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 Article publié le 8 mars 2020.

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Nihilnete nocturnum praesidium Palati, nihil urbis vigiliae, nihil timor populi, nihil concursus bonorum omnium, nihil hic munitissimus habendi senatus locus, nihil horum ora voltusque moverunt ?

Première Catilinaire- Cicéron

*

Ça y est, elle revient. Qui donc ? Ben, ma déprime, normal, remarque, c’est une déprime chronique.

Tu n’en fais pourtant jamais état, encore moins la chronique. Tu m’étonnes là.

En faire la chronique ? T’es fou, à quoi ça servirait ?

Ben, peut-être à la rendre cyclique. Ce serait un premier pas, je ne dis pas vers la guérison, faut pas exagérer, mais au moins vers un petit mieux.

Un petit vieux, tu veux dire !

*

 

Deux vieux amis - des amis de longue date- colloquaient à qui mieux mieux dans le sous-bois. Les cheminées du village tout proche tiraient mal. Le vent d’hiver, aigre ce matin-là, soufflait de temps à autre en rafales glaciales, mais les bois, à défaut de réchauffer les corps, engourdissaient un peu les âmes. Elles en avaient bien besoin par les temps qui couraient.

Une belle matinée glaciale à souhait s’ouvrait sur une perspective floue, indéfinie, peut-être infinie. Les esprits, toujours aussi vifs, fleuraient bon la bise, s’en nourrissaient presque, tant et si bien que le soir venu un feu de cheminée habilement allumé réjouissait les yeux bleus de nos deux compères. 

Fleurs de lumière alors dansaient dans l’âtre profond.

Les doigts gourds et les gorges serrées, les nez enrhumés et les ventres mous étaient légion en cette morne saison. Nos deux compagnons, égaillés par l’odeur des aiguilles de résineux qui jonchaient le sol, étaient en voix ce matin-là, et ils flottaient littéralement dans l’air du sous-bois, sans même s’en apercevoir.

Il y flottait aussi comme un air de déjà vu, la chose était entendue de longue date.

Voilà des années maintenant qu’ils ne touchaient plus terre. Oui, ils flottaient de plus en plus légèrement dans tous les sens du terme à quelques centimètres du sol. L’écorce de leur regard pétrissait les bois, protégeait faune et flore, maigre rempart contre les malheurs du siècle errant.

Ils ne touchaient plus une bille non plus, soit dit en passant, mais tout le monde en était à peu près là, je veux dire au même point, dans le pays tout entier en proie à ce qui promettait d’être la pire crise de scepticisme jamais enregistrée de mémoire d’hommes, mais la mémoire… Un même point reliait tous les hommes et toutes les femmes de la verte contrée, mais point de ralliement en vue, seulement quelques ponts, çà et là, jetés sur les rives giboyeuses.

Bon an, mal an, la nature allait bon train. Dieux que je déteste ce mot, mais prêtez m’en un autre, si vous en connaissez un de plus belle facture, un de ceux qui ne nous renvoie pas à la figure tout un monde au passé douteux.

Oui da, elle allait de bon train. Ni de l’avant ni à reculons, mais bon train, et sans train-train, pour le dire sèchement. 

Des changements, imperceptibles d’abord durant d’incalculables décennies, commençaient à se faire sentir un peu plus vivement. Des changements de quoi ? Des changements de tout : manières d’être, ethos et discours changeaient au gré de l’actualité profuse et diffuse. Impossible d’y discerner un kaléidoscope par nature répétitif et lassant à la longue ou bien mieux une longue séquence historique encore indatable et impossible à cerner, commencé qu’elle avait on ne sait trop quand et qui serait close dans un avenir peut-être à jamais indiscernable.

Des changements étaient à l’œuvre, c’était indiscutable, et l’on ne cessait d’en parler. Leur netteté faisait des gorges chaudes, elle devenait frappante, saisissante même. Elle allait jusqu’à chasser de certains esprits, certes lentement, les tournures euphémistiques en usage dans le langage courant dont on usait à profusion dans les médias audio-visuels et radiophoniques de cette triste époque : les « un peu », les « assez » dont on affublait tous les jugements possibles et imaginables de peur d’être trop ferme, trop catégorique à une époque où plus rien - pas même le rien - n’était sûr.

Et rien, quoi qu’on en dise, c’est rien, même si d’aucuns se plaisent à dire paradoxalement que rien c’est déjà quelque chose, ou à tout le moins le début de quelque chose, un quelque chose qui a des relents de faribole à connotation religieuse.

Tout se jouait déjà dans l’amour de quelques détails : ce c’ et ce n’ manquant dans les deux formules juteuses citées : rien, c’est rien et celle-ci encore : rien c’est déjà quelque chose. Toute une métaphysique lourde de conséquence se logeait dans cet ajout et cet oubli. Mais je vous laisse y réfléchir à tête reposée. Revenons à nos moutons, si vous le voulez bien, de ceux qui bêlent et moutonnent dans un ciel d’azur, le nôtre en cette période hivernale.

Je disais donc : la netteté de changements d’abord imperceptibles, etc… devenait frappante, saisissante même, elle commençait aussi à faire quelques victimes dans les rangs clairsemés de croyants de tous poils.

Leurs légions, longtemps invisibles, commençaient d’apparaître au grand jour comme un flot ininterrompu de rats dodus et vigoureux sortis d’on se sait quels égouts. Ils en sortaient de partout, et c’était tout à fait compréhensible. Ainsi, peu à peu, les fleuves taris ou en passe de l’être des grandes religions monothéistes charriaient de plus en plus d’immondices humains aux croyances ni vraiment nouvelles ni tout à fait anciennes.

L’heure était au repli, à l’indifférence hargneuse, aux joutes oratoires sans autre but que de placer son mot dans un concert de klaxons hurlants.

L’heure était à l’interprétation libre et littérale des « grands » textes. Beaucoup d’esprits protestaient contre cette tendance, que dis-je ! ce raz de marée interprétatif désordonné qui flirtait avec le chaos. L’idée de chaos était en vogue, sa cotte grimpait en flèche. On lui attribuait des vertus régénératrices. Des hommes et des femmes débordaient de zèle. L’époque étaient aux prosélytes de toutes obédiences et aux nouveaux convertis. Les vieux plats réchauffés faisaient les délices de jeunes cons. Les vieilles recettes relookées faisaient florès dans toutes les couches de la société, elles attiraient jeunes et vieux. L’heure était à une sorte de réforme protestante tous azimuts. N’importe quel illuminé crachait sa vérité révélée au monde suspendu aux lèvres de tant et tant de prétendus hommes de bien qu’un vertige s’emparait de l’époque bientôt au bord de l’abîme. Quelques femmes aussi n’étaient pas en reste, voilées pour la plupart, et recluses dans leur silence qui en disait long, plus long parfois que les prêchi-prêchas de leurs barbus de maris.

Les idiots de village avaient disparu depuis longtemps. Voilà qu’ils faisaient leur grand retour. Enfants difformes ou carrément stupides apparaissaient un peu partout dans la contrée verdoyante. Ça poussait comme de la mauvaise herbe, du chiendent, de l’ortie, si vous voyez ce que je veux dire, et personne pour oser nous en débarrasser une bonne fois. Les temps étaient à la commisération tous azimuts et les gens majoritairement de bonne foi.

Tels des bubons lors d’une belle et bonne peste noire, de nouvelles croyances exaltées s’imposaient à la vue et au regard. On se frottait les yeux, on les écarquillait, sans en croire ses yeux ni même ses oreilles. Les fous de dieu faisaient leur grand retour parmi nous. Encore quelques années sans doute, et l’on en pourrait même plus écrire dieu avec une minuscule.

Une population abrutie, des idiots de village de retour partout et des fous de dieu en pagaille ! Quel admirable cocktail humain ! De ceux dont on jasait dans les hautes sphères en mal d’air frais. La populace, la racaille, les sans-dents, les frustrés de tout, les hystériques de la parole déglinguée, les mines confites en roublardise et les allures dégingandées de nos puissants dirigeants qui ne dirigeaient plus grand-chose, tout cela sentait le rat affamé à plein nez.

Un bon vieux cauchemar eschatologique tenait la contrée éveillée. On sentait poindre des relents de guerres de religion qu’on croyait derrière nous pour de bon, mais non.

Eh oui, moi, le mécréant, l’athée radieux, le sans-dieu heureux de l’être, et pas peureux pour un sou de l’être, je commençais de me sentir mal à l’aise partout où je mettais les pieds et portais le regard, à l’affût de paroles inédites au goût de sang, à tel point que j’avais de plus en plus la bougeotte.

Je me sentais pour ainsi dire en exil dans mon propre pays, je n’y reconnaissais plus rien ni personne en tous cas, pas même moi qui me faisais traiter indirectement de tous les noms par des fanatiques barbus ou enrubannés et regarder de travers par des curetons en soutane. C’était devenu mon nouveau quotidien, mon pain noir et mon tourment par médias interposés, mais pour combien de temps encore ?

Prendre la plume, c’est passé de mode, bébé. Une voix venue d’outre-tombe osait me parler ainsi. De ce temps-là, il reste ce fragment jamais publié de mon vivant.

J’accuse…mon époque de flirter avec les vieilles lunes, les espérances millénaristes à la con, les nihilistes de tous poils qui se vautrent dans leur prétendue vertu. Les conneries se déplacent à la vitesse de la lumière à l’ère des réseaux sociaux inventés outre-Atlantique. On répand de belles rumeurs à la vitesse de l’éclair, leur viralité en fait de redoutables armes de séduction massive, elles mutent à l’infini, se recyclent sans cesse, se parent de nouveaux oripeaux pour se rendre acceptables. On se gargarise de complots, on entretient son petit sectarisme entre copains, on se vautre dans l’entre-soi.

Ah elle est belle, la nouvelle agora !

En effet, tout le monde s’y mettait sans y mettre du sien, et personne pour élever le débat hormis quelques esprits forts noyés dans la masse coagulée par la connerie ambiante. Amis, ennemis d’un jour ou de toujours, c’était devenu même chose. Les gens de bonne volonté désespéraient, accourraient de partout en pure perte.

Se porter à la rescousse d’une époque malade est chose malaisée. A quel saint fallait-il se vouer ? Impossible à dire. Et quand dire ne va plus, plus rien ne va, sans qu’on puisse dire avec quelque certitude que les jeux sont faits.

Nom de dieu, l’humanité, ça n’a jamais été joli joli, mais là, franchement, on touchait le fond, on atteignait des sommets de connerie, comme vous voudrez. Il n’y avait plus ni base ni sommet de toute façon, abîmes et sommets, c’est du pareil au même quand il n’y a plus de base.

Ce mot lui-même avait été souillé par quelques salauds enrubannés.

Le temps de la Grande Synonymie commençait.

La Grande Nuit nyctalope.

Le Grand Hiver échevelé.

Restaient nos deux compères qui taillaient les bois sans jamais toucher terre.

Il m’arriva des siècles durant de les envier, sans jamais parvenir tout à fait à me joindre à eux autrement qu’en pensée, jusqu’au jour où, un beau matin, je m’aperçus, éberlué, que j’étais eux, qu’ils étaient moi, inexorablement.

 

Jean-Michel Guyot

8 février 2020

 

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