer ferme pour oublier la terre flottante. Ça fait du bien… la question est posée ?

Alors Ornicar on continue ? 

 

Le grand aventurier a déjà donné pour le grand rêve africain et pour les nouveaux flibustiers. Il se rappelle les clearances des Caraïbes et se rend compte que c’est tout autre chose qu’il recherche.

Non mon gars ! On remonte. Doucement. Tranquillement.

C’est dommage ! L’Atlantique c’est moins dur, moins traître. Ça prévient quand ça cogne. Tu n’en n’as pas marre de ces terribles branlées ? Tu veux vraiment retourner chez tes plumeurs de pingouins ? N’as-tu pas toujours rêvé de plonger sur des épaves pleines de beaux doublons ?

On remontera dans deux semaines… c’est moi qui commande !

Malaga, Almeria, Carboneras, Aguillas, Portus, Torrevieja, Alicante, Altea…

STOP !!!

 

Ici, le solitaire retrouve un vieil ami et sa petite famille. Couple courageux ayant construit leur magnifique ketch d’acier à bouchains vifs près de Madrid. Un Petit Prince de douze mètres cinquante, capable d’être pris dans les glaces, véritable forteresse flottante que seule la venue au monde d’une petite fille a empêché de s’enfuir vers de lointains horizons arctiques.

Séjour agréable avec hélas un peu trop de contrôles policiers. Nationaux, puis municipaux et Guardia Civil n’ont apparemment pas compris qu’un barbu qui marche pieds nus n’est pas forcément un délinquant. Une malheureuse femme de la police municipale qui demandait pour la millième fois les papiers du navigateur s’est fait rabrouer de grande manière et de fort mauvaise humeur.

Pourquoi ne les demandez-vous pas à ce monsieur qui descend de cette belle Mercedes ! ? Les probabilités qu’il soit un bandit sont beaucoup plus grandes qu’avec moi. Vous allez au cinéma madame ? Vous avez déjà vu un criminel se promener sans chaussures ? Non jamais ! Par contre, comme ce monsieur si distingué, toujours.

En deux jours, j’ai déjà présenté je ne sais combien de fois mes papiers. Vous voyez le petit bateau rouge là-bas, venez-y, je vous montrerai ma carte professionnelle, je suis officier du domaine maritime français. Regardez-moi bien et laissez-moi tranquille !

Le bluff porte ses fruits, le barbu aux pieds nus ne sera plus jamais contrôlé. Comment diantre se fait-il que dans toutes les écoles de police du monde l’on n’enseigne pas le vieil adage de l’habit qui ne fait pas le moine ? Peut-être tout simplement parce que les flics sont des hommes comme tous les autres et qu’il y a une belle proportion de lâches parmi eux. Que peut-on craindre d’un vagabond ? Surtout quand de surcroît ils donnent la facile impression de défendre les braves gens.

Mais, encore une fois, Ornicar n’a pas peur de l’uniforme. Pourtant… pourtant, c’est uniquement à cause de ceux qui le portent que lui soient venus de gros ennuis. Dans pratiquement tous les pays du monde, brutalités, coups et injures sont fréquents venant de celui qui a l’autorité pour lui… et une arme à la ceinture.

Le capitaine du petit-voilier-rouge-mouillé-dans-le-port en a maintes fois fait la douloureuse expérience.

 

A propos de barbu, à Alcoy, ville moyenne à l’intérieur des terres, une fois qu’il visitait l’une de ses cousines germaines, le marin égaré dans les campagnes s’est vu reprocher par la veuve de son oncle – coté papa – une barbe broussailleuse et des cheveux trop longs.

– Quelle horreur mon neveu ! Cela est imprésentable et de très mauvais goût. Je n’aime pas ça du tout.

La conjonction malicieuse file dans la chambre de la vieille dame, décroche le crucifix pendu au mur (double exécution) et revient le poser devant elle. Médusée, celle-ci ne lui adressera plus la parole jusqu’à son départ vers le joli bateau rouge qui l’attendait avec impatience.

A Altea donc, il existe sur le Paseo Maritimo un commerce intelligent qui allie bar et librairie. Mariage hélas trop peu commun mais néanmoins fort savoureux. Depuis quelques temps déjà, le navigateur des mers du Sud sent un fourmillement dans la paume des mains. Une sensation insolite, indéfinissable, qui frôle le picotement et va jusqu’à la gêne. Un jour, passant devant la librairie, un livre exposé dans la vitrine attire son attention : MANOS QUE CURAN (mains qui guérissent) de Barbara Ann Brennan.

Le marin Ornicar franchit la porte d’entrée vers un univers inconnu mais pressenti. Respectueusement, à petits pas, fasciné, il lit, assimile parfois avec difficulté au début… puis de plus en plus à l’aise, il regarde ses mains qui, pour la première fois, lui paraissent belles… et ne fourmillent plus.

Il ne retournera pas l’été prochain à Parlabas. Il file sur d’autres îles, plus proches dans le nord-est et s’amarre à la plus grande d’entre elles, dans un port minuscule où les pêcheurs sont rois… les contrebandiers aussi. Mais il ne faut pas le dire !

Le livre de Barbara est très complexe mais c’est LA référence en la matière. Ornicar, vous n’allez pas le croire, est bientôt capable de travailler avec un pendule… y compris sur un bateau qui bouge ! Il rentre dans un autre monde.

Comme par coïncidence, ce sont souvent des gens hautement spirituels que le marin… futur guérisseur, rencontre à présent. Attention, il ne faut pas confondre avec la religion ! Ornicar éprouve d’ailleurs pour ce mot comme une aversion, une répulsion, voire un profond dégoût. Non pas pour les croyants – ils ne sont que des moutons dont la cervelle est juste bonne pour la persillade – mais pour ceux qui incitent à la croyance dans le seul but, bien entendu, d’en vivre plus que confortablement.

A l’Armée déjà il a refusé d’assister à une bénédiction des armes.

– C’est un ordre !

 – Jamais je n’accepterai de voir donner un coup de goupillon-à-l’eau-bénite sur des engins destinés à tuer. S’il est parfois, hélas, nécessaire de se défendre, il est inutile d’y ajouter de semblables hypocrisies.

Quinze jours d’arrêt de rigueur, mais pas de bénédiction. L’aumônier de la caserne, alerté qu’un mauvais diable est dans la place, vient rendre visite au sous-officier récalcitrant.

– Vous ne croyez pas en Dieu ?

– Quel Dieu ?

– Celui qui a créé l’homme.

– Stop ! Sauf votre respect, c’est l’homme qui a créé Dieu. A son image d’ailleurs ! Complètement incompréhensible ! Prônant un jour la loi du Talion puis envoyant son fils pour demander de tendre l’autre joue et se faire crucifier à la fin !

Bon mais impuissant. Ou alors ignoble salopard et super puissant. Vous avez le choix… ou alors expliquez-moi.

S’il est puissant comme vous le prétendez et qu’il laisse les hommes dans une telle merde, souffrance, guerre, misère, maladie, injustice permanente… j’en passe et des meilleurs, c’est un être abject, sans cœur, qui se délecte alors qu’il pourrait tout solutionner.

S’il est bon et miséricordieux comme vous osez ajouter, qu’il pleure de là-haut sur le sort des pauvres créatures qu’il a engendrées, en ne levant pas le petit doigt, alors c’est qu’il est totalement démuni du moindre pouvoir.

Je vous remercie de ne pas m’avoir interrompu.

– Vous ne croyez vraiment pas alors ?

– Si… moi je sais mon lieutenant.

– Appelez-moi mon père.

– Non mon lieutenant. Quand vous voulez aller à Rome et que vous demandez votre chemin, il y a trois réponses possibles :

Un, je ne sais pas.

Deux, je connais. Vous filez par-là, vous prenez la deuxième à droite, la première à gauche… vous êtes arrivé.

Trois, il me semble que… peut être que… je ne suis pas sûr que… je CROIS que c’est par-là.

Vous rendez-vous compte que le Verbe, qui est l’essence profonde de votre religion, celui qui vous emplit la bouche en permanence mon lieutenant, est celui qui dessert l’incertitude ? Vous êtes des inquiets messieurs les croyants car vous êtes perdus. Toutes vos belles églises, temples ou autres édifices, sont bâtis sur cette incertitude élevée à la puissance infinie d’une peur viscérale.

– Vous avez dit : moi je sais. Que savez-vous ?

-– Que je ne sais rien.

L’homme s’en va, décontenancé. Ornicar ne saura jamais si une petite flamme s’est allumée dans le cerveau désorienté de monsieur mon père le lieutenant.

Vous vous étonnez encore du coup de pied au cul après quatre ans sous les drapeaux ? Il y aura d’autres raisons à la brutale éjection. La principale ne peut être ici mentionnée par respect pour l’âme d’un petit gars qui est mort en accomplissant ses obligations militaires.

 

Mais revenons-en à nos moutons, les amours sur les îles espagnoles ne sont guère satisfaisantes pour le moment – elles le seront dans le chapitre Tout nu et tout bronzé. Mais une chose avant tout attire l’infatigable aventurier : le club de plongée de Parlabas.

Revirement de cap une fois de plus, Ornicar s’en revient chez les plumeurs de palmipède pour faire glouglou avec une bouteille… sur le dos. Conduire de beaux bateaux avec plein de belles nanas à bord. Oh joie : elles sont souvent fort dévêtues !

 

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