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 Article publié le 10 mars 2019.

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Connard. Ben découpa une deuxième tranche dans le morceau de viande. Elle était elle aussi bien saignante et sentait cette fraîcheur qui exhale du corps de l’animal quand il a refroidi et que la tranquillité s’est enfin imposée à l’esprit. Ben tuait des animaux car il aimait leur chair. On devait dire : leurs chairs. Chacune exige ses recettes. Il cuisinait avec des légumes et des fruits si la saison le permettait. Sa fatigue aussi, que d’aucuns confondaient avec la paresse. Ben n’avait rien d’un paresseux. Ses longues journées de recherches en témoignaient, mais qui assistait à leurs péripéties ? Alors quelquefois quelqu’un de mal intentionné ou d’étranger prétendait que Ben avait l’art de ne rien faire. De loin, on ne voyait rien, à part le robot qui était assis sous la véranda. Et de près, lorsque Ben descendait pour se ravitailler et bavarder un peu autour d’un verre, on avait l’impression qu’à part écrire des Aventures, il ne se foulait pas les poignets comme tout le monde. Il vivait d’une pension de retraite, certes, mais les retraités du coin se rendaient utiles ou travaillaient à améliorer leur environnement, souvent en compagnie d’un conjoint. Ben descendait avec le robot, il déambulait avec lui dans les allées du marché et au bar, Clark se tenait dans son dos sans rien dire ni même bouger. On n’aurait pas aimé taper le carton dans ces conditions. C’est que Clark devenait de plus en plus humain. Il avait acquis le regard de l’homme. Les femmes s’interrogeaient depuis longtemps. Le robot était nu. Une surface d’acier pas même peint. Et rien entre les jambes, ni queue ni fente, pas plus que derrière. Il était difficile de savoir à quel genre appartenait sa voix. On se demandait s’il avait l’esprit d’une femme ou d’un homme rien qu’à s’intéresser à la teneur de ses réponses. Les bonnes questions figuraient dans les numéros des Aventures. On s’y référait chaque fois qu’on s’amusait à en poser les questions relatives. Et si quelqu’un de mal intentionné ou d’étranger s’avisait d’en poser une qui n’était pas prévue par les Aventures, alors Clark faisait claquer ses mâchoires d’acier zingué et son rire envahissait l’endroit où vous trouviez, que ce fût dans l’espace confiné d’un bar ou dehors en plein air au milieu des étalages et véhicules venus de loin pour le marché du samedi. On avait tout de suite remarqué le manège de celui qui se faisait appeler Frank.

On connaissait Frank depuis des années. Il arrivait avec Roger Russel et la petite Alice. Ils passaient ainsi une partie de l’été chez maman, période sans doute correspondant aux vacances de Roger qui était fonctionnaire de police ou quelque chose dans le genre. Frank le suivait partout où il allait et particulièrement au bord de la rivière où ils pêchaient souvent du lever au coucher du soleil, rouspétant après les touristes qui ne connaissaient pas cet art aussi bien qu’eux. Mais qu’étaient-ils eux-mêmes, sinon des touristes ? Mais pas comme les autres, parce que Roger avait vécu des années chez maman avec qui il avait eu une fille, Alice qu’elle s’appelait. Et puis maman était native du pays. Des générations la précédaient. Bref, Frank donnait l’impression d’avoir des problèmes avec sa tête. On ne le voyait jamais sans Roger devant lui. Il le suivait comme un chien. C’était à peu près tout ce qu’on savait de lui. Roger n’en avait pas lâché une à son sujet, ni si c’était une création de son sang ou s’il avait changé de nature sexuelle.

Et puis voilà que Charley est assassiné. Et que luce prétend avoir été violée par des inconnus. Elle avait bien précisé aux flics que c’étaient des inconnus, pas d’ici et ça ne pouvait donc pas être Johnny ni Bobby, les copains de Jack qui fricotait avec maman dans les périodes d’ennuis qui correspondaient à une baisse de l’activité de l’usine de savon où il travaillait. Cet été-là, Roger s’amena comme tous les étés depuis des années mais avec deux semaines d’avance, arrivant le lendemain du drame ou en tout cas peu après. La boutique de Charley avait été vidée par une équipe de propreté municipale et Ben Balada était venu récupérer les exemplaires des Aventures. Le terrain était rasé de frais. Il ne restait plus que le toit en tôle qui tenait sur quatre piquets. Aujourd’hui, les enfants avaient choisi cet endroit pour s’amuser. On les voyait jouer aux dominos sous la toiture ou au ballon le soir avant le coucher du soleil. Ils y auraient joué plus tard dans la nuit si l’endroit avait été éclairé. Mais ce n’était pas le cas. Et de la terrasse du bar où on picolait, on pouvait voir Ben qui se tenait debout et immobile devant ce terrain et qui fumait des clopes l’une après l’autre. On était d’avis qu’il désirait acheter le terrain où Charley n’avait pas connu le bonheur. Clark était assis avec nous, silencieux comme un cercueil parce qu’on ne lui posait pas de questions. Voilà ce qu’on pouvait dire de Ben Balada à cette heure.

Mais l’année de la mort de Charley, Roger était arrivé en avance et le Frank qu’il traînait derrière lui n’était pas celui qu’on avait connu. Il portait un costard et la cravate, jamais on ne l’avait vu comme ça. Surtout que ça tapait. Il était deux heures de l’après-midi quand la locomotive s’est mise à siffler à la sortie du tunnel. Plus une seule ombre par terre. Des rideaux raides de lumière. On ne l’a pas reconnu tout de suite. Clark était avec nous. Ben rôdait dans le coin, mais pas autour du terrain de Charley, lequel n’était toujours pas en vente à cause de complications successorales. Frank attendait près de sa bagnole écrasée de soleil. Les Russel, plus ce Frank pas comme l’autre, ne se sont pas fait prier pour embarquer et la bagnole a disparu dans la poussière. À cet instant précis, et avant tout commentaire, on savait que Frank avait changé et que Roger n’était pas mandaté pour enquêter sur la mort de Charley ni sur les violences qu’avait subi sa fille, on ne savait plus laquelle l’était parce que maman continuait de raconter des histoires on ne savait pour quelles raisons secrètes. Frank était arrivé en costard et ce fut dans cet accoutrement qu’il monta chez Ben Balada. Il n’avait pas vu que Clark le suivait. Il en faisait pourtant un drôle de bruit, Clark ! Pas de grincements, ça non ! Ben avait grandement amélioré cet aspect mécanique. Mais les nouvelles technologies l’avaient contraint à multiplier le nombre des ventilateurs et leur puissance. Ça ne sifflait pas non plus. Ça chuintait, mais avec le ronronnement de la rivière, cet inconvénient pouvait passer inaperçu, un peu comme nos conversations au bar le couvraient assez pour qu’on pût le prendre pour le silence lui-même : un mec adhérant au silence. Ou autre chose de pas sexué mais d’humain, si vous voyez ce que je veux dire…

Que s’était-il passé là-haut ? Personne ne le savait encore. Il fallait attendre en descendant des perroquets pendant que Frank montait sa carcasse endimanchée. On se marrait. Ben était du genre à piquer une colère shakespearienne si on le dérangeait sans raison. Bien sûr qu’il en avait une raison, Frank, mais c’était pas forcément la bonne. C’était le coup des questions à poser ou ne pas poser à Clark, sauf que Clark ne se mettait pas en colère. Il se contentait de se foutre de votre gueule et ça provoquait immanquablement l’hilarité générale, ce qui donne soif. Alors on a attendu.

« Et si c’est pas Frank, qui c’est… ?

— Complique pas !

— Moi je l’ai pas reconnu…

— Personne ne le connaît vraiment.

— On va peut-être plus être en mesure de le reconnaître si Ben se met en rogne !

— Qui qui l’a arrangé à ce point, Ben ? Personne… qu’on sache…

— Cette disposition baladienne est peut-être en train de changer…

— Comme il s’est peut-être passé quelque chose entre Ben et Charley…

— Des racontars ! Ben n’a jamais tué personne.

— Il a tué des Arabes…

— Et il a bien fait !

Qui tue tuera. C’est un principe en justice…

— Comme si que tu t’y connaissais en justice hé commerçant… !

— Et il est redescendu comment, Frank… ? Vivant ? Mort ? Blessé ?

— Il avait l’air content… On est allé sur la route pour le voir passer. Pas un accroc à son costard. La cravate dans la ceinture et sa sacoche sous le bras. Il ne s’était rien passé. Il n’était peut-être pas monté jusque là-haut…

— Clark le suivait derrière la broussaille. On voyait ses clignotements, signes qu’il était attentif et qu’il avait des choses à signaler. Mais rien sur Ben. À mon avis, il était chez lui. Il ne s’était pas donné la peine de répondre aux signalements de Clark. Il ne s’était même pas inquiété. Il en avait rien foutre, Ben, de Frank et de son costard. Et Clark agissait de son propre chef, à mon avis…

— Ça n’est jamais arrivé ! Impossible ! Clark n’agit pas s’il n’est pas programmé pour le faire.

— Donc, si je comprends bien, il était programmé. Et par conséquent, Ben était au courant de l’arrivée de Frank que Clark avait précédé de quelques encablures.

— Deux, trois, pas plus… Il a beau bénéficier des dernières technologies high-tech, il ne court pas si vite…

— On ne l’a jamais vu courir… Tu l’as vu toi… ?

— Il va vite mais pas à ce point… Une demi-encablure…

— Qu’est-ce que tu connais à la Marine, toi… ?

— J’y étais !

— Bref… On ne sait pas si Frank et Ben se sont parlé.

— Vous êtes flic… ? »

Là-haut, Ben secouait la poêle où frétillaient les deux tranches de viandes, épaisses et juteuses. Il ne fallait pas dépasser le temps. Ben tâta le moelleux. Il aimait la viande à point, mais il sortit un des steaks encore saignant et le déposa dans une assiette. Ensuite il balança le steak bien cuit dans une autre assiette et il sortit avec les deux assiettes, une dans chaque main. Il n’y avait pas de table dans la véranda, juste deux fauteuils d’osier. Clark occupait le sien, celui qui portait des traces de poussières noires et légères que la brise envoyait en l’air. Ben déposa l’assiette contenant l’un des steaks sur les genoux d’acier. Il prit alors place dans son fauteuil en se plaignant de sa douleur. Clark avait appris à se servir d’un couteau et d’une fourchette, mais pour l’instant, il ne pouvait couper que la viande pas trop cuite. Il manquait quelque chose à ce mécanisme. Le même problème d’incapacité physique, et non de compréhension, affectait l’épluchage des fruits. Le fil du couteau glissait alors sur la peau et Clark s’énervait, menaçant de balancer ses couverts à travers la baie vitrée qui fermait une partie de la véranda. Ben intervenait avec la douceur requise, ménageant à la fois la susceptibilité du robot et l’intégrité de la baie.

« Patience, disait-il à sa machine in progress. Pour l’instant, il y a un problème entre ce que tu sais et ce que tu peux faire. Le logiciel est au point, ainsi que le hardware. C’est la mécanique qui cloche. Et ça, c’est pas de mon ressort. J’attends de nouvelles articulations. Je vais leur en boucher un coin. Crétins. « Ici, écrit © patrick cintas, peu de schizos, beaucoup de paranos et surtout, énormément de cons. » Jamais je ne me suis senti aussi proche d’un esprit.

— Ce n’est qu’un aphorisme, dit Clark en acceptant une bouchée prédécoupée. L’expression de la colère entre l’instant et le théâtre…

— En voilà une idée ! Ça fait french-theory. Comme si les « déficiences théoriques » d’Ezra n’étaient pas de Butor lui-même.

— Tel n’était pas le sujet de conversation entre toi et ces poivrots…

— Je n’ai pas tué Charley. luce le sait. Elle le dira au procès. Elle a l’expérience du procès.

— Chez les Arabes ! Tu parles d’une justice ! Ils t’auraient pendu à la place de Saddam si tu avais témoigné en sa faveur…

— Ne plaisante pas avec ces choses-là… La mort… »

Ben se tut en sortant un petit tournevis de la poche ventrale de sa salopette. Se penchant sur le robot sans quitter son fauteuil (il craqua), il donna quelques tours au niveau du crâne. Clark gémit. Ben se mordit les lèvres et recommença l’opération. La tête du robot fut agitée de tremblements. Le visage de Ben rougissait, mais ses mains ne tremblaient pas, l’une activant la rotation du tournevis dans un sens ou dans l’autre selon la réaction du robot, l’autre retenant son propre corps sur l’accoudoir (qui grinçait). Il reconnut à haute voix qu’il était loin d’avoir atteint l’état de perfection nécessaire. Clark avoua une douleur et accepta une nouvelle bouchée de viande saignante. Il n’aimait pas la viande saignante. Il n’aimait pas la viande.

 

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