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L'ichor - La matrice de mes écrits
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 Article publié le 19 janvier 2020.

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J’imagine que mes textes, tous mes textes sans exception proviennent d’une matrice commune que je serais bien en peine de définir en termes précis.

Je fis montre assez jeune d’une grande aisance langagière, voire de virtuosité à l’écrit doublée d’une faconde qui en surprit plus d’un, toutes qualités qu’on reconnut en moi au travers d’exposés et de rédactions brillantes, exercices scolaires qu’à l’époque j’adorais : je me ruais littéralement sur les sujets proposés et j’avais l’impression de prendre mon envol en improvisant, chaque pensée en amenant une autre, chaque pensée immédiatement transcrite sur le papier.

Je fis l’expérience euphorisante de l’aisance absolue, aucun mot ne me résistait, tout me venait instantanément à l’esprit sans aucun effort.

Expérience jubilatoire qui se prolongea en classe de philo.

Ma professeure, madame Brenet, me dit un jour : « Vous découvrez les problèmes tout seul. » Brillant en allemand, en français et en philosophie, j’avais les qualités requises pour devenir une bête de concours via une hypokhâgne puis une khâgne.

J’étais admis dans un lycée parisien réputé, le lycée Louis le Grand. On me voyait un avenir d’agrégatif à l’Ecole Normale Supérieure. Moi, je ne voyais rien. Aucune ambition, beaucoup de caprice. De la modestie aussi et un grand manque de confiance en moi malgré mes succès scolaires. Je n’oubliais pas mes années de galère à l’école maternelle puis primaire. Je ressentais tout, absolument tout, et c’est le cas encore maintenant, comme fragile, en danger, éphémère en un mot.

Issu d’un milieu modeste, sans réseau d’amis hauts placés, mes parents ne pouvaient en rien guider mes choix. Pour eux, devenir professeur était le nec plus ultra dans les années 70 : salaire décent (on peut en rire !) et surtout sécurité de l’emploi.

Je me suis laissé vivre jusqu’en Licence à Besançon puis en maîtrise à Strasbourg, et les années passant je perdis tout enthousiasme, mais il fallait rentabiliser mes études, cesser d’inquiéter mes parents et gagner ma vie.

Après la mort de ma mère, je vis comme jamais auparavant le vide de ma vie, vide qui devint rapidement intolérable. Il me fallait changer la donne, donner de ma personne, recouvrer ma santé initiale. C’est ainsi que tardivement je me mis à écrire pour renouer avec ce bonheur rencontré dans l’adolescence.

La matrice de mes écrits remonte à ma plus tendre enfance, à cette chance que j’eus de jouir pendant les six premières années de ma vie d’un grand jardin de 22 ares rien que pour moi. Potager, allées de graviers blancs, gazon et verger à perte de vue pour les yeux de l’enfant que j’étais qui voyait tout en grand, sans oublier cette merveilleuse treille qui courait le long du haut mur de pierre taillée qui protégeait la maison des regards.

Le terre et le ciel à ma portée, la parole des dieux sans nom aucun, avec déjà au cœur tout de même une méfiance viscérale à l’égard des religions monothéistes qui se changea plus tard en profond dégoût.

J’étais animiste sans le savoir dans le jardin de Midgard où tout s’animait au vu et au su de tous mes sens en éveil.

C’est dans ce jardin mais aussi lors des nombreuses virées en forêt et durant de longues parties de pêche avec mon père le long du Doubs et de l’Ognon que je m’imprégnai si vivement d’odeurs si diverses, de sensations tactiles innombrables, de fruits juteux, de l’odeur de la terre en toutes saisons, particulièrement du pétrichor les jours de pluie.

Enfant, j’adorais les orages et puis l’odeur de terre mouillée qui ne tardait pas à monter dans l’air et que je n’appelais pas encore pétrichor, un mot que j’appris bien plus tard de la bouche de ma fille unique à bien des égards.

Le sensuel et le gourmet que je devins dans ma prime enfance se vit affublé d’un fort esprit d’analyse et de synthèse, ce qui devait aboutir bien plus tard à cette capacité que j’ai de voir instantanément des scènes entières se dérouler sous mes yeux au fur et à mesure que je les écris pour le plaisir de voir où cela mènera.

Jamais je ne décris proprement dit, je transcris ce que je vois et entends, porté par un rythme qui s’offre généreusement à moi.

Ecrivant, j’ai toujours rétrospectivement en tête l’ensemble qui se dessine, aidé en cela par une bonne mémoire qui me permet de tenir la distance, c’est-à-dire le rythme.

Je suis d’abord le contrebassiste qui maintient vive la régularité de la pulsion vitale initiale, mais je suis aussi maître des harmonies et des mélodies que je compose, pianiste et guitariste en cela. Diffracter un accord, le jouer en arpèges en accentuant telle ou telle note, tout en introduisant des syncopes et des notes supplémentaires, voilà ce qui me porte.

Rien de préconçu, jamais, chez moi, pas de projets patiemment élaborés étayées par de longues recherches documentaires, mais l’instinct de l’instant pour toute boussole.

Cela donna d’abord des récits écrits au fil du clavier avec passion et patience, puis des poèmes en prose ou en vers libres, avec dans tous mes écrits le souci du rythme, maître-mot par excellence.

Pas un écrit qui ne sacrifie joyeusement à cette contrainte vitale.

Rien d’étonnant à que j’adore le jazz et certaines musiques contemporaines aux rythmes extrêmement élaborés. Je songe en particulier aux œuvres de Pierre Boulez qui m’ont fasciné très jeune. C’est l’œuvre de Frank Zappa qui m’amena au jazz et à Stravinsky ainsi qu’à Edgar Varèse. Jimi Hendrix fit en moi la synthèse du jazz, du blues, du rythme and blues, de la soul music et de la musique amérindienne.

Si élaboration il y a dans mes écrits, elle ne peut se déployer que sur la base d’un rythme immédiatement capté et adopté puis mené jusqu’à ses plus extrêmes conséquences via un réseau de vibrations et de variations que me dicte mon oreille qui voit ce qu’elle entend au moment où j’écris.

Cette manière de faire me donne beaucoup de bonheur, même si elle m’interdit de me lancer dans la rédaction d’un roman voire d’une nouvelle. Je préfère de loin, et depuis longtemps, la liberté rythmique de la poésie.

Ici, les images ne se contentent pas d’éclairer une scène comme le ferait un décor aux mille et un objets agencés avec goût dans un espace initialement vide.

Les images vibrent et résonnent.

Elles répondent à une triple logique connexe formant un triangle dynamique qui assure la solidité de l’édifice :

Les images sont portées par les couleurs sonores des mots qui chatoient au contact des unes avec les autres

Les images s’organisent selon une logique linguistique souterraine propre au génie de la langue française qui charrie un héritage littéraire et étymologique d’une richesse insondable, véritable vivier dans lequel je puise à l’envi selon l’impulsion rythmique que j’ai choisi de donner au poème

Les images, enfin, fortes de leurs couleurs sonores et inspirées qu’elles sont par tout un fond langagier virtuel, prennent vie et ampleur via un flux verbal puissant, une logorrhée maîtrisée qui s’appuie sur ce que j’ai appelé la matrice de mes écrits, à savoir un certain vécu qui a encouragé en moi un goût immodéré pour les sensations olfactives, tactiles, auditives et visuelles rencontrées au cours de ma vie, ce qui apporte cette touche finale d’aléa si bienvenue, aléa qui répond comme en écho au rythme initial venu cogner à la vitre de ma conscience.

Aléa et rythme sont probablement les deux faces du même Janus.

Ainsi la boucle est bouclée jusqu’au prochain poème.

Le tout ne constitue pas un tour de force, pas plus qu’il ne bâtit un espace sacré, une sorte de templum verbal, car, si les mots irriguent le réel, le réel, tout autant inspirent les mots. Les dieux sont de chair et de sang. L’ichor coule dans les veines de tous les êtres vivants.

C’est cette respiration humaine que je recherche par-dessus tout, et elle ne peut provenir, en dernier ressort, que d’autrui, de tous les humains qui ont partagé ma vie plus ou moins longtemps, avec des fortunes diverses mais jamais en vain.

Si sacré il y a, rejoignant ainsi une vieille pensée, il ne peut exister qu’entre humains qui partagent le don du langage sur cette terre perdue dans l’immensité de l’univers.

 

Jean-Michel Guyot
4 janvier 2020

 

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