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Combattants variés - Brandebourg de Juli Zeh
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 Article publié le 7 avril 2019.

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De Colomba de Mérimée aux romans de l’Italien Guareschi, opposant Don Camillo et Peppone, en passant par Clochemerle de Gabriel Chevallier, les villages rongés par les luttes fratricides sont un sujet cher aux romanciers. Brandebourg(1), paru en 2016 en Allemagne sous le titre Unterleuten, en est l’un des derniers exemples en date. En comparaison, Clochemerle fait figure d’aimable farce villageoise. Le roman de Juli Zeh a pour décor Unterleuten, village de deux cents âmes, situé dans la campagne du Brandebourg, perdu parmi les champs de blé, à l’orée de la lande et de la forêt. On vient de loin pour y observer une colonie d’oiseaux migrateurs, les combattants variés. Les villages avoisinants portent des noms qui font rêver, Regenmantel, « manteau de pluie », ou encore Seelenheil, « salut de l’âme ». Mais le romantisme est en trompe-l’œil. Vingt ans après la Réunification, la campagne se transforme peu à peu en désert, les villages se meurent malgré l’arrivée de quelques Allemands de l’Ouest en quête de retour à la nature, d’« authenticité » et de terres bon marché. L’annonce de l’installation d’un parc d’éoliennes dans le village d’Unterleuten va soudain arracher la campagne à sa torpeur et réveiller les passions les plus funestes. Les heureux propriétaires des parcelles éligibles flairent la manne financière, la jalousie s’en mêle, de vieilles rancœurs se réveillent.

C’était une gageure que de tenir en haleine le lecteur pendant plus de cinq cents pages avec pareil sujet. Pourtant, le pari est réussi. La guerre picrocholine autour de l’installation d’un parc d’éoliennes est l’occasion de dresser, deux décennies après la chute du Mur, un tableau de l’Est de l’Allemagne, qui n’est pas sans rappeler le roman de Judith Schalansky, L’inconstance de l’espèce. La verve de l’auteur s’exprime à travers les regards croisés que portent les Allemands de l’Est sur ceux de l’Ouest, et inversement, mais aussi à travers une satire sociale et villageoise féroce. Le roman, découpé en chapitres portant, telles des vignettes, le nom d’un des protagonistes, permet à l’auteure de déployer aussi ses talents de psychologue, tantôt avec empathie, tantôt avec cruauté. Il faut enfin lui reconnaître un sens habile du suspense, grâce auquel une histoire d’éoliennes finit par tenir le lecteur en haleine à l’égal d’un roman noir.

 

La noirceur, c’est aussi ce qui, dans Brandebourg, caractérise la fresque de la Réunification. Finie l’euphorie. L’ivresse a été de courte durée. Le réveil a été brutal. Comme l’écrit Robert Schneider dans son roman La révélation, il s’est mis à souffler un « vent nouveau, cette bise glaciale faite d’arrogance et de suffisance »(2). Les Allemands de l’Est ont perdu tout à la fois leurs emplois, leurs valeurs et leur dignité. Ils se sont retrouvés soudain mis sous tutelle par leurs cousins de l’Ouest, intimement convaincus de la supériorité du capitalisme et de leur modèle démocratique. Le lecteur peu au fait des réalités allemandes découvre la brutalité avec laquelle l’Allemagne de l’Ouest a imprimé sa marque, enterrant sans autre forme de procès l’Etat-providence. Et pourtant, les Allemands de l’Est ont fini par céder aux sirènes du capitalisme. Dans le roman, cela constitue un mystère pour le personnage de Kron, demeuré communiste envers et contre tout. Il ne comprend pas « comment les gens peuvent travailler d’arrache-pied sans gagner le minimum vital et rester quand même convaincus qu’ils vivent dans le meilleur des mondes. La satisfaction apparente de la plupart des habitants d’Unterleuten le laissait sans voix. On aurait dit les vaches qui n’étaient désormais plus ni traites ni abattues, mais gérées. Depuis peu, les bêtes avaient des transpondeurs autour du cou et se déplaçaient de leur plein gré de la mangeoire aux brosses de massage, couchages et pistolets à goujons, en passant par la machine à traire. Voilà à quoi ressemblait ce monde idéal qui avait gagné le village et le pays tout entier. Normé, diverti et géré – un troupeau de citoyens »(3). Lorsqu’il s’exprime ainsi, sa fille rentre sous terre de honte et on le traite d’ « incorrigible nostalgique de la RDA », mais le regret empêche-t-il toute forme de lucidité ?

 

Si l’Allemagne est réunifiée dans les faits, elle ne l’est pas dans les cœurs, à en juger par le roman de Juli Zeh. Il est frappant de constater qu’il n’existe dans Brandebourg aucun lien d’amitié entre les nouveaux arrivants, venus de l’Ouest, et les autochtones qui leur battent froid. Chacun reste chez soi. Avec une méfiance toute campagnarde, on observe de loin l’envahisseur sur qui les préjugés – pas toujours dénués de fondement – abondent. Les Allemands de l’Ouest seraient pareils aux sauterelles, qui s’abattent sur un champ, dévorent sur leur passage jusqu’à la moindre brindille et s’en vont après avoir tout dévasté. Nombre de capitalistes ouest-allemands ont effectivement vu dans la Réunification l’occasion d’une ruée vers l’or. Mettant à profit le marasme économique de l’Est, ils ont fait main basse sur des maisons et des terres achetées à vil prix ; une voracité sans états d’âme incarnée dans le roman par le personnage de Konrad Meiler, conseiller en entreprise d’Ingolstadt, qui a acquis deux cents hectares à Unterleuten, lors d’une vente aux enchères, et ne cesse, depuis, d’augmenter les fermages. Tirant les ficelles depuis la Bavière, il est le représentant d’un capitalisme immoral et désincarné.

Autre bête noire des habitants d’Unterleuten : l’écologiste ouest-allemand, chevalier blanc persécutant sans relâche l’autochtone infidèle pour le convertir par la loi à sa nouvelle religion. Cette espèce fanatique est représentée dans le roman par le personnage de Gerhard Fliess. Écologiste et militant anti-nucléaire de la première heure, il a démissionné de son poste de maître de conférences en sociologie à l’université de Berlin pour s’installer à Unterleuten et travailler pour une administration chargée de la protection de la nature. Il veille sur trente-trois combattants variés, espèce ornithologique quasiment éteinte en Allemagne. Il est la caricature du Wessi, l’Allemand de l’Ouest, quérulent processif et infatué, obsédé par l’écologie, qui interdit tout permis de construire susceptible de menacer l’habitat naturel de ses protégés.

Ce genre d’individu, si attentif au bien-être des petites bêtes, a le don d’exaspérer les autochtones qui soupçonnent chez les Allemands de l’Ouest une sensiblerie à géométrie variable. Les Wessis s’émeuvent à la vue d’une poignée de porte en laiton patinée par les ans, de herses rouillées, de vieilles mangeoires et d’antiques tracteurs sur lesquels le regard des autochtones ne s’arrête plus depuis des lustres, mais ils imposent dans le même temps, sans ciller, les lois impitoyables de l’économie de marché, quand ils ne font pas exproprier les habitants en exhibant des titres de propriété datant d’avant la partition de l’Allemagne, en 1949. Et surtout, comment peut-on se battre pour protéger de misérables piafs, alors que les Allemands de l’Est, pour beaucoup sans emploi, peinent à joindre les deux bouts ?

Malgré une langue commune, une histoire différente semble avoir forgé des tempéraments distincts. Rudolf Gombrowski, qui a toujours vécu à Unterleuten, le résume ainsi : [À l’Est], « on parlait ensemble, on trouvait des solutions. On se serrait la main et on se séparait bons amis. Dans le monde des femmes et des Allemands de l’Ouest, cette manière de faire n’existait pas. Ils envoyaient des lettres ou leur avocat, ou bien ils se mettaient à crier ou à pleurnicher et s’étonnaient après qu’on les prenne avec des pincettes »(4).Comment s’étonner, dès lors, qu’on ne leur propose pas de venir jouer aux cartes au Märkischer Landmann, la taverne du village ? S’abaisseraient-ils seulement à se mêler aux autochtones ?

Il faut dire que, dans le roman, en matière de préjugés, les Allemands de l’Ouest ne sont pas en reste. Ignares, sournois, inconscients des enjeux écologiques, pollueurs, impossibles à éduquer, pompant sans vergogne les nappes phréatiques et construisant des hangars hors cadastre, tel est tout le bien que Gerhard Fliess, le protecteur des oiseaux pense des habitants d’Unterleuten. À sa décharge, il faut dire que son voisin passe son temps à faire brûler des pneus dans sa cour pour le faire fuir… Le jugement de Jule, l’épouse de Gerhard Fliess, est plus nuancé. Elle a de la sympathie pour ces villageois pour qui cultiver des légumes est plus qu’un passe-temps de bourgeois bohême, des habitants « qui ne se considéraient pas comme pauvres et qui avaient l’air au contraire plus heureux que bien des habitants de Prenzlauer Berg [quartier branché de Berlin] », car « ils ne passaient pas leurs soirées à boire des bières devant la télé, mais à faire du jardinage, à donner un coup de main aux voisins ou à échanger des informations à la clôture du jardin »(5). Quant à l’auteure du roman, Juli Zeh, difficile de dire à qui va sa sympathie, mais elle connaît d’autant mieux les préjugés réciproques que, née à Bonn en 1974 et ayant grandi à l’Ouest, elle vit depuis 1995 à Leipzig, dans l’Est de l’Allemagne. On comprend dès lors qu’elle ait choisi pour son roman une instance narrative qui, dans la bagarre, semble davantage occupée à compter les points qu’à prendre parti.

Une certaine antipathie paraît davantage sensible à l’encontre de types sociaux, représentés de manière caricaturale, ce qui, par endroits, confère au roman les allures d’une satire sociale. Certains de ces personnages sont des survivances du passé, comme Kron et Gombrowski. Kron fait partie de ces nostalgiques irréductibles de la RDA défunte, qui considèrent que tout était mieux avant et que même la Stasi n’était pas si terrible : « À l’époque de la Stasi, on observait, écoutait, menaçait et virait moins qu’aujourd’hui, et pourtant le nouveau système se faisait appeler démocratie »(6). Celui que sa fille traite d’« indécrottable socialiste » voit donc aujourd’hui partout le mal à l’œuvre. L’affaire des éoliennes est pour lui une occasion rêvée de dénoncer l’insatiable appétit de l’hydre capitaliste. Il incite les employés de la principale entreprise du village à faire grève. Son idéalisme serait presque admirable, s’il n’était le manteau recouvrant de vieilles rancunes personnelles et les mensonges sur lesquels il a édifié sa légende d’incorruptible.

Gombrowski, son rival de toujours, descendant de grands propriétaires terriens prussiens est de ces fils bien nés qui, au mépris des convulsions de l’Histoire, tels des chats, retombent toujours sur leurs pattes. La certitude d’être venus au monde pour gouverner leur confère une résistance et une vitalité hors pair. Gombrowski a tout connu, l’incendie criminel de la propriété familiale, la collectivisation et pourtant, il a réussi à se retrouver à la tête de la coopérative Gute Hoffnung (Bonne Espérance) du temps de la RDA. La Réunification menaçait de dissoudre ces coopératives ; in extremis et avec flair, il a transformé la Gute Hoffnung en Ökologika SARL, et le voilà à nouveau l’homme fort d’Unterleuten. Il est de cette race de « seigneurs du village », qu’on ne rencontre plus guère aujourd’hui, des hommes, dont la famille inspire crainte et respect depuis des générations, qui croient que tout leur est dû et que la fin justifie les moyens. Faut-il y voir un signe que les temps changent, toujours est-il que Gombrowski connaît dans le roman une fin tragique.

Si ces deux personnages caricaturaux appartiennent déjà au passé, Linda Franzen, elle, incarne avec flamboyance la modernité. Venue de l’Ouest, elle s’est installée à Unterleuten pour se lancer dans l’élevage de chevaux, davantage poussée par le goût du lucre que l’amour des animaux. Son objectif est d’enseigner à prix d’or à des chefs d’entreprise le management, au contact des chevaux. Son gourou est un certain Manfred Gortz dont l’ouvrage, Ton succès, est la bible de Linda Franzen. Elle appartient à cette espèce, qui prolifère comme la mauvaise herbe, de coachs autoproclamés pour qui la psychologie est avant tout l’art de la manipulation mentale et qui voient dans le développement personnel une source fort juteuse d’enrichissement personnel. L’affaire des éoliennes sera pour elle l’occasion de mettre en pratique ses talents de manipulatrice hors pair, sans foi ni loi, exclusivement mue par l’appât du gain, prête à faire passer son couple par pertes et profits.

Signe que l’auteure Juli Zeh ne manque pas d’humour et voit dans le personnage de Linda Franzen l’un des avatars de la modernité, elle est allée jusqu’à prêter vie à son gourou Manfred Gortz, faisant référencer sur Amazon ses ouvrages imaginaires et réalisant sur You Tube de pseudo-interviews du maître à penser. Il y a malheureusement fort à parier que des lecteurs de Brandebourg, appâtés par le machiavélisme de Linda Franzen à qui rien ne résiste, tenteront d’acquérir les ouvrages de son gourou. L’amertume du roman tient sans doute, entre autres, à cela. Les « seigneurs du village », les communistes nostalgiques, sont une espèce en voie de disparition ; les manipulateurs cupides et individualistes, les Konrad Meiler – le conseiller en entreprise qui pressure à distance les fermiers d’Unterleuten –, les Linda Franzen, sont, eux, une espèce en pleine expansion.

 

Si la psychologie de Linda Franzen se résume aisément – manipulatrice au cœur sec –, d’autres personnages, en revanche, sont tout en nuances. Des brutes épaisses s’avèrent en adoration devant leur fille, un affairiste au cœur sec est touché par son fils drogué, un homme, par ailleurs sans scrupules, s’interdit de prendre pour maîtresse la femme qui l’attend, un autre ne s’est jamais remis d’avoir découvert, à la mort de son épouse, que cette dernière l’espionnait pour le compte de la Stasi… Chaque chapitre, centré autour d’un personnage, permet à l’auteur des portraits tout en finesse et sensibilité. Au fil du roman, chaque personnage réapparaît dans un nouveau chapitre, dans lequel il est derechef le point de mire, et le lecteur suit avec intérêt son évolution psychologique. A quelques exceptions près – dont Linda Franzen et Konrad Meiler –, la psychologie des personnages n’est jamais figée. Le lecteur assiste donc à moult métamorphoses, catharsis, renaissances, mais aussi à de spectaculaires effondrements. Le conflit qui se joue dans le village permet de révéler au grand jour les travers des personnages, leurs blessures intimes, parfois aussi leurs qualités insoupçonnées. Des certitudes vacillent, des masques se fendillent, le vernis se fissure. Ce n’est pas seulement l’autre qui se révèle sous un jour peu flatteur, l’introspection est, elle aussi parfois, douloureuse, voire dévastatrice.

Les rebondissements n’ont toutefois pas pour unique source l’évolution psychologique des personnages. Les éditions Actes Sud présentent, avec quelque raison, le roman comme un « thriller rural ». Et dans le maniement du suspense, il faut reconnaître à Juli Zeh les qualités d’un excellent auteur de roman noir. La palette utilisée est large : méthodes mafieuses, intimidations, faux rapt d’enfant, passage à tabac, règlement de comptes et jusqu’à un suicide des plus insolites. Chez Juli Zeh, les combattants variés n’appartiennent pas seulement à l’espèce des scolopacidés, mais, aussi et surtout, à l’espèce humaine. Et tandis que les combattants variés de l’espèce ornithologique ne se réunissent qu’en avril et mai pour se livrer, plumes hérissées et ailes battantes, à des combats fictifs destinés à séduire les femelles, les combattants variés de l’espèce humaine n’ont, eux, pas de saison pour se faire la guerre.

Benoît Pivert


1. Juli Zeh, Unterleuten, Munich, Luchterhand Literaturverlag, 2016, traduit en français par Rose Labourie sous le titre Brandebourg, Arles, Actes Sud, 2017.

2. Robert Schneider, La révélation, Paris, Fayard, 2011, p. 39.

3. Brandebourg, p. 95.

4. Ibid, p. 206-207.

5. Ibid., p. 182-183.

6. p. 95

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