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Étienne Picand : La Révolte des derniers hommes, Réflexions poétiques sur le transhumanisme
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 Article publié le 16 juin 2019.

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Étienne Picand : La Révolte des derniers hommes, Réflexions poétiques sur le transhumanisme - Éditions Jets d’Encre.

 

Il est bien vray qu’il m’a commande que je luy feisse relier ce livre tout a neuf : mais je ne scay s’il le demande en aix de boys, ou en aix de papier. Il ne m’a point dict, s’il le veult en veau, ou couvert de veloux. Je doubte aussi s’il entend que je le face dorer, & changer la facon des fers & des cloux, pour le faire a la mode qui court. J’ay grand peur qu’il ne soit pas bien a son gre.

Ce n’est certes pas moi qui ai réduit la pierre philosophale en poudre pour la mêler au sable de l’arène où elle est depuis foulée par les sabots des toros espagnols.

C’est quelqu’un. Mais qui ?

D’ailleurs est-ce bien la question ? Il semble que dès que l’on a atteint un niveau de revenu exorbitant on s’adonne comme Charcot à cette recherche passionnée, quitte à finalement en payer le pot cassé. C’est humain. La science n’est utile qu’aux technologies et notamment à celles qui promettent tellement de pallier les défauts de la machine humaine qu’on se met à croire que tout est possible, même la vie éternelle. Dieu se retourne-t-il dans sa tombe ?

Étienne Picand, auteur de cette Révolte des derniers hommes, Réflexions poétiques sur le transhumanisme, ne répond pas à cette épineuse interrogation. Et pourtant, il est poète.

Qu’on ne s’y trompe pas : dès que le récit se mêle de vers, on a affaire à une satire, à un satyricon. Récit qui lui-même affecte la forme d’une dissertation tout ce qu’il y a de didactique, pour ne pas dire universitaire. Plus de 300 notes en témoignent, rejetées en bas de page comme fondations de l’ensemble. D’ailleurs sans elles on aurait du mal à se passer d’un dictionnaire.

Le tour de force est assez remarquable. Pénétrant dans les chairs tétanisés d’un sujet qui met en scène ladite intelligence artificielle, ce sont des vers classiques qui extraient de la terre humaine ce qui reste de poésie quand le sujet est puisé. Je ne dirais pas classiques comme le suggère leur auteur ; on dirait bien plutôt un Lamartine qui a renoncé au vocabulaire courant dont s’entiche ordinairement le romantisme à la mode pour donner du relief à une légende qui ne demande que ça. 300 notes essentiellement lexicales !

Sans ces notes salvatrices, dont on peut supposer que le docte se passe et qu’elles n’ont pour destinataire que le commun des mortels, ce texte original et puissant relève d’un trobar clus élucidé.

Soulignons au passage que ce vocabulaire de haute lice est ici réservé aux vers, la prose ne s’en trouvant en aucune manière affectée. S’agit-il d’une poétique in progress, voire d’une théorie de la versification ? L’avenir le dira : ce nouvel écrivain a plus d’un tour dans son sac.

C’est donc face au risque d’une dissociation sociale que la révolte s’impose à l’esprit de l’auteur. Il n’y va d’ailleurs pas de main morte : Camus, qui en a les moyens, contrairement à Dieu, doit s’en retourner dans sa tombe : des baïonnettes ! Quelle apologie du combat ! Le Che semble quelquefois inspirer cet auteur dont l’humour ne connaît pas de limites.

Car en effet, la société, si tant est qu’on puisse réduire l’humanité à cette échelle toute prosaïque, tend à se scinder : d’une part les bénéficiaires des magies technologiques, riches et puissants, et de l’autre, les hommes naturels, riches peut-être mais impuissants devant la dernière limite, la Mort.

C’est bien la Camarde qui hante ce texte révolté (et révolutionnaire). Étienne Picand, tout poète qu’il est, ne lui oppose pas le génie scientifique ni l’idéologie de l’abandon : il croit trop au bonheur pour se laisser aller à vaticiner, d’un côté comme de l’autre, dans l’incertitude. Le bonheur, auquel tout être humain a le droit le plus strict, lui sert de conviction. Douce méditation cartésienne.

Sans vomissement ni ribote dans les quartiers louches de nos nuits, sans putes ni éjaculations approximatives sous l’effet de la stupeur, Picand réussit à faire le tour d’un sujet et même à le boucler. Est-ce dû à son talent de poète ? Ou à une inspiration plus profonde, voire philosophique ? Voilà un livre qu’on lit d’un trait (grâce aux innombrables notes) et qu’on a envie de feuilleter de temps en temps, autant pour en retrouver les idées et les raisonnements que pour apprécier la rigueur et la folie de sa tentative poétique.

Patrick Cintas.

Lire aussi :

Etienne Picand, poète du transhumanisme : « J’appelle les derniers hommes que nous sommes à se révolter. » - alumni.essec.edu/fr/magazine-fr/interviews/etienne-picand-e21-poete-du-transhumanisme/

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