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Les derniers jours (mots) de Pompeo
Les derniers jours (mots) de Pompeo 1 (Patrick Cintas)

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 Article publié le 27 février 2020.

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On ne date pas les jours de ce journal.

Arthur Gordon Pym

 

 

Je suis entré dans ma chambre.

*

Pompeo ne porte pas de clés d’or brodées sur les revers de son veston. Pas de basques non plus. Mais l’allure est cérémonieuse. Lunettes rondes à monture d’os. Myopie. Son regard disproportionné par rapport au visage. Je me demande ce qu’il voit quand il me regarde. Le plus souvent, je suis assis au bord du lit, les pieds sur la chaise, et je lis. Pas de censure dans la bibliothèque, mais tout ce qui concerne l’évasion est soigneusement évité, ce qui limite la littérature. Je ne sais pas encore à quoi cela la limite. Je finirai par le savoir. Et puis je m’en irai.

*

Jour précédent, sans date comme convenu

Nous sommes arrivés. J’ai souvent voyagé. J’ai connu cette sensation d’être déjà venu. Je la retrouve et elle me donne à l’enfance que je me mets aussitôt à fuir. Afrique du Nord. Amérique du Sud. Du Nord. Des pays de l’Est. L’Ouest revisité sans cinémascope. Le Milieu. L’Extrême. Retrouvailles abstraites après études. Pas dépaysé mais désorienté. « Me reconnaissez-vous ? » Tampon comme le noir d’un nuage dans le ciel de mon itinéraire initié avec l’adolescence. « Nous étions… vous et moi… » Pompeo gratte une allumette et allume sa cigarette. Fait signe de s’aligner. Il cherche à reconnaître quelqu’un. Ce ne sera pas moi cette fois.

*

Soleil. Pluie. Autre chose. Je ne puis pas écrire cela. J’écris le mince rideau de papier. Les traces brossées par couches. Le café froid d’un fond de tasse. Des fois (cela arrive) il manque une page et je m’énerve. J’aime trop les constructions pour pardonner la mutilation d’un corps aussi bien conçu. Pourquoi cette page et pas une autre ? Pourquoi ne pas la retrouver dans un autre volume ? Œuvrer pour que ça n’ait pas l’importance que je donne à cet évènement. Mais qui m’accompagnera au bout de cette tentative de me passer de tout ce qui ne concerne pas ma lecture ininterrompue ?

*

« Vous voyez cette ouverture… heu… noire… ?

— …

— C’est ma fenêtre… J’habite là depuis des années que je ne compte plus. Vous me croyez quand je vous dis que je ne les compte plus comme vous comptez celles qui vous écrasent de leur futur ?

— Cruel ! »

Voilà Pompeo. Cruel, mais vrai. Capable de vous faire toucher le fond sans vous promettre de vous tendre la main au moment où la respiration revient à l’assaut dans vos poumons. Il lit des récits qui commencent dans le mystère et s’achèvent dans leur résolution logique et indiscutable par le fait même de cette logique. Il dit « logique » avec un rond de jambe. La pointe de son soulier laisse une trace noire sur le lino de la bibliothèque.

« Nous avons aussi un labyrinthe, dit-il. Mais il est réservé aux grands malades… Ceux qui… »

*

On reconnaît la saison à la couleur du soleil, mais seulement si on a la chance de le voir entre deux visites chez l’ami Carabin qui ouvre grand sa fenêtre si le temps le permet. Elle a de grands carreaux bien transparents, sans traces d’aucune sorte. On ne s’en approche pas, mais on ne peut détacher son regard des rideaux toujours menaçants. Vous souffrez d’une angoisse qui s’explique et on vous l’explique une fois de plus. Cette explication peut vous sauver de bien des tentations. N’oubliez pas que vous n’êtes pas la victime.

*

Si je mettais des numéros à la place des * ? Non, n’est-ce pas… ?

*

Pompeo examine le ressort d’un cahier. Il le trouve « coupant ». Il en essaie le fil sur son pouce. Exhibe la trace rouge. « Un peu plus et… » Le même pouce s’élève et indique la direction qu’on ne prend jamais avant mûre réflexion. On en parle. C’est surtout lui qui parle. Il en a connu, des cas. Il en est même arrivé à procéder à un classement diagnostique et statistique. Il a appris ça dans les livres, mais il ne les lit plus. Il ne cherche pas à lire ceux qui suivent. Il s’est arrêté en route. Les arbres. Leurs fruits. Les oiseaux. La nuit et le ciel. Toutes ces filles qui deviennent des femmes. Il avait un cheval de bois dans le temps. Il l’a perdu au cours d’un déménagement.

*

Je m’appelle Arthur Gordon Pym.

*

Pompeo aime bien comment je m’appelle. « Ça a du sens, » dit-il en trouvant une punaise dans le mur. Il y avait quelqu’un avant moi. Il l’a connu. Il s’était donné un nom lui aussi. À croire que cette chambre n’inspire pas son hôte autrement.

*

POÈME

 

(perdu à jamais)

*

AUTRE POÈME

 

(retrouvé, puis oublié sur un zinc)

*

Un matin il s’amène avec une tête de lendemain de fête. Mais c’est chez le toubib qu’il est allé la veille. Pas le soir. L’après-midi. Le soir, il l’a passé seul sans regarder la télé. Il n’a pas bu. Il a fini par s’endormir en se disant qu’il vaut mieux mourir libre que dedans.

« Je dis pas ça pour toi… »

Il m’a apporté un cahier cousu des fois que je me mette dans l’idée de partir avant lui, le laissant sans fin au moment de s’en approcher. Il ne veut pas vivre ça. Il a vécu un tas de choses et on va s’en servir pour ses mémoires. Ce qui ne servira pas ne sera pas évoqué.

« Ça m’en a mis un coup… »

Mais il n’a pas bu, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer en observant sa gueule de bois.

« Tu sais écrire, toi… C’est une chose que j’ai pas appris…

— Apprise…

— Mais ça ne s’apprend peut-être pas…

— Comme de jouer à la poupée… »

J’ai envie d’en parler, de la poupée.

« Après, dit-il. On trouvera le temps…

— Mais si on le trouve pas, Pompeo… ?

— Alors on ne refera le procès ! »

Mieux vaut ne pas l’énerver avant de commencer. Et ne pas espérer aller plus vite que lui, histoire de laisser de la place à la poupée.

*

 

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