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 Article publié le 6 janvier 2019.

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 Martha suivait péniblement dans les ténèbres le sentier cahoteux qui gravissait en serpentant la montagne, elle respirait avec peine, un poids invisible lui comprimait douloureusement la poitrine ce qui l’obligeait à s’arrêter de temps à autre pour reprendre son souffle. Parfois, dans l’obscurité de la nuit, la jeune femme buttait contre une grosse pierre sur le chemin et manquait de s’étaler de tout son long sur le sol poussiéreux. Son estomac gargouillait, Martha avait grand faim car depuis ce matin elle ne s’était pas donné la peine de prendre quoi que ce fut.

 Il faisait très sombre par cette nuit glacée dans le bourg désolé de Terre Noire et toute la montagne dormait hormis quelques criquets qui osaient transgresser le silence. Martha, la tête vide, les oreilles bourdonnantes, les jambes flageolantes n’entendait rien, ne voyait rien sinon une petite lueur vacillante, faible point rougeoyant, dansant dans les ténèbres qui la guidait et qu’elle savait provenir de l’ajoupa du sorcier, du bocor. Le sentier y menait, elle n’avait donc qu’à le suivre pour s’y rendre. Elle marchait ainsi dans l’obscurité la plus complète, comme un automate, au risque de s’écarter du chemin, de tomber dans un ravin et de s’y rompre le cou. Mais elle ne fléchissait pas, elle ne rebroussait pas chemin, décidée à accomplir coûte que coûte son projet.

 

 Les récoltes contrairement aux saisons précédentes avaient été bonnes, les cieux s’étaient montrés cléments tout au long de l’année : la sécheresse d’ordinaire si implacable ne s’était pas manifestée et les pluies étaient venues, généreuses sans provoquer cependant d’inondations. Dans le bourg, l’on était heureux, les habitants remerciaient le ciel et faisaient mille projets pour l’avenir.

 On défricherait de nouvelles terres, on élargirait les parcelles de légumes, on achèterait plus de semence en ville, on creuserait de nouveaux canaux d’irrigation pour arroser les champs que l’on agrandirait bientôt. Les bêtes épargnées par les épidémies, s’engraissaient dans les pâturages verts qui s’étalaient aux pieds des collines couvertes d’orangers et de cerisiers. Le bétail se multipliait et les hommes iraient bientôt les vendre au marché voisin de Solon.

 Pour célébrer tant de bonnes nouvelles, les habitants du bourg avaient décidé d’organiser le dimanche de l’Ascension, une petite fête sur la place centrale et tout le monde y avait été convié. C’est ainsi que tous les paysans et leurs familles, vêtus de leurs plus beaux habits s’étaient rendus à cette célébration. Martha et toute sa famille ne manquèrent point à l’appel ; son père, le vieux St-Louis, réputé pour sa sévérité à l’égard de ses filles et pour son austérité daigna se montrer, portant une chemise blanche, coiffé d’un large chapeau de paille et tenant Martha, sa fille aînée par le bras. Les autres paysans s’empressèrent de venir le saluer. On riait, on s’amusait, on batifolait tandis que les messieurs du village se lançaient dans des concours de gros buveurs ou se livraient d’interminables parties de domino à l’ombre d’un gigantesque mapou.

 C’est alors que sur le sentier s’éleva un nuage de poussière. Tous regardèrent vaguement étonnés : un pick-up rouge arrivait vers eux à toute vitesse.

« Oh non ! avait soupiré une des paysannes, c’est Miguel le fils des Louidor qui s’amène.

-Qu’est-ce qu’il nous veut encore celui-là ? demanda une autre.

-Dieu seul le sait ! » répondit la première.

 Le pick-up s’arrêta sur la place dans un crissement de pneus. Miguel en descendit. De grande taille, un cou musculeux, de larges épaules, Miguel était le fils aîné des Louidor, une grande famille de riches et puissants propriétaires terriens. Les Louidor jouissaient depuis plusieurs générations d’une grande influence dans la zone et grâce à de solides relations au sein du pouvoir possédaient plus de la moitié des terres cultivables du bourg et de ses environs. De plus, ils étaient les seuls dans toute la région à disposer d’engrais : les paysans venaient donc s’en procurer chez eux au prix fort. Or, ces malheureux soumis aux caprices des saisons la plupart de l’année, ne disposant pas de fonds suffisants, se retrouvaient le plus souvent dans la douloureuse nécessité d’acheter les sacs d’engrais à crédit au père Louidor et les dettes s’accumulaient alors inexorablement.

 Miguel leur jeta un regard circulaire et cracha par terre avec mépris. Il déclara d’une voix pleine d’arrogance :

« Je vois que vous festoyez, vous faites ripaille bandes de paysans ignares et fainéants ! Pendant ce temps, mon père n’a toujours pas reçu ce que vous lui devez ! »

 Un silence tomba sur le village. Les gorges se nouèrent, les têtes se baissèrent. Miguel s’écria :

« Bande de voleurs ! Quand allez-vous payer les sacs d’engrais ? »

 Les têtes restaient obstinément baissées. Un bœuf attaché à un pieu, beugla au loin sur une colline.

« Animaux stupides ! reprit Miguel, je vous parle ! Êtes-vous aussi sourds que stupides ? »

 C’est alors que le père de Martha s’était avancé. ; au nom des autres qui courbaient l’échine il prit la parole :

« Monsieur Miguel, nous vous prions de nous excuser. Nous avons l’intention de payer votre père, rassurez-vous.

-Quand ?

-Et bien quand nous aurons de l’argent, monsieur Miguel.

-Comment ? Et pourtant, je vois que vous banquetez, vous vous saoulez comme des cochons, moi. Vous osez prétendre que…

  • Mais aujourd’hui c’est la fête de l’Ascension, vous semblez l’oublier.
  • Sale voleur ! cria Miguel. Tu essaies de te moquer de moi bonhomme ?
  • Mais jamais Monsieur Miguel.
  • Tu mens ! Toi et ta bande de voleurs, de limaces vous n’avez pas l’intention de payer le moindre sac.
  • Ah, monsieur Miguel, il ne fait pas bien de traiter de pauvres et rudes travailleurs comme nous de voleurs ou de limaces. Nous sommes pauvres il est vrai mais aussi fils de Dieu comme vous et…
  • Tu parles trop, maudit animal ! » cria Miguel agacé par les paroles du vieux St-Louis. 

 Et là-dessus, il lui décocha un violent coup de poing qui étala le vieux sans connaissance dans la poussière. Martha poussa un cri de douleur et courut vers Miguel : une terrible gifle l’envoya rouler sans ménagement sur le sol. Les autres paysans, apeurés, n’osèrent intervenir ; s’ils tentaient quoi que ce soit contre Miguel, Le père Louidor reviendrait avec ses acolytes armés jusqu’aux dents pour exercer sa vengeance contre le village. Pas un ne leva le petit doigt.

 « Et maintenant, reprit triomphalement Miguel, je vous avertis que si dans deux semaines, vous ne vous pas acquittez de vos dettes, je reviendrai et je me servirai moi-même. Et je sais que vous n’êtes pas si bêtes que cela : vous avez compris ce que je veux dire ! »

 Et il monta dans la voiture qui démarra en soulevant un horrible nuage de poussière. La fête ne reprit plus, chacun retourna chez soi, en proie à une folle terreur.

 Si la jeune fille reprit ses esprits et se remit rapidement, son père lui, ne se rétablit pas de cet outrage : le vieil homme fit dans la nuit une attaque d’apoplexie qui le laissa avec le côté gauche du corps paralysé. Martha en fut très abattue. Depuis lors, elle ne cessa de songer à la vengeance. Elle se mit alors à demander dans ses prières que le ciel lançât ses pires tourments sur Miguel et sa famille.

 Et comme par enchantement, un bon matin, elle apprit d’une voisine que Miguel était au lit bien mal avec une forte fièvre et qu’il serait à l’article de la mort. La jeune paysanne s’en réjouit et remercia le ciel. C’est alors que la voisine la détrompa :

« Ma petite, voyons, le ciel n’y est pour rien là-dedans !

-Comment ? demanda Martha. Mais je puis vous l’assurer puisque j’ai prié chaque soir pour que le ciel punisse ce maudit Miguel.

-Ma petite, reprit la voisine, que vous êtes naïve ! Sachez que ce mal qui ronge Miguel lui a été envoyé par le sorcier qui réside dans la montagne, papa Adio. »

 Martha frémit d’horreur. Elle avait entendu parler du sorcier à maintes reprises et beaucoup le prétendaient doués de pouvoirs magiques très efficaces.

« Tous les paysans du village ont côtisé pour le payer et il a envoyé cette maladie sur Miguel. Cela lui servira de leçon. Il ne l’oubliera pas de sitôt. Croyez-moi ma petite , le ciel n’y est pour rien. »

 Le jour même, Martha décida qu’elle devait visiter la demeure du sorcier à son tour. Ce qu’elle voulait, ce n’était pas une simple fièvre, non elle voulait plus : elle voulait que Miguel crevât tout bonnement ! Elle décida de ne pas perdre de temps.

 Elle déroba une forte somme d’argent à son père, et la nuit venue, suivant les indications de quelques bergers prit le chemin de la montagne où habitait le sorcier, bien décidée à acheter la mort de Miguel pour se venger de lui.

 

 

 Elle atteignit le seuil de l’ajoupa : une très vieille hutte en terre ratatinée empestant la graisse de porc, le tabac, le clairin fort…et l’enfer. Elle ne sut trop pourquoi elle eut cette dernière impression, mais ceci n’était pas pour la rassurer.

« Entrez donc, commère, je vous attendais. Je sais que vous venez pour me demander la mort du fils Louidor, » dit une voix qui semblait venir du sol même.

 Martha hésita car elle ne voyait personne. Redoutant quelque maléfice, elle se hasarda :

« Pardon, papa Adio…

-Entrez commère ! » tonna la voix brusquement, impatientée.

 Elle s’exécuta promptement, comme sous l’effet d’un fouet. La pièce était sordide et sale, encombrée par toutes sortes d’objets bizarres entassés dans le plus grand désordre ; dans un coin des crânes humains et animaux, des cruches, des soucoupes d’argile, des amulettes s’empilaient ; des statuettes en bois, barbouillées de peinture rouge trônaient sur un autel parmi des cornes de cabris et de bœufs. Mais ce qui retint finalement son regard fut le sorcier : un vieillard de taille monstrueuse qui se tenait droit au milieu de la pièce ; il devait faire plus de deux mètres . Ses yeux brillaient d’une lueur rouge qui donna froid dans le dos à Martha ; elle recula vers la porte avec l’intention de s’enfuir mais la voix glaçante du sorcier le retint d’une question impérative :

« L’argent est là ?

-Oui papa Adio, murmura-t-elle comme un enfant.

-Donnez-le-moi ! »

 Sa voix claqua comme un fouet dans la pièce et la lueur rouge se fit plus intense dans ses yeux qui parurent s’agrandirent de façon diabolique. Martha obéit en tremblant , elle se sentait prise de vertige et se rappela qu’elle n’avait pas mangé depuis ce matin. Le sorcier se rapprocha d’elle : elle lui arrivait à peine au nombril !

« Ce n’est pas tout ma fille ! »

 Interloquée, elle le regarda fixement. Les yeux rouges la dévorèrent avec insistance.

« Je prendrai aussi ta chair , ne le sais-tu pas ?

-Comment ? Je ne savais pas que…bafouilla Martha qui craignait d’avoir mal compris.

-Tu ne le savais donc pas. C’est comme ça, tu as donc été mal informée ma fille.

-On ne me l’avait pas dit !

-Alors tu n’auras que la moitié de ce que tu es venue chercher. Aussi simple que cela.

-Je ne savais pas, glapit Martha.

-Alors tu peux partir. Tu n’auras que la moitié ! » rugit le bocor.

 Martha se sentait défaillir ; elle voulait la mort de Miguel, elle ne pouvait pas avoir fait tout ce chemin, gravi cette montagne dans l’obscurité pour rien. Et elle avait peur. ; peur de cette cahute délabrée, de cette nuit trop profonde, de ce géant démoniaque aux yeux de feu qui lui réclamait son corps, enfin peur de perdre ce qu’elle avait de plus précieux, sa virginité. Son vertige s’accentuait, accompagnée de nausée et elle s’appuya à une table vermoulue qui craqua sous ses doigts.

 « Alors, que décides-tu petite ?  » demanda le bocor.

 Martha se sentait lasse, vide mais elle détestait Miguel ; elle voulait venger son père, venger la gifle qu’elle avait reçue. Elle répondit comme dans un songe : « Oui, prends ton salaire, sorcier. »

 Le bocor poussa un gloussement libidineux, ses yeux parurent jaillir de leurs orbites et un frisson de désir malsain et à peine réprimé le fit trembloter de la tête au pied tandis qu’il allongea ses bras immenses pour saisir la paysanne apeurée. D’un mouvement brusque, il souleva Martha de terre qui poussa un cri de terreur. Le sorcier l’entraîna en grognant de plaisir à l’arrière-cour, dans une case plus petite, parmi des piles d’épis de maïs…Là, il l’étendit sur une vieille natte et lui écarta les jambes avec avidité…

 

 

 

 

  Le vieil homme soufflait, une quinte de toux lui secoua la poitrine brièvement. Martha était assise sur la natte, les yeux baissés. Le sorcier content de son ̎ salaire ̎ lui caressait le menton et la gorge nue, de ses doigts longs comme des baguettes de tambour. L’homme la remercia ou plutôt lui donna congé avec un sourire de vieux coquin aux coins des lèvres :

« C’était bien, c’était bien. Les esprits seront contents cette nuit, mon enfant… Ça va maintenant, tu peux partir ma fille. Ton ennemi n’appartient plus au monde des vivants.

-Merci papa Adio ! » souffla-t-elle.

  La paysanne se mit debout en chancelant et s’élança maladroitement dans l’obscurité, pressée de quitter ce lieu maléfique. La faim, la peur, l’humiliation la pliaient en deux. Elle courait à l’aveuglette, buttait contre des pierres, tombait, se relevait sans s’arrêter en proie à une terreur indescriptible. Le lit rocailleux du sentier s’estompa pour un sol plus mou hérissé de bosses et de touffes d’herbe de guinée : Martha comprit , à sa grande terreur, qu’elle avait quitté le chemin. Elle tenta de le retrouver mais ce fut en vain , ses pas se perdaient dans les fourrés et le terrain s’inclinait de plus en plus ; la jeune femme réalisa qu’elle dévalait une pente , risquant d’atterrir au fond d’un précipice à tout instant. 

 Arrivée miraculeusement en bas de la montagne, Martha s’arrêtant un moment pour reprendre son souffle. Bon Dieu qu’elle avait eu peur ! Elle tremblait de tous ses membres. Epuisée, hagarde, plus morte que vive, elle s’appuya à un arbre et pressa sa poitrine : son cœur battait violemment contre sa cage thoracique tandis qu’une salive épaisse et bilieuse lui forçait les lèvres. S’agenouillant alors, Martha vomit ses tripes. Cela dura cinq bonnes minutes et lorsqu’elle eut terminé, la jeune femme se sentit plus légère, comme soulagée. En tout cas, elle avait quitté la demeure du sorcier et ses yeux flamboyants qui la transperçaient , la déshabillaient. Le maléfice était déclenché, c’était l’essentiel ; son ennemi n’en avait plus pour longtemps maintenant. Cette pensée la soulagea, sa respiration ralentit ; elle reprit son chemin à travers les collines le cœur satisfait. Lorsque Martha regagna sa demeure, les premières lueurs de l’aube pointaient déjà au-dessus des collines.

 

 

 Martha et Lourdine, sa petite sœur marchaient côte à côte, un seau en main sur le chemin pierreux bordé de ronces et d’herbes folles. Une légère brume flottait encore sur les collines du bourg, noyant leurs cimes endormies sous ses flots ondulants et humides. Ce matin, les jeunes filles s’étaient levées de très tôt pour aller puiser de l’eau dans la rivière. Elles bavardaient gaiement, notamment Martha qui sautait d’un sujet à l’autre à la grande stupéfaction de sa sœur qui peinait à la suivre dans ses commérages. Quand Lourdine lui demanda où elle était allée au cours de la nuit, elle répondit, dans un sourire évasif qui l’accusait amplement, qu’elle s’était rendue à une croisade au bourg proche de Marigot. Sa sœur peu convaincue avait tenté de la fouiller davantage, mais Martha éludait toujours le sujet si bien que Lourdine dut y renoncer.

 Soudain, alors qu’elles gravissaient une pente, un bruit de galop résonna derrière elles. Les paysannes eurent à peine le temps de se mettre sur le côté du chemin qu’un cavalier passa au triple galop, se dirigeant vers la ville.

« Mais c’est…c’est Miguel ! balbutia Martha, incrédule.

-Bien sûr, répondit sa sœur. Qui voulais-tu que ce soit d’autre ma chère ?

-Mais… mais, je croyais qu’il était au lit, avec une forte fièvre ? Tu te souviens qu’on craignait même pour sa vie, Lourdine ? Que s’est-il passé ? demanda avec affolement Martha à sa sœur. Je ne comprends pas.

  • Ça, ma chère c’était il y a de cela trois jours . Tu ne savais pas que son père avait fait venir des médecins de la capitale. Il paraît qu’il faisait la malaria, ils lui ont alors rapidement administré des pilules. Ce coquin doit d’ailleurs être diablement fort pour déjà monter à cheval ! 
  • Mon Dieu ! Depuis quand les médecins sont arrivés, Lourdine ?
  • Trois jours te dis-je ! Tu ne m’écoutes pas à la fin ? » demanda la sœur avec exaspération.
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