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3- Donc, Ben Balada n'ouvrit pas la porte...
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 Article publié le 3 mars 2019.

oOo

Donc, Ben Balada n’ouvrit pas la porte. Il n’ouvrit pas la fenêtre. Sa chemise cachait la tache, ses fesses se frottaient dans la merde non torchée et sur la vitre, le sperme coulait, atteignant maintenant le meneau inférieur où il se forma en biseau, lentement. La tête de l’homme, grêlée par les reflets de la joue métallique de Clark, lesquels paraissaient comme autant d’éphélides, parlait. Les lèvres cisaillaient des mots que Ben n’entendait pas à cause du double vitrage. Comme il ne lisait pas sur les lèvres et que Clark n’était pas équipé du logiciel adéquat, le silence se mit à peser. L’homme commença à s’agiter. Il se mit à parler au robot, mais il ne connaissait pas les bonnes questions. Clark lui renvoya, en guise de réponses, des airs assez bêtes pour que l’homme cessât de l’importuner. La lumière rouge envoyait sur le visage de l’intrus les lettres c a u t i o n en négatif, en plein sur le front comme une balle héroïque sur un champ de bataille. Puis l’homme plia son index et frappa au carreau. Il avait sans doute l’impression que Ben ne le voyait pas, impression alimentée par le soleil dont les rayons frappaient la vitre obliquement. Lui-même voyait-il Ben ? Clark n’en savait rien. Et Ben pensait ainsi épuiser l’intrus qui finirait par retourner d’où il venait, sans réponse ni rien. Mais le téléphone sonna. Ben décrocha. C’était maman :

« Quelqu’un va te visiter ce matin, dit-elle d’une voix si pâle que Ben en conçut une lente inquiétude. Mais c’est peut-être déjà fait…

— Il est devant la porte, dit Ben qui maintenant tournait le dos à la fenêtre tandis que l’autre en frappait les vitres.

— Tu me demandes pas qui c’est… ?

— Il va me le dire de toute façon…

— C’est un policier…

Ben frémit de la nuque au cul…

— J’ai rien à me reprocher, dit-il fermement.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit ! Il enquête…

— Il enquête sur quoi, nom de Dieu !

Voilà la colère qui arrive… second acte de l’action en cours.

— Justine est morte…

Un temps.

Tu le savais pas… ?

Autre temps.

Je regrette de te l’annoncer comme ça… Je savais pas…

— Que me veut-il ?

— J’en sais rien. Ici, tout le monde a répondu à ses questions…

— Qui ça : tout le monde ?

— Hé bé moi-même, luce, Fred, Roger, Alice et même Jack…

— Elle est morte comment…

Il rectifie :

De quoi… ?

— Assassinée… Elle est morte assassinée… Oh Ben ! Si j’avais su…

— Si tu avais su quoi… ?

— Je ne lui aurais pas parlé de toi… C’est sorti de ma bouche…

— Tu as toujours été une pipelette…

— Plus maintenant ô Ben ! Plus maintenant ! Mais c’est revenu à cause de ses questions… Il nous a harcelés… l’un après l’autre… Même Roger y est passé. Tu connais Roger, comme il est… ?

— La colère…

— Méfie-toi de lui… C’est un malin…

— Qu’est-ce qu’il sait… ?

— Que veux-tu que ce soit… ? Il aurait fini par savoir… Je ne suis pas la seule… Tout le monde sait, ici…

— Clark le foutra dehors !

— Mais il l’est déjà, dehors ! Clark n’a jamais tué personne. Ouvre-lui ta porte. Réponds à ses questions, sinon c’est la justice qui te les posera. Et qu’est-ce que tu lui diras à la justice ? La vérité ? »

Ben raccrocha. Il n’avait jamais tué de flic. Quelques Arabes qu’il ne connaissait pas mais qui lui voulaient du mal. Mais là n’était pas la question. Le type s’impatientait. Il était temps de lui ouvrir. Il le recevrait sous la véranda, sans chichi. Rien à boire, pas de poignée de main, même s’il lui tendait la sienne. Un visage en colère, comme ça, d’avance. Avant même que le type n’ouvre sa gueule pour dire ce qu’il avait à dire. Un dialogue du genre :

« Je m’appelle Frank Chercos. Je suis détective privé. Je travaille avec monsieur Roger Russel que vous connaissez, n’est-ce pas ? J’ai quelques questions à vous poser…

— Vous n’avez pas peur que Clark les enregistre… ?

— Je n’ai pas peur des robots, monsieur Balada…

— On se connaît… ?

— Je viens passer tous les étés à Rock Dream depuis des années… On s’est souvent croisé en ville où je descends de temps en temps, le soir…

— Le soir, je me tiens ici… Seul.

— Pourtant… mais passons là-dessus. Je ne suis pas venu vous ennuyer avec ça…

— Avec quoi… ?

— N’en parlons plus, si vous le voulez bien… C’est à propos de Justine… Hem… Hum… Je pense que vous êtes au courant…

— maman vient de m’affranchir…

— Comme ça ? Au téléphone… ? Je vous ai vu téléphoner… Ça ne pouvait être que maman… Roger n’a pas pu l’en empêcher…

— Tant pis pour l’effet de surprise ! Je veux dire que vous ne me surprendrez pas. Je sais qu’elle est morte…

— Assassinée… je regrette… C’était une chouette femme… Je suis chargé de l’enquête par la famille…

— Je suis sa famille…

Clark s’agite. Ben n’a rien perdu de sa contenance habituelle quand il se trouve devant un étranger.

— Je voulais parler de l’autre famille… Hé hé ! Il faut être deux pour…

— Qu’est-ce qu’ils veulent savoir… ?

— Ils veulent… Vous ne souhaitez pas connaître le fin mot de l’histoire… monsieur Balada… ?

— Vous finirez par me le dire, je suppose… Mais je ne vous paierai pas pour ça.

— Oh mais c’est que… monsieur Balada… je suis déjà payé…

— Qu’est-ce que vous voulez savoir que je ne sais pas ? »

Voilà comment Ben inviterait Frank le Privé à s’asseoir sous le vélum de la véranda. Ni plus, ni moins. Sans boisson d’aucune sorte. Et Frank ne serait pas autorisé à allumer une clope. Il ne trouverait même pas de quoi poser son chapeau de paille. Il le garderait sur la tête. Encore heureux d’être assis à l’ombre ! Ben ne sent pas bon, mais après ? Clark sent le métal et la chaleur des circuits. Il émet un bruit de ventilateur entre deux claquements de mâchoires. Il ne parlera pas à la place de Ben. Il ne s’exprime que si on lui pose une bonne question. Frank doit en connaître quelques-unes puisqu’il est un familier de maman. Il a même peut-être lu quelques Aventures. Adventures and stories for boys. Rien pour les pisseuses. Justine ne lisait pas à l’âge où les garçons s’étourdissaient d’aventures. À l’époque, Clark était en projet. Les rouleaux de papier millimétré occupaient tous les porte-parapluies de la maisonnée. Il était bien loin ce temps, Blaise ! N’en déplaise

« Je suis vraiment désolé, dit Frank qui n’a rien à boire ni à fumer sous ce vélum couvert de chiures de mouches et de moustiques desséchés. Je peux revenir un autre jour… La nouvelle est si proche… maman m’a devancé… J’aurais pris des gants… Vous me connaissez…

— Non ! Je ne vous connais pas. Le Frank que je connais habite un établissement spécialisé depuis longtemps. C’est comme ça que luce a obtenu le divorce.

— Mais j’en suis sorti, monsieur Balada ! J’en suis sorti…

Frank s’est levé. Il a les mains en prière, façon islam.

J’en suis…

— Je me fous de savoir d’où vous sortez, monsieur Chercos ou qui que vous soyez. Je suis natif de l’Ariège. Je connais Martin Guerre…

— Oh et puis pensez de moi ce que vous voulez ! Je m’en fiche alors… je ne suis pas venu pour ça. Je peux revenir si votre cœur a besoin de solitude après l’annonce d’une telle nouvelle…

— Non. Restez. »

Frank reste. Il ne change pas d’aspect. Il a l’air toujours aussi con. Personne ne change. Sauf les cadavres. Ben caresse l’épaule de Clark, machinalement, comme il le fait tous les jours. Il regarde les pieds de Frank. Ils sont chaussés de clarks. Amusant.

« Posez-moi les questions, dit Ben sans voir les yeux de Frank qui regardent la tache dans l’ouverture involontaire de la chemise.

— Vous êtes sûr que c’est le moment… ? Je peux revenir…

— Autant en finir maintenant… J’en ai entendu d’autres… Que voulez-vous savoir ? »

Frank pose les questions puis s’en va. Il est presque midi. Ben rentre et ferme la porte. Clark semble dormir dans son fauteuil d’osier sous le vélum qui ondule à la brise chaude du matin. Justine est morte… Première nouvelle… Ben essaya de se souvenir des questions, mais tout cela s’embrouillait. Il ne s’en inquiéta pas. Il prendrait le temps de les écouter en activant le magnétophone encastré de Clark. En prime, il pourrait entendre ses réponses. Il avait été clair. Non, il ne savait pas qui pouvait en vouloir à Justine au point de la tuer. Il ne savait rien de Fred ni de Jack sur le sujet. Justine ne se confiait pas à lui. Il ne savait pas à qui elle se confiait. Peut-être à maman… Vous lui avez posé la question… ?

— Je n’y avais pas pensé…

Crétin…

Mais je l’ai posée à luce…

— Et alors… ?

— La réponse de luce n’est pas claire…

— Qu’est-ce qu’elle a répondu… ?

— Je vous dis que c’est pas clair…

— C’est comment d’obscur… ?

— C’est moi qui pose les questions, monsieur Balada !

Pauvre type à qui l’on fait croire qu’il a les capacités et le pouvoir s’enquêter sur une mort suspecte. Ben découpa une tranche dans un morceau de viande. Elle était bien saignante et sentait la fraîcheur. Il n’avait pas encore congelé cette viande. Il s’en occuperait après le repas. Il avait l’art de toujours remettre à plus tard ce qui exigeait pourtant l’instant. Il tapota la tranche avec le plat de la lame. La colère n’était pas venue… pas intervenue. Elle attendait sans doute son heure. Frank était reparti comme il était venu : en intrus. Et sans réponses définitives. Il était revenu sur ses pas à peine de retour dans le soleil. L’herbe craquait sous ses pieds. Ben le tint à distance en sortant de la véranda. Maintenant, lui aussi subissait les outrages de la lumière. Frank ferma presque ses paupières. Elles rougissaient, traversées de pliures bleues.

« J’ai encore deux ou trois questions à vous poser, monsieur Balada…

— Revenez ce soir… J’ai rien d’important à faire ce soir…

— Je comprends… Je vous laisse à votre chagrin… en vous souhaitant le souvenir… Moi-même, quand j’ai perdu mmmmmm, le souvenir m’a sauvé du désespoir…

— Qui ça… ?

— mmmmmmm… J’étais très jeune à l’époque… Vous avez l’âge de surmonter mêmes les plus terribles épreuves…

— Ça ira, jeune homme… revenez ce soir. On en parlera. Vous avez l’air très affecté par la mort de Justine…

— Et plus encore par son assassinat ! »

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