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Histoire de Jéhan Babelin (59)
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 Article publié le 10 mars 2019.

oOo

Sur la place
Les tréteaux
Enjambaient
Leur public.

« Ah ! c’est mieux, ô bien mieux,
Qu’à Los Angeles, s’écria-t-elle.
Ça fait du bien de se revoir.
J’arrive juste par le train.
Tu veux finir mon casse-croûte ?
Maintenant que j’ai changé,
Faut que je veille à ma ligne ! »

Elle se tortillait par le bas,
Un peu poilue mais standard.
Son genou me tordait la joue
Et ses doigts fins m’ouvraient la bouche.

« Mange et tais-toi, ma création !
Ce soir je rentre à la maison.
C’est le chien qui va être content ! »

Du coup je me suis mis à aboyer.
J’étais le chien de Cervantès.
Elle me montra à ses copains.
Elle en avait des tas
Et ils formaient le tapis de ses pas.
Ah ! Quel succès, les amis !
Et comme ça au milieu de tous.
La fête tambourinait sur les crânes
Et les ventres se ballonnaient dessous.
Ça en faisait des comédiens, des actes !
Tellement que je me souviens plus.
On est arrivé à la maison.
Le portail était ouvert.
Le bruit nous avait précédés.
Le chien montra sa truffe noire
Dans un interstice de lumière,
Juste au moment où le feu d’artifice
Répandit ses métaux sous les nuages.

« Ça te fait toujours le même effet,
Dit-elle avec l’accent américain.
(Ils avaient changé ça aussi)
Ya pas comme un pétard
Pour te tournebouler, chienchien !
Vise un peu c’ que t’amène !
Et du vrai, pas du botulique !
Avec la raie au milieu,
Genre étudiant en Droit,
Et gratis à l’entrée.
Mais on va pas faire ça
Devant tout ce beau monde ! »

Ni devant moi d’ailleurs !
Je me mis à aboyer
Pour éparpiller la foule
Et Moïse en babouches
Brandit son saint bâton.
« Y en a-t-il pour tous les goûts ? »
Demanda-t-il en me poursuivant.
Ah ! Je vous raconte pas ! Quelle nuit !

Le lendemain
On s’est tous vu
Dans le jardin
Tous en tutu.

Moïse avala son café
Et fila vers l’horizon
Sans payer son dû
Comme d’habitude.

Le chien était crevé.
La langue lui sortait.
Et je lui relisais
Les cartes postales
De Los Angeles.

Il aimait ça, relire, le chien.
J’aimais moins, mais je l’aimais.
J’aimais aussi Jéhan Babelin
Qui ne s’appelait plus Jéhan
Ni Babelin, ni homme.
Il se s’appelait pas
Jéhanne non plus.
Et il était fier
D’être né(e)
En Amérique,
A Los Angeles,
Californie.
Il avait deux trous maintenant.
Un pour le plaisir
Et un autre pour l’œil
Et aussi pour l’esprit.

« Mais alors, dit le chien,
Comment c’est que tu te nommes
Maintenant que t’es plus homme
Ni tout à fait femme ?

— Je suis ce que je suis,
Rétorqua-t-elle en riant.
Il n’y a pas d’autres moyens
De me montrer du doigt.
Tout ce qui n’est point homme
Est femme, voilà ce que je dis.
Et je ne le dis pas toute seule.
C’est la voix de la Terre
Qui parle en moi, en nous !

— Tu deviens militante ! »
Grogna le chien comme si
Il commençait à regretter
D’avoir financé le voyage.

Moi, petite chose inachevée,
Encore à même de changer,
Je voulais savoir son nom.

« Abois toujours ! dit-elle.
Mon petit bout rimé !
Ce que tu veux savoir,
Pourquoi ne le saurais-tu pas ?
Je n’ai pas changé pour rien.
Est-ce qu’on a fait tant de bazar
Lorsque d’employé municipal
Je suis devenu en voyage
Le chien de ma chienne ?

— J’étais plutôt chien… dit le chien.

— Maintenant que le chien
Est devenu une femme américaine,
Continua-t-elle toujours rieuse,
On ameute la foule et on jase !
Du temps que je jouais la femme,
Battant des fesses comme au tambour,
Et que ta flûte m’enchantait,
Je n’étais que Jéhan Babelin,
L’employé municipal devenu
Le poète de l’envers de soi.

— C’était clair et lisible,
Souligna le chien sans passion.

— Eh bien demeurons intelligibles !
Et ne me demandez pas pourquoi
Je me nomme moi-même LUCE ! »

Nous reculâmes le chien et moi.
Jéhan avait-il dit LUCE ?

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