Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Auteurs invités [Forum] [Contact e-mail]
AUTEURS INVITÉS
Depuis avril 2004,
date de la création
du premier numéro
de la RALM.
Prolégomènes à une théorie générale de l'agonistique narrative
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 14 septembre 2007.

oOo

Prolégomènes à une théorie générale de l’agonistique narrative
François GUIYOBA
École Normale Supérieure de Yaoundé
N’est-ce pas aussi vaincre l’horloger sur son propre terrain que de reproduire exactement ou mieux les mouvements des aiguilles de l’horloge sans en connaître le mécanisme profond ?

On partira de l’hypothèse que toutes les instances narratives sont susceptibles d’être le siège d’une agonie visant à vaincre les résistances au message, cette agonie pouvant donc se décliner dans les paradigmes antinomiques tels que narrateur/personnage, fiction/Réalité, auteur/lecteur, norme/écart, et histoire/discours. On étudiera, dans cette perspective, Cœur des ténèbres, Voyage au Congo et Voyage sans cartes[1] de Joseph Conrad, André Gide et Graham Greene, respectivement. Il s’agira de voir comment ces auteurs manipulent les pôles agoniques ci-dessus aux fins de créer l’illusion réaliste et, au-delà, de susciter l’adhésion du lecteur à l’idéologie d’une vision méliorative de l’altérité. D’où il pourra se dégager quelques prémices/prémisses d’une agonistique narrative générale.

Appréhendé au travers des perspectives saussurienne, jakobsonienne et narratologique, pour ne citer qu’elles, le texte narratif montre des indices d’agonicité à pratiquement tous ses niveaux d’analyse. L’algorithme Sa/Sé, le schéma de la communication et les divers modèles narratologiques sont des épitomés de cette agonicité. La chose oppose une résistance obstinée au symbole du fait de l’arbitraire du signe, les « bruits » de divers ordres viennent menacer la communication d’entropie, tandis que le récit se déploie en un entrelacs de séquences essentiellement antithétiques. Les détails de cet état de choses révèlent des pôles agoniques pouvant se subdiviser en deux catégories, à savoir les pôles intrinsèques et extrinsèques au message narratif. Se rapportant au paradigme du récit proprement dit, les premiers alimentent des résistances structurelles à la dynamique de ce paradigme, c’est-à-dire à la réalisation du processus de l’histoire. Pouvant se déduire méthodiquement des différents niveaux d’analyse structurale du récit, ils se présentent grosso modo comme dans le tableau des correspondances ci-après :  

Niveaux d’analyse Pôles agoniques correspondants

1) Histoire --------------------------------->

Fiction Vs réalité

2) Structure du fond de l’histoire ---->

Action Vs réaction

3) Structure de la forme de l’histoire :

 

------ Aspect -------------------------------> Personnage Vs narrateur
------ Mode --------------------------------> Ecart Vs norme stylistico-linguistique
------ Temps -------------------------------> Discours Vs histoire

4) Symbolique de l’histoire ------------>

Fiction Vs réalité

A ces fronts agoniques intrinsèques au récit peuvent s’ajouter ceux de la structure actantielle de l’histoire, les plus saillants semblant être héros Vs adversaire et adjuvant Vs opposant. Mais, ces fronts ne constituent qu’une expression condensée de l’opposition action Vs réaction du deuxième niveau d’analyse du récit, le schémas actantiel greimassien ne nous semblant qu’être une formulation non moins condensée de la structure générale de l’histoire.

La création littéraire ne naît pas ex-nihilo, mais d’une réalité à laquelle elle vient pourtant s’opposer ; l’histoire se déroule suivant une dialectique séquentielle ; sa forme se caractérise par un certain écart par rapport à la norme ; et sa symbolique se trouve souvent aux antipodes d’une réalité dont elle se veut une amélioration. Ainsi peuvent se justifier, respectivement, les théâtres agoniques intrinsèques des quatre niveaux essentiels d’analyse du récit.

Déductibles des facteurs jakobsoniens de la communication, les pôles agoniques extrinsèques au récit cristallisent les résistances institutionnelles à celui-ci, c’est-à-dire celles ayant trait à l’environnement socio-culturel du même. Ce n’est pas sans mal que la fiction narrative adhère à un écran de réception social naturellement conservateur et donc instinctivement circonspect relativement à la nouveauté, fût-elle artistique. Or la transposition du schéma jakobsonien de la communication au récit permet d’avoir la configuration du système agonique ainsi perçu. De sorte que l’on puisse avoir comme pôles agoniques ici les paradigmes narrateur/récepteur et fiction narrative/réalité contextuelle. C’est donc dire que l’agonie narrative véritable ne saurait être sans le terrain social, et ne saurait par conséquent s’appréhender sans le biais des études de réception.

Ensemble de stratégies mises en oeuvre pour réduire les résistances au message, ces stratégies pouvant se ramener à l’infiltration, l’usure, la diplomatie et l’affrontement ouvert suivant une stratégie globale ou des fronts spécifiques, la dynamique des instances agoniques ainsi cernées semble bien se prêter à une polémologie digne de ce nom. Sur le plan intrinsèque, le récit a recours à toutes ces stratégies à divers niveaux de son actualisation. Ayant pour enjeu la conception de l’histoire et pour théâtre la réalité, l’opposition fiction/réalité définit le cadre polémologique général du récit. Rien ne se créant ex-nihilo, le démiurge doit infiltrer la réalité et se l’approprier comme matériau afin de modeler sa fiction de manière à créer l’illusion réaliste. La tension agonique entre les deux entités découle de leur différence ontologique : procédant d’un principe premier, la réalité reste transcendantale par rapport à la fiction qui n’en est qu’un pâle reflet. L’art n’étant jamais qu’un artifice, l’affrontement demeurera déséquilibré à jamais. Mais, n’est-ce pas aussi vaincre son adversaire que de se hisser, ne serait-ce qu’artificiellement, à sa taille ? David ne se prolonge-t-il pas de sa fronde pour terrasser Goliath ? N’est-ce pas aussi vaincre l’horloger sur son propre terrain que de reproduire exactement ou mieux les mouvements des aiguilles de l’horloge sans en connaître le mécanisme profond ? Le monde n’est-il pas d’ailleurs que représentation ? Du terrain de la création, le récit déplace l’affrontement fiction/réalité sur celui de la prestidigitation, ce dernier lui étant familier et donc favorable. Et la sanction de l’arbitrage humain lui suffit pour se convaincre de sa vérité ou non suivant les compétences du prestidigitateur. En somme, il s’agit ici, au-delà de l’infiltration de la réalité de son remodelage quasi-plastique et même de sa transformation alchimique.

L’infiltration de la réalité visant la duplication démiurgique de celle-ci, le front action/réaction est le lieu par excellence de cette duplication qui se veut le cœur même de l’agonie narrative. En effet, ce front repose sur des principes praxéologiques généraux se résumant en l’opposition des forces tendues vers des enjeux divers et toujours divergents. Ces principes constitueraient une loi naturelle observable à toutes les échelles de grandeurs, aussi bien chez les êtres animés qu’inanimés. De sorte que toute dynamique est une agonie, et la vie, de ce fait, un combat. Or le récit se veut un microcosme complet de vie, son contenu se suffisant à lui-même qui comporte un début, un processus et une fin. D’où le caractère agonique de son déroulement, ce caractère ayant d’autant plus de relief que ce déroulement est un artificium. Il en découle la nouvelle physionomie suivante du schéma narratif général dans sa version quinaire, physionomie explicitant le front action/réaction et mettant en exergue le conditionnement de la progression du récit par l’alternance dialectique de séquences antithétiques :

 

Syntaxe du récit

 

Situation initiale

Nœud

Tournant décisif

Apogée

Dénouement

Paradigme du récit

 

Noyaux

Équilibre

Action

Réaction

Action+

Réaction+

Catalyses

Ordre

Force perturbatrice

Force de l’ordre

Force perturbatrice+

Force de l’ordre+

Indices

Équilibres psychologiques

Enthousiasme du parti perturbateur.

Surprise et déception du parti de l’ordre

Enthousiasme du parti de l’ordre.

Surprise et déception du parti perturbateur

Détermination du parti perturbateur.

Détermination du parti de l’ordre.

Enthousiasme du parti de l’ordre.

Déception du parti perturbateur.

Informants

ET1

ET2

ET3

ET4

ET5

 Au niveau du couple narrateur/personnage, l’agôn narratif intervient dans les différentes focalisations de l’histoire, créant ainsi un front des perspectives des évènements racontés. Ces focalisations, qui sont au nombre de trois, correspondent aux possibles agoniques de base, chacun de ceux-ci exprimant un cas de figure classique. Ainsi, les focalisations zéro,interne et externe renvoient respectivement à la domination du narrateur, à celle du personnage et au compromis entre ces deux instances narratives. La distinction entre ces trois focalisations est commode, mais elle n’évacue pas la tension permanente entre le narrateur et le personnage, dès lors qu’on admet le principe de l’implication indissociable de ces deux instances dans tout récit. Même quand il se raconte en focalisation externe, le récit ne fait que traduire le compromis entre ces instances relativement à l’enjeu de l’appropriation de la perspective narrative, toutes les deux prenant seulement une distance factice par rapport à un récit duquel elles ne sont nullement absentes. De sorte donc que l’agôn ici a pour fonction, non pas tant la détermination de l’instance victorieuse que sa mise en exergue relativement aux objectifs et stratégies narratifs globaux. Dès lors, l’agôn participe à l’objectivité, à la vraisemblance et au réalisme de l’histoire, entre autres qualités traditionnelles de celle-ci, quand évidemment ce ne sont pas les inverses de ces qualités qui sont recherchés par l’auteur du récit.

Au front de la modalisation de l’histoire qu’est le paradigme écart/norme, le lieu de la tension agonique se situe entre l’infléchissement stylistique de la règle linguistique et le respect de celle-ci, la lutte contre la réalité se répercutant donc nécessairement sur l’expression langagière doxologique de cette dernière. Ainsi s’explique le recours aux images et autres figures de style dont on peut dire qu’elles sont des « licences » linguistiques, ce mot étant susceptible d’être considéré dilemmatiquement comme péjoratif ou mélioratif, trahissant ainsi figurativement la présence et la nature de polemos à ce niveau d’analyse. D’où la tentation de déduire un rapport inversement proportionnel de la fiction ou de la réalité à la modalité de l’histoire. En principe, moins le récit est fictionnel, moins il est linguistiquement « licencieux », et inversement. Se risquer à quand même dire l’irréel revient à remodeler le confinement linguistique du réel, quitte à en ébrécher les parois. Et même, dire le réel avec son conventionnel signifiant restera un combat de tous les jours, le mot et la chose ne se renvoyant l’un à l’autre qu’arbitrairement, au sens saussurien de cet adverbe. Dans l’un et l’autre cas, il y a agonie en procès, l’enjeu étant de dire l’indicible ou de réduire la chose au logos.

Le temps de l’histoire est peut-être une des catégories narratologiques les plus rebelles au message narratif. Les évènements se dévidant chronologiquement, le discours sur eux ne saurait leur être concomitant dont il procède précisément. C’est dire si l’histoire est toujours fuyante par rapport au discours. La dynamique du rapport entre ces deux instances réfère par conséquent à une course perpétuelle du discours après l’histoire. L’agonistique à ce niveau pourrait dès lors se préoccuper de mettre en évidence les « trucs » auxquels a recours le discours pour donner l’illusion de soumettre le temps à sa fantaisie. Les « trucs » les plus courants consistent à « reproduire » les évènements dans leur ordre d’occurrence, ou alors à « déformer » cet ordre comme pour montrer une emprise réelle sur un temps facticement modelable à souhait.

Dans la mesure où l’analyse textuelle vise aussi la mise en lumière du latent symbolique recelé par le manifeste, l’opposition de la fiction à la réalité se transporte sur le terrain idéologique au dernier niveau d’analyse. Si l’on considère que le travail d’écriture se fonde sur le besoin de réalisation de fantasmes, on peut postuler que ce latent se positionne généralement aux antipodes du manifeste. L’objectif agonique lié à cet état de choses s’identifie en conséquence au dépassement dialectique d’une réalité décevante par le truchement d’une stratégie consistant en un grossissement artistique des défauts de cette réalité parallèlement à une mise en exergue non moins artistique de l’univers idyllique objet des fantasmes démiurgiques. Au-delà de cet objectif et de cette stratégie, l’agonistique se penchera sur l’évaluation du succès ou de l’échec de l’idéologie-fiction sur la réalité. Ce qui reviendrait à mesurer l’impact de l’œuvre sur les esprits par convocation des études de réception.

Dans sa dimension externe, l’agôn narratif vise à con-vaincre les lectorats en réduisant les résistances pour la plupart institutionnelles. L’ouverture au monde rencontre forcément ces résistances dont certaines s’exacerbent même à l’occasion. Ce sont des traditions de divers ordres pour lesquelles l’innovation, même artistique, s’apparente à un iconoclasme, c’est-à-dire à un péril en la demeure sociale. Dans ces conditions, il n’y a pas d’autres choix que de « faire avec » ces conservatismes, l’agôn devant donc aboutir à un consensus entre les horizons d’attente de la production et de la réception narratives. Ce qui, au plan stratégique, se traduit concrètement par l’adaptation de l’instance productrice à l’instance réceptrice au travers des choix stylistiques à même de rencontrer l’adhésion de cette dernière. Il s’agit d’être révolutionnaire sans le paraître, de « faire à Rome comme les romains », de frapper les esprits conservateurs tout en feignant de rester des leurs ; un objectif s’atteignant rarement à court terme. Dès lors, l’agonistique cheminera avec les études de réception pour mesurer le degré du succès ou de l’échec du narrateur auprès des destinataires du récit.

Une agonanalyse de Cœur des ténèbres révèle en Joseph Conrad un « général » hors pair gagnant sa « guerre » sur pratiquement tous les fronts. Inspirée d’un voyage réel effectué par son auteur au Congo vers la fin du dix-neuvième siècle, cette œuvre est le type même de l’infiltration de la fiction dans la réalité. À preuve l’analogie évènementielle entre le journal congolais de Conrad et ladite œuvre, analogie sur laquelle se fonde unanimement la critique pour voir dans cette dernière une « projection artistique » du voyage de l’écrivain anglo-polonais en terre africaine. La mesure de la réussite de cette infiltration peut être prise au travers des échos[2] de Cœur des ténèbres dont on ne compte plus les traductions, les adaptations diverses, et les mises en abyme filmiques, littéraires et musicales, pour ne citer que ces quelques phénomènes d’influence artistique. En ce sens, l’on peut admettre la plus grande vérité d’une fiction conradienne sur son corollaire réel, et donc la victoire de celle-là sur celui-ci.

Au niveau d’analyse des antagonismes praxéologiques, la réalisation du projet de voyage constitue l’enjeu d’un agôn dont la tension est suscitée et entretenue par les entraves à cette réalisation. De manière générale, ces dernières se trouvent dans les préparatifs et les embûches jalonnant l’itinéraire, ceux-là et celles-ci correspondant aux deux principales séquences « perturbatrices » de l’histoire auxquelles s’opposent deux séquences « réparatrices » à mettre à l’actif du voyageur. Les détails de cette transposition des antagonismes praxéologiques généraux à la relation de voyage apparaissent comme dans le tableau ci-après :

Syntaxe du récit

 

 

Situation initiale

Nœud

Tournant décisif

Apogée

Dénouement

Paradigme du récit

 

Noyaux

Projection du voyage

Préparatifs

Départ effectif

Parcours de l’itinéraire

Destination atteinte et retour

Catalyses

Virtualité du déplacement

Recherche de viatiques

Début d’utilisation des viatiques

Franchissement des obstacles ou des étapes

Voyage réalisé

Indices

Virtualité des appréhensions et de l’enthousiasme du voyageur

Appréhensions du voyageur

Enthousiasme du voyageur

Appréhensions+

Enthousiasme+

Informants

ICI 1

T1

ICI 2

T2

ICI3+Ailleurs1

T3

Ailleurs 2

T4

Ailleurs 3 + ICI 1

T5

Il n’est peut-être pas évident que les séquences d’une relation de voyage ainsi schématisée obéissent à la loi de l’alternance polémologique action/réaction. Mais, à y réfléchir, on réalise qu’entre la projection du voyage et l’effectivité de celui-ci, il y a un lien qui, parce que de nature médiate, implique nécessairement la présence, fût-elle ténue, de cette loi. Les « préparatifs » sont un obstacle au « départ effectif », et le « parcours de l’itinéraire » en est un à l’« atteinte de la destination et retour », comme le montrent les catalyses et indices de toutes ces séquences.

Appliquée à Cœur des ténèbres, la dynamique de ces antagonismes praxéologiques révèlent une histoire de réalisation d’un rêve d’enfant à l’âge adulte, réalisation qui ne va pas de soi puisque jalonnée de difficultés diverses. Attiré par l’Afrique, Marlow a du mal à trouver le moyen de s’y rendre, ce qu’il parvient cependant à faire grâce à une tante bienveillante, non sans avoir affronté d’autres difficultés plus grandes encore. Son désir assouvi, il rentre en Europe, édifié comme jamais auparavant par son expérience. Le tableau praxéologique ci-après donne une vue globale et détaillée de ces antagonismes dans leur structuration :

Syntaxe du récit

 

 

Situation initiale

Nœud

Tournant décisif

Apogée

Dénouement

Paradigme du récit

 

Noyaux

Projection du voyage

Obstacles 1 (préparatifs)

Obstacles 1 contournés (Départ effectif)

Obstacles 2 (parcours de l’itinéraire)

Obstacles 2 contournés (Destination atteinte et retour)

Catalyses

Virtualité du déplacement en Afrique

Difficultés à se faire recruter dans une société d’exploitation de l’ivoire.

Intervention de la tante de Marlow

Intervention de la tante réussie

Adieux à la tante

Départ

Hostilité des autres colons

 Hostilité des indigènes

Hostilité de l’environnement

Hostilités de l’ailleurs africain surmontées

Retour en Europe

Indices

Fantasmes de Marlow enfant sur l’Afrique

Déception de Marlow

Mauvais pressentiments de Marlow

Atmosphère générale lugubre

 

Persistance des mauvais pressentiments

Détachement stoïque de Marlow

Déception de Marlow devant la barbarie des colons

Étonnement de Marlow devant les qualités morales des indigènes

Édification morale et spirituelle de Marlow

Informants

Londres

Enfance du voyageur

Une ville lugubre en Europe continentale.

Age adulte du voyageur

Océan

T3

Côte africaine ; fleuve Congo ; intérieur du continent.

T4

Cœur de l’Afrique ; Europe.

T5

Il ressort de cette agonanalyse deux choses essentielles : d’une part, elle montre la complétude d’une histoire conradienne ne laissant pas le lecteur sur sa faim, une histoire autorisant l’intégration de Coeur des ténèbres dans la tradition des récits initiatiques ; d’autre part, elle permet de dégager la quintessence de cette histoire, celle-ci s’appropriant « mimésiquement » la dialectique antagoniste inhérente à toute praxis complète et culturellement appréhensible. D’où l’accessibilité de la mimésis conradienne à ce niveau d’analyse.

En ce qui concerne les focalisations, on note un net avantage du narrateur intradiégétique sur le narrateur extradiégétique, ce qui confère au récit conradien objectivité, vraisemblance et réalisme, ces qualités étant généralement liées à ce cas de figure des rapports interdiégétiques. Plutôt détaché d’une histoire qu’il ne fait qu’introduire, clore et interrompre furtivement une fois ou deux, tout cela sans parti pris, le premier narrateur, - dont l’identité n’est pas déclinée soit dit en passant -, s’efface derrière Marlow qui assume magistralement le discours de son expérience. On pourrait objecter que le discours indirect des autres personnages par l’entremise de Marlow relativise l’objectivité du récit conradien qui prend alors parfois une tonalité épique servie par les commentaires de ce personnage. Mais, l’épique n’est-il pas un élément essentiel de l’attrait du récit en général, même quand ce dernier n’est pas fictionnel ? Vouloir absolutiser l’objectivité, ne revient-il pas à vouloir réduire la mimesis à la diegesis ? Et, de réduction en réduction, à oblitérer tout simplement une mimesis qui constitue l’essence même de l’art littéraire, et même de l’art tout court ? Fût-il narratif, l’agôn focal ne vise pas la mort de l’art, mais sa vie, sa culture. Il prend ici la forme non pas d’un combat à mort, mais d’une dispute aboutissant à la synthèse artistique des perspectives narratives, pour le grand plaisir du récepteur du message narratif.

Du point de vue de sa modalisation, le discours conradien se distingue par un écart important par rapport à la norme, traduisant mieux ainsi les préoccupations de cet auteur. La norme en matière de modalisation de la relation de voyage implique un discours à dominante narrative ponctué éventuellement de descriptions objectives, c’est-à-dire sans fioritures stylistiques ; elle implique aussi une circonstanciation minutieuse des évènements en termes de lieux, de dates et de moments de ceux-ci. Conrad renverse cette norme en recourant à des « licences » dont les plus saillantes ont pour noms : la substitution du discours gnoséologique au discours muthologique ; l’absence d’une déixis précise ; et la convocation à peine voilée des mythes des enfers antiques et africains ; sans compter les images surréalistes à l’instar de celles de la maîtresse indigène et de la fiancée de Kurtz suscitant littéralement les ténèbres en tendant leurs bras. Plus qu’une relation de voyage, Cœur des ténèbres est un chapelet de réflexions sur un voyage africain assimilé à une descente épique aux enfers. Ces réflexions mettent en évidence la supériorité civilisationnelle des indigènes prétendument barbares sur des colons prétendument civilisés. C’est dire que la narration n’est qu’un bon prétexte à la thèse argumentée de Conrad, et donc que, plutôt que de s’en défaire comme d’un ennemi, l’écart modal se sert de la norme comme d’un adversaire dont on exploite la force. Toléré, voire apprécié puisque fondu dans des archétypes culturels d’ordre mythologique et épique, cet écart permet l’acceptation, par les lectorats, d’une épistémè conradienne se résumant en la défiance d’une ancienne tradition d’appréhension péjorative de l’altérité africaine.

Dans le même ordre de faits, le discours conradien donne l’illusion de dompter l’espace-temps en le soumettant à sa propre flexibilité. Mythologique et épique, son contenu échappe à l’emprise de la deixis qu’il transcende de ce fait. Prolepses et analepses , tels sont, entre autres, les « trucs » utilisés pour vaincre et confiner cette deixis. Ces « trucs » ne sont pas sans rappeler les stratégies des conteurs des traditions littéraires orales pour susciter l’intérêt de l’auditoire et le tenir en haleine. On croit même deviner le « il était une fois » de ces conteurs au début du récit de Marlow et dans tous ses autres propos proleptiques. Ainsi, ce personnage annonce qu’il voudrait raconter dans quelles circonstances il se rend en Afrique et rencontre Kurtz. L’ascendant du temps du discours sur celui de l’histoire facilite paradoxalement le contact communicationnel en s’appuyant sur des protocoles narratifs accessibles à tous parce que culturellement stéréotypés.

Opposition au niveau interprétatif de l’histoire entre l’univers colonial décrit et la symbolique de celui-ci, opposition visant la mise en relief de cette symbolique par le truchement d’une comparaison « subreptice » de l’individualité colonisatrice et de l’altérité colonisée, le narrateur inversant les valeurs communément attachées à ces deux comparés et révélant par là un parti pris pour ce dernier au détriment de l’autre, l’agonie fiction Vs réalité aide à voir très nettement ce à quoi renvoie l’idéologie conradienne. Sous la plume de cet auteur, les barbares à civiliser ne sont pas les indigènes, mais bien les colons à qui font défaut les qualités éminemment civilisationnelles telles que la fidélité aux principes et la retenue face à la tentation. Plutôt que de civiliser les indigènes, les colons se livrent à des actes de barbarie sans nom. « Émissaire » prétendument de « lumière » s’il en est, Kurtz peut ainsi se livrer à un véritable travail d’« extermination » des « brutes » indigènes. A l’inverse, prétendument barbares, les indigènes font montre de qualités morales éblouissantes, comme ceux qui, sur le vapeur de Marlow, s’abstiennent de tuer et manger leurs compagnons de voyage blancs sans pour autant trahir leur civilisation anthropophage. Qu’on en juge par les propos ci-après de Marlow :

Des gens bien, les cannibales, à leur façon. C’étaient des hommes avec qui l’on pouvait travailler, et je leur suis reconnaissant […] Pourquoi, au nom de tous les démons tenaillant de la faim, mais pourquoi ne se jetaient-ils pas sur nous ? A trente contre cinq, ils pourraient pour une fois s’en foutre jusque-là ! Quand j’y pense, aujourd’hui, je n’en reviens pas […]. J’ai compris qu’une certaine retenue, un de ces mystères humains qui défient la probabilité, avait dû jouer […]. De la retenue ! Autant attendre de la retenue chez une hyène rodant parmi les cadavres d’un champ de bataille. Et pourtant le fait était là, éblouissant, comparable à l’écume sur les profondeurs de la mer, à une ride sur une énigme insondable. (P. 148, 181).

Cet extrait ne laisse pas de doute sur l’idéologie conradienne. Ici culmine la méliorativité du regard marlowien sur l’altérité, comparativement au caractère péjoratif de ce même regard sur l’individualité auto-proclamée civilisatrice. La vision de la brindille dans l’œil altérien se conditionne par celle de la poutre dans l’œil égotiste, semble dire Conrad. Ce qui explique les postures bouddhiques de Marlow du début à la fin de son récit, celles-ci étant précisément propices à l’introspection, et donc à l’autocritique.

Tension résultant de l’effort auctorial pour à la fois satisfaire les muses et adhérer à un écran de réception social initialement bourgeois à l’époque, l’agonie Conrad Vs récepteurs a pour raison d’être le besoin de faire accepter l’idéologie iconoclaste d’une « re-visite » de la civilisation occidentale et du regard traditionnel qu’elle pose sur les autres civilisations. Pour cela, Conrad a recours à des stéréotypes culturels sans les oblitérer, tout au moins en apparence, se contentant seulement d’en stigmatiser les aspects les plus « fossilisés » comme pour « extraire le vers du fruit », ou encore d’en dévoiler la quintessence en négligeant le superfétatoire qui en constitue la masse la plus importante. Il nous semble que, pour Conrad, le mal n’est pas tant la civilisation occidentale en elle-même que la prétention aveugle de celle-ci à ne pas voir le malaise freudien qui lui est inhérent, c’est-à-dire ce « ça » dont elle ne peut se défaire. D’où le cri d’horreur désespéré de Kurtz quand cette évidence s’impose à lui comme une révélation. A l’inverse, les qualités civlisationnelles de retenue et de fidélité semblent paradoxalement être des secrétions naturelles de la barbarie ; ce qui explique l’hébétude de Marlow devant les anthropophages impénitents qui en font preuve. Comme si la civilisation et la barbarie étaient des facettes égales et indissociables d’une même réalité. Conrad ne nie pas la civilisation à l’Occident, mais se refuse seulement à lui en reconnaître l’apanage et la perfection, pas plus qu’il ne nie la barbarie des indigènes, se contentant seulement de la sublimer. Ainsi, la lecture de Cœur des ténèbres, soit son acceptation par les lectorats de l’époque, s’en trouve facilitée qui repose sur des prérequis culturels convocables à volonté pour l’encodage et le décodage de cette œuvre. De là la fortune impressionnante de cette dernière : traduite en moult langues et manières, éditée en moult maisons, transmédialisée, intertextualisée, « hybridisée », bref modernisée et post-modernisée, elle appartient aujourd’hui à la liste relativement restreinte de la littérature universelle de tous les temps. Plus ces derniers passent, plus Conrad accumule des « victoires » post-mortem sur ses lectorats.

Portant sur un voyage réellement effectué par son narrateur, les enjeux et stratégies agoniques de la relation gidienne se trouvent a priori à l’opposé de ceux et celles de la relation conradienne. Ainsi, l’opposition entre l’historie racontée et son contexte africain s’arrête à l’état de virtualité, les deux instances étant du même bord de la réalité. Cependant, même poussée dans ses derniers retranchements, la fiction reste irréductible étant donné son lien intime au logos dont on sait qu’il ne renverra jamais complètement à la réalité, le mot n’étant pas la chose. S’ajoute à cela la subjectivité du narrateur qui ne rend compte des évènements que ce qu’il veut ou/et peut et comme il veut ou/et peut. Dans ces conditions, l’analyse s’attellera, non pas à déterminer le vainqueur d’entre les deux instances puisqu’il est connu d’avance, mais seulement à mesurer l’étendu de sa victoire. La suite de l’analyse de l’œuvre va y aider.

Comme chez Conrad qui est souvent cité dans Voyage au Congo, les antagonismes praxéologiques gidiens sont ceux du processus de réalisation d’un rêve de jeunesse, à savoir se rendre en Afrique, une réalisation qui passe forcément par des embûches et culmine dans une extase traduisant l’édification morale, intellectuelle et spirituelle du voyageur. Rendu en Afrique, Gide y découvre un ailleurs et une altérité édéniques, mais aussi les abus d’un système colonial contre lesquels il s’érigera avec succès. Toutefois, à la différence de Conrad, il n’évoque ni les préparatifs de son voyage ni son départ effectif, ce qui réduit son système praxéo-agonique aux deux dernières séquences antagoniques essentielles que sont le parcours de l’itinéraire et la découverte de l’ailleurs, hormis la situation initiale de la projection du voyage. En plus d’aider à préciser la structure narrative des contenus manifestes des œuvres, l’analyse praxéo-agonique peut, dans le cadre d’un travail comparatiste, permettre de dégager très exactement les similitudes et différences entre plusieurs œuvres au niveau de ces contenus. Le tableau praxéologique de Voyage au Congo ci-après le montre par comparaison avec celui, précédemment élaboré, de Cœur des ténèbres.

Syntaxe du récit

 

 

Situation initiale

Nœud

Tournant décisif

Apogée

Dénouement

Paradigme du récit

 

Noyaux

Projection du voyage

Obstacles 1 (préparatifs)

Obstacles 1 contournés
(Départ effectif)

Obstacles 2
(parcours de l’itinéraire)

Obstacles 2 contournés
(Destination atteinte et retour)

Catalyses

Virtualité du déplacement en Afrique équatoriale française.

R.A.S.

R.A.S.

Voyage par bateau vers l’Afrique

Parcours de l’intérieur africain à pied.

Découverte du système colonial et de ses excès.

 

Découverte de l’espace merveilleux africain.

Découverte des qualités morales des Africains.

Emoi des français devant les révélations gidiennes sur les abus coloniaux.

Indices

Rêve de l’adolescent Gide sur l’Afrique

R.A.S.

R.A.S.

Jubilation

Déception devant les méthodes coloniales

Extase.

(Edification morale et spirituelle de Gide)

Informants

- France

- Adolescence du voyageur

R.A.S.

R.A.S.

Océan

Localités de la côte Ouest Africaine ; Congo ; Oubangui – Chari ; Tchad, Cameroun.

1926 - 1927

Localités de l’A.E.F ; France

1927

Il apparaît donc que l’absence d’éléments étayant les deux premières séquences antagoniques procède d’un souci réaliste de ne donner à découvrir que l’essentiel d’un récit couvrant plusieurs mois et s’étalant sur plus de cinq cent pages ; ce qui participe aussi à la véracité de ce récit.

A priori, il n’y a pas d’agonie focale dans Voyage au Congo, tous les « points de vue » se rapportant à la même personne de Gide. Cependant, en partant de la distinction traditionnelle entre auteur et personnage, Gide l’auteur est différent de Gide le personnage narrateur. Il y a donc ici agonie intra-individuelle, l’enjeu de celle-ci étant la restitution exacte de l’expérience du voyage, et la stratégie auctoriale étant de faire coïncider ces deux instances par le biais d’une relation autobiographique non-fictionnelle. D’où le réalisme de la relation gidienne.

Les modalités narratives gidiennes ajoutent à ce réalisme. Soucieux de rendre fidèlement compte de la réalité de son expérience, Gide opte objectivement pour le respect de la norme stylistique relative à la relation de voyage en général. Comme il le mentionne lui-même, en guise de sous-titre de son ouvrage, les deux parties de celui-ci sont de véritables « carnets de route ». On relèvera à cet égard les traits distinctifs de son écriture tels que la minutie du compte-rendu des choses vues et des évènements vécus, l’indication consciencieuse de toutes les étapes traversées, l’utilisation à l’historienne des entrées datées, et le recours obstiné à un style télégraphique n’admettant pas de fioritures. L’agonie modale servirait possiblement d’aune à la mesure de la réalité de l’histoire et du réalisme du discours, le respect de la norme au détriment de l’écart par rapport à celle-ci témoignant de cette réalité et de ce réalisme. Cette prééminence de la norme est cependant biaisée par le parti pris alter-colonialiste de Gide. Celui-ci dénonce un système colonial aux abus menaçant l’intégrité d’un ailleurs et d’une altérité dont il hyperbolise les qualités, faisant de la sorte une concession à l’écart stylistique. Il serait intéressant que l’agonistique se penche sur ce genre de concession faite à l’adversaire. Ceci aiderait à établir le caractère artistique des œuvres non-fictionnelles et à les ranger en conséquence dans la catégorie des œuvres littéraires comme c’est le cas de Voyage au Congo.

Il ressort des modalités stylistiques ci-dessus que, au niveau des temporalités, le discours gidien fait plus que des concessions à l’histoire, il se rend littéralement à elle. Le respect de la temporalité de l’histoire se voit dans la succession chronologique des évènements. La problématique revient alors à mesurer l’ampleur de cette reddition. Ainsi, au-delà des faits relatés, le discours conserve une liberté minimale perceptible dans les commentaires sur l’histoire racontée, ceux-ci n’étant de l’ordre ni de la déixis, ni de la diegesis, mais de celui d’une mimesis émotionnelle. La dénonciation des méthodes coloniales et l’appréciation méliorative de l’ailleurs et de l’altérité n’appartiennent pas à l’histoire stricto senso, c’est-à-dire au dévidement des évènements hors perspective, mais sont subjectivement intrinsèques à Gide en tant qu’individu.

On comprend alors que la fiction prenne sa revanche sur la réalité en utilisant le biais de cette subjectivité gidienne à un niveau idéologique suggéré par cette subjectivité. Les échos de la dénonciation des abus coloniaux par Gide lui reviennent sous la forme de l’émoi suscité en France par ses révélations, cet émoi entraînant la réforme du régime des compagnies concessionnaires en Afrique équatoriale française. Transcendant sa revanche, la fiction se réconcilie ainsi avec la réalité en la rejoignant dans la réalisation des projections idéologiques gidiennes, si ce n’est tout simplement pas la réalité qui reprend ses droits à travers l’évacuation d’une situation contingente, comme si la nature revenait au galop après avoir été chassée.

Venant chronologiquement après celles de Conrad et Gide, l’œuvre de Greene en est si influencée que son système agonique est à maints égards une synthèse des leurs. À Conrad, Greene emprunte le motif de la quête spirituelle des origines primitives africaines, quête s’apparentant à une descente aux enfers dont le voyageur sort transfiguré. À Gide il emprunte le mode anthropo-sociologique de la vision et du compte-rendu de l’ailleurs.

Le rapport fiction / réalité chez Greene est le même que chez Gide. Le gage de la réalité y prédomine au détriment de la fiction qui ne bénéficie d’aucune concession de la part de cet auteur. Les faits rapportés sont historiquement vérifiables qui appartiennent au contexte libérien de l’époque du voyage greenien. Le témoignage ici ne serait donc pas plus fictionnel que celui des historiens. Ce qui implique que l’activité agonistique portant sur les œuvres non-fictionnelles vise, au niveau du pôle fiction/réalité du premier niveau d’analyse textuelle, la vérification de la véracité de ce témoignage littéraire par rapport à la vérité historique.

Dans leur système formel, les antagonismes praxéologiques greeniens ne diffèrent apparemment pas de ceux des deux relations précédentes. Mais leurs détails révèlent une différence de taille : les obstacles ne sont pas perçus comme tels par le voyageur. Cultivant manifestement le masochisme, celui-ci va au-devant de ces obstacles pour satisfaire son penchant. C’est ce qui explique qu’il éprouve un immense plaisir à la lecture des horreurs libériennes exposées dans le « Livre Bleu » du gouvernement britannique, horreurs qu’il identifie aux manifestations d’un primitif ayant un attrait sur lui et qui ont pour noms, entre autres, les massacres, le cannibalisme rituel, l’insalubrité et l’extrême dénuement des autochtones. Ce plaisir se transforme d’ailleurs en révélation quasi-spirituelle après une guérison miraculeuse du voyageur d’une fièvre : la vie ne s’apprécie à sa juste valeur qu’après avoir été presque perdue et retrouvée. Voici un cas de pseudo-agonie où l’on se reconnaît en l’adversaire en tant qu’alter ego. L’agonistique en ce cas peut se préoccuper de savoir si l’adversaire altérien partage l’idéal fraternisationnel de l’ego. En effet, Greene serait mort des suites de son expérience qu’il serait taxé de naïveté face à de redoutables ennemis. Ci-après est le tableau d’ensemble des pseudo-antagonismes praxéologiques greeniens ainsi analysés.

Syntaxe du récit

 

 

Situation initiale

Nœud

Tournant décisif

Apogée

Dénouement

Paradigme du récit

 

Noyaux

Projection du voyage

Obstacles 1 (préparatifs)

Obstacles 1 contournés (Départ effectif)

Obstacles 2 (parcours de l’itinéraire)

Obstacles 2 contournés (Destination atteinte et retour)

Catalyses

Virtualité du déplacement au Libéria

Demande de visa d’entrée au Libéria

Consultation d’une carte lacunaire du Libéria.

Lecture du « Livre Bleu » du gouvernement britannique.

Visa obtenu

Embarquement sur un bateau.

Voyage par bateau vers le Libéria.

Parcours de l’intérieur libérien à pied.

Quête du primitif et découverte des conséquences des impérialismes occidentaux.

D2couverte du primitif (barbaries, qualités morales et physiques des africains).

Vécu du primitif.

Indices

Attrait du primitif

Plaisir sadomasochiste à la lecture des horreurs exposées dans le « Livre Bleu » et se rapportant au Libéria.

R.A.S.

Enthousiasme sado-masochiste.

Jouissance sado-masochiste.

Informants

- Angleterre

- Adolescence de Greene

Londres - consult du Libéria.

T2

Londres, Liverpool

T3

Océan

Localités de la côte Ouest-Africaine.

T4

Intérieur libérien.

T5

Comme chez Gide, l’agonie focale greenienne n’est qu’intra-idividuelle, le narrateur et l’auteur renvoyant à la même personne. La perspective des évènements ne « souffre » que d’un biais subjectif n’enlevant pas la vérité intrinsèque de ceux-ci, se contentant seulement de se manifester dans une lecture orientée des mêmes dans le sens des préoccupations idéologiques de l’auteur. Les horreurs libériennes relèvent de la réalité, mais Greene leur confère sa vérité à lui. La problématique agonique se déplace de ce fait du champ visuel superficiel à un champ gnoséologique plus profond, portant alors sur le passage de l’ignorance à la gnose ipséiste par l’intermédiaire de l’altérité visuelle. Au-delà des antagonismes focaux, c’est le rapport ignorance/connaissance de soi qui se trouve en question agonique ici comme d’ailleurs chez Conrad et Gide.

Le respect de la norme modale observé dans Voyage au Congo se retrouve dans Voyage sans Cartes, mais atténué par l’influence conradienne, ce qui fait tenir la relation greenienne à la fois du compte-rendu anthropo-sociologique et de la nouvelle. Greene procède à un relevé consciencieux des étapes traversées, des choses vues, des évènements vécus et des impressions ressenties dans un style relativement dépouillé et marqué par un certain télégraphisme. Mais la narration et la description ainsi présentées ne servent que de prétextes à d’abondantes réflexions, l’œuvre prenant alors l’allure d’un vaste argumentaire en faveur de la philosophie greenienne. Le présent et le futur ne peuvent qu’être spécieux sans les valeurs morales et matérielles essentielles. Or, ces valeurs sont des sécrétions du primitif africain au même titre que les horreurs libériennes condensées dans le « Livre Bleu » du gouvernement britannique. Par conséquent, l’accès véritable à ces valeurs essentielles que l’Occident voudrait s’approprier se conditionne par le vécu effectif du primitif dans toutes ses horreurs. Sous la narration du voyage se cache une thèse argumentée, comme des guerriers dans le cheval troyen. Et comme ces guerriers à la guerre, cette thèse donne une autre tournure à une narration reléguée au second plan.

Il n’est donc pas étonnant que l’œuvre se prête à des velléités de distorsion temporelle, fussent-elles mineures. Les évènements vécus sur le terrain par le voyageur lui rappellent le « Livre Bleu » dont il évoque alors les horreurs de temps en temps. Un bon argumentaire a parfois recours au rappel de ses prémisses pour ne pas perdre son fil. Dans les interstices et failles du vaste temps chronologique, évolue une petite logique qui accélère son dévidement, le ralentit, l’arrête, et parfois le renvoie à son point de départ. Se neutralisant mutuellement, l’histoire et le discours se concilient dans une synthèse orientée dans le sens de l’édification totale du lecteur.

L’effectivité de cette édification se traduit possiblement par la vague d’exotisme africain déferlant sur l’Europe socio-culturelle depuis la prévalence des épistémè conradienne-frobéniusienne et freudienne, vague alimentée par la dissipation des mirages de la civilisation occidentale et qui n’a pas encore perdu de sa force aujourd’hui si l’on en croit les chiffres actuels de l’activité touristique mondiale. Se situant dans cette tradition épistémique, Voyage sans cartes contribue forcément à sa puissance. La fiction-idéologie masochiste greenienne est expérimentée quotidiennement par des occidentaux en mal d’« horreurs » africaines, ceux-ci ne voulant plus se contenter des stéréotypes télévisuels de ces dernières. Sillonnant encore aujourd’hui les villes, campagnes et brousses africaines, d’autres Conrad, Gide et Greene font leur cure de « ténèbres » dont ils trouvent le « cœur » dans les conditions de vie « difficiles » auxquelles ils se soumettent. Ainsi, la fiction sous-jacente à la réalité greenienne vécue rejoint dialectiquement cette dernière en une réalité supérieure au travers de l’émulation sociale de l’œuvre.

En définitive, l’agonie narrative chez Conrad, Gide et Greene nous semble révéler effectivement l’enjeu d’une meilleure lisibilité de leurs œuvres, c’est-à-dire de l’adhésion des lecteurs à leurs idéologies respectives, leurs objectifs étant d’ailleurs atteints comme le montre la fortune de ces œuvres. Dès lors, l’agonistique narrative peut se faire systématiquement et aboutir à toutes les significations du récit, se faisant ainsi une place dans l’univers des stratégies de l’exégèse littéraire. Appliquée à notre corpus, elle nous a permis, non seulement de parvenir aux mêmes conclusions que celles obtenues en convoquant d’autres outils d’analyse, mais aussi de découvrir des aspects de ce corpus qui nous avaient échappé jusque-là.

François GUIYOBA - École Normale Supérieure de Yaoundé (Cameroun)


[1] Cf. les éditions suivantes auxquelles se rapportent toutes les références à ces œuvres dans notre propos : Édition Bilingue, Librairie Générale Française (1985) pour Cœur des ténèbres ; Gallimard (1981) pour Voyage au Congo  ; Penguin (1980) pour Voyage sans cartes, ce titre étant notre traduction de l’anglais Journey without maps.

[2] Cf. à ce propos Jeffrey Meyers, « Conrad’s influence on modern writers », in Twentieth Century Literature, été 1990, vol. 36, n°2. (cf. Internet) ; « The X Factor » sur Internet ; Le Matricule des Anges, magazine indépendant de littérature, n°34, avril-mai 2001 (cf. Internet).

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2022 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -