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Au-dehors de toute lumière - Une rétrospection - Chantier 1
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 Article publié le 13 janvier 2019.

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Au-dehors de toute lumière (ADDTL) est le troisième essai de récit que j’ai entrepris, au lycée à mon entrée en seconde.

Le premier - Pyramides urbaines & cinémas antiques - est un récit en vers dont les deux influences majeures sont Stephen King et Jim Morrison.

Le second - Syndromes de mort - est perdu (deux fois perdu, d’ailleurs). Il se déroulait dans un laboratoire. Un des personnages était le professeur Todd, qui a survécu au roman avorté.

Ce troisième essai naît au printemps 1988. Il est achevé en juin. Je l’ai sans doute conservé à cause des calligrammes qui le ponctuent, figuratifs et symboliques. C’est pourtant un mode d’écriture que je n’ai que peu poursuivi en tant que tel.

J’ai longtemps pensé qu’il y avait eu un prolongement à ce récit, une suite que j’aurais détruite par la suite. Je n’en avais pas de souvenir clair mais j’imaginais un délire mystique s’étalant sur des dizaines de pages. Au vu du texte existant, c’est douteux. La mention manuscrite "achevé 06/88" date-t-elle de cette époque ? Là encore, c’est difficile à dire. Elle paraît indiquer qu’il n’y a pas de suite, que le récit se termine sur un dessin de porte fermée. Ce serait cohérent.

Il est miraculeux que j’aie conservé ce texte, contrairement à Syndromes de mort que je me souviens avoir détruit un soir, avec d’autres textes, dont une masse de poèmes. D’autant plus miraculeux que je n’ai jamais retouché ce texte par la suite, je l’ai à peine approché. J’ai dû tenter de le relire deux ou trois fois en une grosse vingtaine d’années. Il me gênait et me gêne encore. Trop abouti pour être supprimé comme j’ai pu le faire avec un bon paquet de textes. Trop pétri de maladresse juvénile pour être assumé comme une production à part entière.

Ce sont vraisemblablement les dessins qui l’ont préservé, me permettant ainsi de mieux cerner la genèse de mon écriture, entre les délires visionnaires de « Paranoïa » et des textes adjacents, et le projet épuisant du Sens des réalités, que j’ai eu la bonne idée de ne pas déchiqueter.

C’est, comme pour Pyramides urbaines et cinémas antiques (PU&CA), un récit centré sur un personnage. Cette fois, il ne s’agit pas d’un écrivain mais d’un chanteur, Bruce Heatless. Il ne commet pas de crime et ne prend pas possession de la ville mais s’isole et s’enferme dans une pièce dont la porte disparaît.

A l’instar du personnage de PU&CA, le narrateur en vient à s’identifier à Dieu. Mais il apparaît comme une victime plutôt que comme un monstre sacrificateur. Le récit se termine avec ce qu’on peut supposer être l’ouverture de la porte par l’entourage du chanteur qui demeurera prostré et mutique.

Il y a un récit parallèle, une plongée dans un passé dominé par un épisode qui reste laconique : la mort de la mère dans une piscine. Il reste peut-être une page de ce projet qui n’a pas dû en connaître beaucoup plus et qui s’appelait Mother psychadelik(1).

C’est aussi que dans ce récit, apparaît un début de recyclage des textes antérieurs, plus fragmentaires, sans qu’il me soit possible aujourd’hui de dire clairement quel passage a été transplanté. Les phases les plus introspectives sont les plus susceptibles d’avoir été écrites indépendamment mais l’indice ne permet pas de distinguer grand-chose..

Il y a des cas plus aisés à saisir que d’autres. L’exemple le plus évident est celui de l’évocation des morts dans les cimetières. Le narrateur explique qu’il faudrait leur réciter des vers de Rimbaud pour les rassurer d’une hantise terrible, la hantise de la résurrection. C’est une vision qu’on retrouve mot pour mot dans Le sens des réalités.

Il y a bien des maladresses dans ce récit en effet. Pourtant, il apparaît déjà plus consistant que son prédécesseur. Il ne s’enlise que peu, contrairement au Sens des réalités. On sent bien des moments de faiblesse, le style force à des moments mais le récit, s’il se déroule sans suspense particulier, enchaîne une série de séquences cohérentes qui font de cette introspection un solide terrain d’expérimentation narrative.

Et puis le dessin a quelque chose de fascinant, à la limite de la schizographie. La folie était si présente à ce moment autour de moi.

Les sources d’ADDTL

Le titre est directement inspiré d’un ouvrage de la collection « Gore » (Fleuve noir) Out are the lights, que je n’avais pas lu car il n’était pas encore traduit. C’est dans un numéro de Métal hurlant que ce titre était évoqué. L’emprunt ne conduit pas à un projet tourné vers le registre gore mais plutôt vers la folie, l’expérience du psychisme et elle s’appuie sur le cas de Jim Morrison, même si Bruce Heatless semble plutôt avoir le profil d’un chanteur de hard rock.

L’influence de Stephen King ne s’exprime pas seulement dans la typologie des personnages (c’est peu le cas ici d’ailleurs) mais elle marque nettement le récit introspectif avec le jeu des voix intérieures, si marquant chez lui. Et toute une série de thèmes sont importés. Le motif religieux - si présent dans ADDTL comme dans PU&CA - doit sans doute beaucoup également à Stephen King.

En revanche, le style parlé ne doit pas qu’à Stephen King. Il est également lié à une lecture assidue de San Antonio, dont les fantaisies verbales ne s’aventurent jamais très loin mais favorisent une certaine mobilité de l’énonciation qui a certainement contribué à alimenter les disjonctions narratives du SDR.

Pour autant, il me serait bien difficile d’expliquer l’origine des dessins textuels. Sans doute ai-je vu des calligrammes d’Apollinaire à cette époque mais je ne m’en souviens pas le moins du monde. Je n’ai pas renouvelé l’expérience par la suite, si ce n’est dans un contexte tout différent, celui de Rien. Un train.

On peut identifier, par des indices matériels, les sources suivantes pour ce texte :

Titre -inspiré d’un titre de la collection "gore" - Out are the lights

Thème -inspiré de Jim Morrison (star enfermée dans son rôle de star) et de Pink Floyd (The wall)

Narration -inspirée de Stephen King (focus sur la situation d’enfermement, dialogues intérieurs, motifs bibliques associés au surnaturel)

Discours apocalyptique -inspiré de la Bible

Théorie du subconscient - inspiré d’un ouvrage sur le rêve (mi freudien, mi jungien)

Discours spiritualiste -inspiré de T Lopsang Rampa (les mantras)

Grossièretés, ruptures narratives - inspirées de Frédéric Dard

Interview -inspirée de Sid Vicious

La liste sera complétée au fur et à mesure de la rétrospection. Mais dès à présent, on peut pointer la le caractère lacunaire d’une approche exclusivement littéraire.

Il ne s’agit pas que de Jim Morrison, même si ce chanteur est emblématique d’un univers à la fois ancré dans la musique et dans la littérature.

Dans les parages de Morrison, il y a tout l’univers psychédélique et celui des hippies. Une esthétique à la fois visuelle, sonore et littéraire, indépendamment d’un contexte social définitivement enterré, celui de la fin des années 1960.

En arrière-plan, un univers musical plus actuel pour l’époque, celui du hard rock. Et l’univers du hard rock a lui aussi ses corollaires artistiques et littéraires, principalement dans le monde de l’épouvante et du gore. Sans compter la production cinématographique associée.

Il faut notamment compter Pink Floyd - the Wall comme une des influences majeures d’ADDTL. La posture du personnage principal est pratiquement la même.

 

Prolongements et cheminements internes

Le récit d’ADDTL marque une étape. C’est la troisième tentative de « grande forme », même si le texte achevé est plutôt un format moyen, d’une cinquantaine de pages. Le précédent a-t-il dépassé 40 pages ? Il est impossible de le savoir aujourd’hui. Quant à PU&CA, le format versifié a facilité le dépassement des cent pages.

Toutes ces entreprises sont ponctuées par des nouvelles, où les sources d’inspiration primitives sont encore plus sensibles que dans les « grandes formes » : Avant le projet ADDTL, il y a788 440  qui relate l’histoire d’un homme qui prétend avoir décidé du moment de sa mort et Sur le chemin du Maine qui évoque la figure d’un meurtrier méditant à côté du corps de sa bien-aimée, qu’il vient d’assassiner. Après cette tentative pas tout à fait inaboutie, vient un autre récit, Les choses de la vie, d’une composition plus complexe.

Il décrit un groupe d’hommes isolés qui se sont réfugiés de la guerre et qui sont dissimulés près d’une plage. On comprend qu’il s’agit d’un groupe d’aliénés. Ils se convainquent que l’un d’entre eux est mort mais ils ne savent pas qui, ce qui les amène à s’interroger. Dans les influences marquées, celle de Philik K Dick est plus sensible. Néanmoins, c’est le style de King qui domine toujours la narration.

Au même moment (mai-juin 88), je produis une petite série de poèmes en prose qui sont autant de miniatures narratives. Il m’est bien difficile de dire s’il y a eu une rupture dans la production en juillet-août. Le fait est en revanche qu’il n’existe pas de trace de cette production. Le projet du Sens des réalités est amorcé en octobre ou novembre, un soir en rentrant de la gare de Gargan. Fin décembre, trois à quatre chapitres étaient écrits. En mai-juin, le roman était achevé, affaibli par toutes sortes d’imperfections juvéniles.

C’est peu de dire que le récit d’ADDTL a été occulté par l’ambitieux SDR, dont la réécriture a été permanente jusqu’en 2009, année de sa parution chez le Chasseur abstrait. Ce récit antérieur, pourtant plus proche d’un aboutissement convenable que ne pouvait l’être l’inextricable projet du SDR, me gênait et me gêne encore (je crois l’avoir déjà dit). D’un côté, l’histoire est égocentrique, au sens strict du terme. D’autre part, le discours visionnaire frise trop souvent le prêche religieux voire moralisateur. Il en ressort un sentiment d’immaturité qui a pu jeter une ombre sur un récit qui a sa cohérence et sa force malgré tout, qui se laisse porter par sa « fonction poétique » avec plus de bonheur que PU&CA. Mais peut-être un autre élément a-t-il joué : le désir d’aboutir un récit clos a vite cessé d’être mon intention. L’enjeu du SDR, c’est son caractère ouvert, vertical ou même « paradigmatique ».

Il y a tout de même une exception, c’est la tentative avortée, quatre ans plus tard, d’un récit d’enfermement et de cheminement intérieur vers l’enfer qui aurait dû s’appeler Avant résurrection. Je m’amusais beaucoup de cette idée que les morts ont une hantise qui est la résurrection. Et il est possible de voir des analogues dans d’autres expériences, comme Liminaire au jardin et sa tentative de description « neutralisée » de la maison familiale ou Repli (à la fois cycle poétique et nébuleuse musicale), qui observe la même pente.

Le récit d’enfermement est presque partout, au final. Pourtant, l’essai ADDTL n’a fait l’objet d’aucune actualisation depuis 2016.

Prolongement de "Pyramides urbaines"

- discours apocalyptique

- thème de la pureté

- thème de la folie

- narration individuelle à la première personne

Réminiscence de Mother Psychadelik

- image récurrente de la mère morte, visiblement inspirée de l’essai avorté Mother Psychadelik

Préfiguration du Sens des réalités

- théorie du subconscient

- introspection

- hantise de la résurrection

- évocation de Rimbaud

- disjonction narrative (le narrateur renonce à sa narration)

Autres séquelles

Au printemps 1992, j’entame un projet qui n’aboutira pas : Avant résurrection. Une note indique que ce projet est une réécriture d’ADDTL. Il s’agit en effet d’un récit introspectif qui conduit son narrateurs aux portes de l’enfer.

Dès lors, on peut esquisser une ligne droite entre ADDTL, Avant résurrection et l’entreprise plus tardive de Repli.


 

 

Bris narratifs

Julien Ruwaert

 

J’ai fini par appeler cette histoire « Julien Ruwaert ». Il ne s’agit pas de l’histoire de Julien Ruwaert pourtant. Le narrateur explique principalement comment il en est venu à tenter d’assassiner son banquier. Il y a plusieurs incohérences dans cette histoire.

Il ne tuera pas son banquier car l’homme s’est lui-même tiré une balle dans la tête à l’instant où le narrateur entrait dans le pavillon, supprimant au passage le majordome. Il y a le crime fantasmé (qui prend corps tout au long de la nouvelle) et le crime réalisé qui, paradoxalement, n’existe pas.

C’est un peu comme dans cet épisode de Derrick où une jeune bibliothécaire manque de se faire trucider. Aux premières minutes de l’épisode, sa meilleure amie est abattue à sa place. Derrick et son adjoint se rendent rapidement sur la scène du crime et font connaissance avec la jeune femme qui commence toujours par dire « non » (c’est une bibliothécaire, spécialisée dans les livres anciens).

Dans Amour océan, on a le même genre de séquence. Le cruel Léon Barrat veut éliminer la jolie Estrella Marina qui commence à prendre ses marques dans la grande ville en gravissant rapidement les échelons de l’usine qui l’a recrutée. Elle a sympathisé avec une jeune collègue qui lui ressemble un peu. Léon Barrat s’introduit chez Estrella Marina qui habite tout en haut d’un grand immeuble mais ce soir-là, elle n’est pas chez elle. C’est son amie qui s’y trouve et qui regarde le panorama du haut de son balcon quand le tueur la précipite dans le vide.

Dans les deux cas, les morts réalisées font à peine l’objet d’une vague évocation de la personne tuée. La bibliothécaire munichoise est trop occupée à dire « non » à Derrick alors que les attentats se multiplient autour d’elle. Quant à Estrella Marina, on sait quelles aventures trépidantes seront les siennes jusqu’à la conclusion heureuse de la série. Dans cet enchaînement sans trève d’événements et d’émotions, la mort de celle qui était en passe de devenir sa meilleure amie n’aura été qu’une abstraction.

Ainsi du majordome. Du temps de la première guerre d’Irak, on avait inventé la notion de « victimes colatérales » L’expression est restée, d’ailleurs, comme la guerre qui s’est perpétuée là-bas de 1991 à nos jours, quand on y pense. Il serait peut-être plus judicieux de parler de victimes latérales. L’événement latéral est celui qui se tient à la limite du hors champ. Le majordome de Seguelers est une victime latérale. Et Julien Ruwaert, qui donne son nom à la nouvelle, est lui aussi un protagoniste latéral.

Mais ce qui est plus ou moins que latéral, c’est que ce banquier n’est autre qu’un dénommé Seguelers. Et là, pardonnez-moi si je me noie dans un verre d’eau mais je dois bien l’admettre : c’est à n’y plus rien comprendre.


(1) Il reste effectivement une page de ce projet, assez différent du récit amorcé dans ADDTL, cependant. Le récit relate l’angoisse d’un enfant sur le point de naître. L’influence la plus marquée est cette fois celle d’Olivier Debladis, dont un récit relatait l’existence d’un embryon appréhendant son avenir et finissant par refuser de naître.

 

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