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 Article publié le 24 février 2019.

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Dans ses chiottes, Ben ne lisait pas, façon Léopold Bloom. Il tentait de trouver dans le mur en fort mauvais état les tableaux de Léonard de Vinci. Et si une araignée se déplaçait sur le sol ou sur les murs, il en suivait les évolutions, attendant ce qui paraissait être un envol, car la lumière de la petite fenêtre rendait les toiles parfaitement invisibles. Au-dessus, à la place du toit, s’ouvraient des combles toujours agités d’oiseaux et de petits animaux. Une échelle traversait cette ouverture. La lumière descendait d’un étroit vasistas couvert de toiles d’araignée et de poussières du bois de charpente. Pendant que Ben se livrait à ces rites, Clark prenait le frais sous la véranda, car on était le matin et c’était l’été. La journée, annonçait la météo, allait battre tous les records de canicule. Clark craignait la chaleur. À cette époque de l’année, il passait la journée à l’intérieur, soit dans sa chambre où il se connectait au Monde, soit dans le salon où il se livrait à des expériences sur les qualités cryogènes des boissons que Ben ingurgitait à intervalle régulier de nuit comme de jour. Clark avait acquis une connaissance quasi universelle de la boisson. Sa mémoire phénoménale (ça n’avait pas toujours été le cas) contenait à peu près tout ce qui se fabrique de boisson dans le monde. Il commandait lui-même su Internet si le budget de Ben le permettait, ce qui était souvent le cas car Ben avait des ressources cachées et quelquefois illicites. Mais illicites façon herbe et romans interdits. Jamais rien de vraiment immoral. Ben avait adopté le principe hemingwayen du plaisir tel qu’il est décrit en une phrase tout ce qu’il y a de clair dans sa mort dans l’après-midi. Clark entretenait encore d’autres expérimentations à portée universelle, mais cela sort de notre sujet et risquerait de faire de notre sympathique narration un traité sur l’universalité de l’espèce humaine. Ajoutons pour être honnête que le cerveau de Clark avait des limites et que Ben ne les franchissait qu’en cas de progrès technologique éprouvé par d’autres chercheurs quel que soit leur nationalité et leur connaissance de la langue de Shakespeare. De la cuvette où il était assis en tailleur car il avait fini de chier, le sybarite anachorète observait sa création qu’il pouvait voir de dos à travers les meneaux de la fenêtre du salon, si on pouvait appeler ça un salon ; en effet, Ben ne recevait jamais, pas même les chasseurs avec lesquels il se divertissait souvent en période de printemps et donc avant l’été qui est une période touristique consacrée à la pêche et à ce que les pêcheurs veulent en faire s’ils ont payé pour ça.

La tête de Clark, qui était taillée dans un bloc d’aluminium irradié, s’agitait bizarrement, comme si quelque chose était en train de foirer au niveau logiciel. Cela dura quelques minutes que Ben ne vit pas passer car son esprit était déjà à l’œuvre du kernel. Puis, tandis qu’une araignée entreprenait de s’envoler du sol vers le mur de son choix, la tête de Clark pivota de manière à placer ses yeux dans son dos. Ces yeux se plissèrent un peu, question de mise au point et de diaphragme, la vitre concernée étant couverte de chiures et de poussières de pluie. Cela n’arrivait jamais, que la tête de Clark regardât ailleurs que devant elle ou raisonnablement sur les côtés du champ de vision programmé. L’anus de Ben se referma et ses couilles remontèrent sensiblement. Il décroisa ses jambes et posa ses pieds sur le sol sans se soucier du petit peuple arachnéen qui s’y livrait à ses obscures activités de vol et de graphes. La tête de Clark fit oui. Ben hésita : ce oui pouvait très bien dire non. Ou autre chose. Il avait oublié la signification du hochement. À quelle fantaisie s’était-il livré au moment de la programmer ? Il lui arrivait souvent de se divertir de cette façon. Il ne l’avait jamais regretté. Allait-il en payer le prix ce matin-là ? Sa bite en conçut une érection et le gland se frotta contre la faïence de la cuvette, signe que le cerveau de Ben entrait dans la peur. Il redoutait ces instants. Or, tout commençait par un instant. C’était le premier acte de l’action telle que se la figurait Ben Balada depuis qu’il avait donné un sens à son existence. L’instant. Celui d’une impression ou d’une intuition. Voire d’une émotion. Et s’il en croyait le propre de cette espèce de rituel, la colère suivrait. Clark devait savoir tout ça. La rotation de son cou était étudiée pour ne rien changer à l’ordonnance des connexions. Et tandis que Ben était en proie à cet instant inexplicable pour l’instant, son esprit était obnubilé par la colère qui s’en suivrait. Une colère dont la nature dépendait de l’instant ou plus exactement de ce qui provoquait cet instant. Il fallait songer à améliorer le système des signes qui faisait de Clark un chien de garde, une sentinelle capable de lancer le signal de l’instant qui précédait la colère. Mais le moment (autre temps, n’est-ce pas ?) était-il bien choisi pour se livrer à ces réflexions intenses et nécessaires ? La réponse était non, car la tête de Clark retrouva sa position frontale, privant ainsi le pauvre Ben de toute information concernant son avenir proche. Il n’avait encore rien prévu pour pallier ce défaut de transmission, mais il y songeait depuis longtemps. D’ailleurs, pour l’instant, il n’avait rien greffé dans son propre cerveau. La raison en était toute simple : Ben n’était pas chirurgien et il ne connaissait personne capable de lui ouvrir le crâne, en admettant que ce fût bien là l’endroit où greffer une puce qui du reste n’avait encore aucune existence ni même esquisse… Une ombre fut alors projetée sur la face tribord de Clark qui était tourné vers le sud.

Quelqu’un ! s’écria Ben avant même de se demander qui cela pouvait-il être.

Les chiottes étant dépourvues de porte, il sauta sur ses pieds et remonta son pantalon sans prendre le temps de se torcher ni d’essuyer sa bite dégoulinante. Comme il ne portait pas de slip pour contenir et prévenir, une tache apparut au niveau de la poche gauche. Il boutonna précipitamment sa chemise et prit la précaution de ne pas l’enfiler derrière la ceinture, dissimulant ainsi les traces de sa jouissance. Il avait le cul merdeux à cause d’une chiasse consécutive à la consommation excessive de melon. Ben adorait le melon qu’il creusait toujours consciencieusement pour y verser les charmes de son porto et les excès de son sucre. Il ne finissait jamais un repas sans cette douce ivresse. Une sieste le concluait toujours, été comme hiver.

Une fois de plus, la tête de Clark pivota, mais cette fois à l’équerre, côté bâbord où se trouvait la porte d’entrée de la cabane. Le robot s’attendait à voir sortir son créateur. Il se disposait à recevoir une directive. S’agirait-il de la colère à jouer en attendant d’assister au théâtre de ses conséquences ? Il était trop tôt pour y penser. Ben sortit des chiottes et vérifia sa tenue dans le miroir qu’il avait ramené de son service militaire. Sa tenue était loin d’être impeccable, mais personne ne se formaliserait de le voir apparaître dans ce qui pouvait être considéré comme une tenue d’été à la négligence calculée pour ne pas inviter à des convenances trop formelles. Il traversa le salon, jeta un œil sur le côté cuisine qui certes témoignait d’une louable activité cuisinière mais péchait par un désordre d’ustensiles et de crasse qui méritait depuis longtemps un rideau à effet immédiat en cas d’intrusion inattendue. Or, il n’était pas question d’intrusion dans le champ intérieur et l’attente venait de s’installer en un instant, celui que nous venons de décrire.

Tant pis pour le rideau, pensa Ben Balada en avançant sur le plancher nu mais pas inhabité. Il ou elle n’entrera pas, surtout s’il s’agit d’un touriste qui cherche son chemin. Je ne lui demanderai pas comment il l’a perdu, continua-t-il de penser en s’approchant de la porte. À quel moment la colère le saisirait-elle ? Il n’en savait rien. Tout ce qu’il pouvait se dire en cet instant, c’est qu’il se donnerait en spectacle, de façon théâtrale pour commencer. Il savait trop bien ce que cela signifiait. Clark était armé d’un révolver automatique de gros calibre. Ben avait pris cette précaution dès le début de sa création, dans la semaine même de son aménagement en ces lieux. Il tâta la poignée déjà chaude. Il faisait durer l’instant, non pas par plaisir, mais par peur. Ses fesses continuaient de se frotter mollement dans la merde et sa bite devenait froide contre sa cuisse. Il perçut le profil agacé de Clark, mais sans le voir. La vitre lançait ses aiguilles de réalité inévitable et surtout irréversible comme le temps. À qui vais-je avoir affaire ? Il ne pouvait s’agir de maman qui ne montait jamais, usant toujours du téléphone si elle avait quelque chose à demander avant qu’il n’aille aux commissions. Ses invités passaient quelquefois devant la cabane, mais sans franchir la clôture de barbelés. Ils étaient rares, les visiteurs de la cabane de Ben, toujours effrayés par l’allure martiale de Clark qui se dressait dans une attitude menaçante à leur approche. Tout le monde téléphonait pour éviter de monter et de se trouver face aux incertitudes causées par la présence inquiétante de Clark dont on connaissait pourtant les Aventures. Mais on était capable de faire la différence entre la fiction et la réalité. Dans la boutique aérienne de Charley, on achetait de la fiction et on la lisait chez soi, en compagnie ou autrement. Mais dès qu’il s’agissait de se confronter à Clark, on était en proie à une inquiétude impossible à expliquer autrement que par l’imminence d’un danger. On savait qu’on risquait quelque chose d’impossible à surmonter. On se sentait seul. Ben connaissait les moindres détails de cette angoisse. C’était des implications de la programmation, mais aussi de l’aspect de plus en plus humain de Clark. Comprenez que ce n’était pas simplement l’aspect humain qui entrait alors en jeu, mais son de plus en plus, cette évolution, cet in progress qui n’avait de sens que si on en admettait l’évidence, l’apodicticité.

Donc Ben prit le temps de goûter à cet instant. À tel point qu’il se mit à négliger l’occurrence de la colère qui s’ensuivrait. Sa bite se redressa. Il la sortit par la braguette qui était restée ouverte pour répondre aux circonstances. Un orgasme devait précéder la mise en branle de la suite. La tête de Clark pivota dans ce sens. Le témoin de situation inexplicable était allumé et sa lumière rouge sang se projetait sur les plis d’une veste entrouverte. On voyait bien la boucle de la ceinture et les plis perpendiculaires qui descendaient sur un pantalon impeccablement repassé. Il ne pouvait s’agir que d’un homme, genre représentant de commerce ou courtier en assurances. Ça n’arrivait jamais. À cause de Clark qui prévenait la maisonnée de toute circonstance de ce genre. Ce type n’avait pas conçu une inquiétude à la hauteur de l’attente du maître de maison et peut-être même de ce robot aux allures étrangement humaines, sans que le visiteur en perçût l’aspect in progress. Car pour neutraliser le système il suffisait que le visiteur fût dépourvu de cette idée que Ben améliorait sa création d’année en année. Et il s’en était passé des années ! De quoi soumettre les cerveaux des gens du coin à cette idée que Ben finirait par provoquer un film et qu’alors tout le monde deviendrait fou, poussant les autorités fédérales à intervenir au nom de la liberté et de la survie de la Nation. Le gland se gonfla subitement à l’extrême et le sperme de Ben gicla sur la vitre, car notre bonhomme s’était déplacé comme un crabe en cours d’orgasme et ne se trouvait plus devant la porte et sa poignée. La tête de l’homme insensible à l’évolution cybernétique de Clark apparut alors dans l’encadrement de la vitre. Le sperme coulait lentement, visité par les mouches. L’œil de l’homme était agacé par les reflets de métal de la joue de Clark.

 

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