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 Article publié le 1er septembre 2019.

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Ecrire, comme pour se souvenir instantanément, puis momentanément, de tout le possible induit par un débordement inspiré conduit jusqu’à son terme provisoire.

On laisse beaucoup derrière soi, une fois un texte achevé.

Les diverses relectures dans l’immédiat après-coup peuvent laisser un goût amer, car l’on perçoit encore nettement ce qui a été laissé de côté et se retrouve ainsi perdu à jamais. C’est pour retrouver ce qui a été négligé, laissé de côté puis perdu qu’on entame l’écriture d’un nouveau texte.

L’écrit garde ainsi en creux la trace d’une voix dont on a perçu au mieux quelques bribes, parfois de vastes ensembles, sans la garantie que toutes les harmoniques d’une idée, d’un élan aient pu se faire entendre.

Ce qui a été perdu gagne en importance à mesure que l’on ne se satisfait pas de ce qui subsiste une fois un texte achevé. On recommence et le petit drame se répète : à nouveau, contraint de choisir entre divers développements, l’on se fait fort de capter ce qui nous paraît essentiel, mais le soupçon ne nous lâche pas que l’essentiel est toujours ailleurs, dans les marges de tout texte.

Pour que cet essentiel gagne en consistance, à défaut d’être réellement perçu pour la simple et bonne raison qu’il n’existe pas puisqu’il n’a jamais pu voir le jour, le texte achevé s’avère d’une importance cruciale. C’est ainsi que l’on tourne en rond en allant du texte à cet essentiel que son auteur n’a pas su ou voulu capter et de cet essentiel consistant-inconsistant, l’évanescence-même, au texte auquel il offre, sinon un aperçu saisissant, du moins une impression d’inachevé qui rôde dans l’achevé.

Il y a aussi que le résultat final, souvent, déçoit : l’énergie créatrice, que l’on a déployée durant la rédaction et qui donne tant de satisfaction immédiate sous la forme d’une excitation de l’esprit en éveil maximal, se révèle être bien en-deçà du résultat escompté. Il peut paraître saugrenu voire étrange de parler de forme à propos d’une excitation, mais c’est bien de forme qu’il s’agit en l’occurrence, car l’esprit en éveil qui conçoit et réalise au même instant - aussitôt dit, aussitôt fait - n’existe que se réalisant, ne se déploie qu’en donnant forme et figure à son élan.

L’excitation ne préexiste en aucun cas aux formes qui se lèvent : ce sont les formes qu’elle prend qui l’excite, elle s’auto-entretient ainsi, et si l’on m’autorise cette image, je dirais que l’inspiration est le comburant de l’excitation ressentie qui en est le carburant.

Exprimé tantôt synthétiquement, tantôt analytiquement, le phénomène en question n’en garde pas moins son aura mystérieuse : d’où provient l’inspiration, quelles en sont les conditions d’apparition, avant que l’auteur ne mette en jeu tout son talent au service de ce jaillissement soudain, parfois éruptif, parfois lent comme une coulée de lave brûlante ?

Une idée jaillit, en amène aune autre, ainsi de suite, après que l’on a décidé de la validité du premier jaillissement, et cette validité dépend d’une évaluation immédiate, instinctive, irraisonnée si l’on veut, en tous cas de l’ordre de l’intuition qui ne trompe pas.

Arrivé à son terme, le texte est là. On se relit, on aperçoit encore un peu les moments où notre pensée a buté sur des nœuds, a rencontré des difficultés stimulantes, des problèmes inédits résolus vaillamment et l’on doit se rendre à l’évidence : une bonne part de l’énergie créatrice qui nous a donné tant de plaisir s’est évaporée en pure perte, ne laissant derrière elle qu’une part infime de ce qu’elle se promettait de réaliser.

On écrit pour ressentir cette énergie créatrice qui nous anime et que nous mettons en œuvre : l’on fait ainsi l’amère expérience de l’éphémère. L’évanescence nous met en face d’un essentiel qui se dérobe toujours. L’amertume est mauvaise conseillère. Il ne faut jamais s’arrêter aux résultats que l’on sait, par expérience, momentanés, car le relais est bien vite pris par l’élaboration d’un nouveau texte.

La chance est toujours à courir, non pas de capter enfin l’essentiel qui se dérobe, mais d’en dessiner les lignes de fuite. La ligne d’horizon, qui se dégage toujours pendant et après la rédaction d’un texte que l’on ressent comme important, est toujours plus vaste que les figues qui s’y animent. A cela s’ajoute le fait heureux que l’horizon qui se dégage pendant l’élaboration d’un texte diffère, dans notre mémoire, de ce que nous en percevons après coup à la relecture.

En écrivant, l’écrivain se découvre multiple. Les multiples facettes de son activité se reflètent les unes dans les autres : concentration extrême mais heureuse, peut-être la seule tension nerveuse qui ne soit pas douloureuse mais libératrice d’une énergie qu’on n’ira pas jusqu’à qualifier de salutaire, expérience aidant, un talent en action qui entraîne avec lui toute son attention, toute une série de décisions opérées instantanément,

L’auteur veille sur son inspiration, lui accorde toute son attention, tout en devant se rendre à l’évidence que les suggestions, les embryons d’idée, des développements entiers se bousculent au portillon, qu’ils doivent en passer par ce sas étroit ou ce filtre. Une grille de lecture s’impose immédiatement, contemporaine de ce qui s’écrit au fil des mots.

Ecrire, c’est bien sûr faire des choix, et il est en fin de compte impossible de juger de la valeur de pans entiers du texte qui sont restés lettres mortes, condamnés à une existence virtuelle vouée à l’oubli.

Ce sont ces promesses avortées, ses potentialités négligées qui engagent à penser tout texte comme un être ayant un envers et un endroit, une face occulte et une existence manifeste.

S’il en est ainsi, remarquons que rédiger un texte s’apparente à la théorie freudienne du rêve qui distingue contenu latent et contenu manifeste. A cette nuance près et de taille : le rêve semble épuiser le matériel linguistique qui le sous-tend en en proposant une version unique et exhaustive, alors même que l’analyse a postériori d’un rêve est en toute rigueur interminable, tant le matériau linguistique mis en images semble inépuisable.

Ecrivant, j’aurai donné - c’est mon impression - le meilleur de moi-même, mais ce n’est jamais assez, la bonté, la générosité n’est jamais assez bonne, assez généreuse.

Ce moi qui s’avance dans l’écrit a maille à partir avec sa propre altérité diffractée : tout à la fois champ de ruines, champ d’élection, lieu d’un combat inoffensif en apparence, le moi de l’écrivain n’en finit pas de rassembler ses forces pour mieux les disperser aux quatre coins de son imagination en acte. Il emprunte beaucoup au monde de diverses époques, de divers styles, de divers genres littéraires, il se revoit comme au premier jour, bien avant toute somme, toute récapitulation possible d’une somme culturelle accumulée au fil de sa vie, enthousiaste, parfois exalté jusqu’à l’outrance, excité comme une puce, piaffant d’impatience devant tant de beautés qui s’annoncent, se dévoilent peu à peu, voilant ainsi toujours derrière un autre voile sa quête d’absolu.

De pli en pli se dessine un habitus, une vêture temporelle, un lexique plus ou moins riche, une pente stylistique douce vers laquelle, en bon Sisyphe, toujours il se dirige dans la ferme intention de la remonter, dans l’espoir aussi de ne rien sacrifier de l’élan qui l’anime.

Il sacrifie ainsi beaucoup de temps, beaucoup d’énergie en pure perte, car seule compte la dépense à laquelle il voue son existence, parfois même sa vie toute entière.

Il ne spécule pas, ne thésaurise pas. Il accumule certes, mais la somme de ses écrits ne constitue jamais une somme.

Le dernier mot n’existe pas, en tous cas il ne lui appartient pas de tenter de le proférer, car sur son épaule veille la liberté d’autres que lui qu’il protège de toutes ses forces.

Il ne peut que s’en remettre à son amour de la vérité, interroger sans discontinuer amour et vérité, vérité de l’amour et amour de la vérité en toute liberté de conscience.

J’aurai ainsi écrit en pure perte.

Et je me souviens avec émotion de l’étonnement rétrospectif de Blanchot préfaçant son livre L’entretien infini, étonnement devant tant et tant de textes inspirés par une insatiable curiosité qui ne se sera jamais satisfait des savoirs acquis de haute lutte par tant de grands esprits avant lui ou contemporains de lui. 

Curiosité qui n’aura jamais visé quelque savoir positif que ce soit, curiosité ouverte sur elle-même se cherchant toujours des points d’appui et de veille sur des pensées autres, des objets étrangers a priori à sa recherche.

 

Jean-Michel Guyot

31 juillet 2019

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