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 Article publié le 15 mars 2020.

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La mise en œuvre de soi dans l’œuvre est ce qui ne va jamais de soi, et voilà précisément ce qui, n’intéressant pas l’œuvre en cours inachevée-inachevable, fait œuvre au sein de l’œuvre mais comme en sous-main.

Est soulevée en cela la question de l’identité nationale, notion floue, voire dangereuse, à ne même pas prendre avec des pincettes, mais à éprouver pour éventuellement la rejeter.

Comment le national peut-il faire notion au contact de l’identité personnelle, contribuant ainsi à la définition de ce que nous pourrions appeler le nationnel, soit ce lieu improbable où deux forces complémentaires, concurrentes voire antagonistes se croisent, c’est à-dire se rencontrent et se fuient dans le même temps, mettant ainsi en jeu ce champ des possibles humains où des forces coopèrent, s’allient, se désunissent ou s’affrontent ?

Par contact, il faut entendre une manière d’entrelacs intersubjectif et objectif, à l’image d’un caducée : le serpent intersubjectif et le serpent objectif entrelacés autour d’une branche d’olivier, arbre millénaire et méditerranéen par excellence. Caducée planté en terre et riche en mycélium.

L’entre-soi n’exaspère pas cette donnée de faits qui passe inaperçue, bien au contraire il tendrait presque à l’occulter, n’était dans l’œuvre en cours ce hic et nunc qui sape et taraude l’édifice en cours de construction sur des bases instables, inconnues pour tout dire, comme si le milieu ouvert sur le monde et la condition humaine s’interrogeaient mutuellement sur leur raison d’être.

Ce qui ne va absolument pas de soi, c’est en effet le rapport de soi avec le monde pris tantôt comme un pur reflet du moi tout puissant tantôt comme un miroir plus ou moins fidèle, plus ou moins déformant.

Dans quelle mesure un soi peut-il tenter de s’élever au-dessus de sa condition, sans pour autant couper les liens vitaux qui le lient au monde et le relient aux autres humains ?

La littérature semble être ce lieu paradoxal.

La littérature comme pure donnée, comme fait de civilisation ne peut exister comme telle qu’aux yeux de personnes étrangères à la civilisation qui a donné lieu à la littérature questionnée depuis l’étranger.

Le comparatisme de rigueur - l’étude comparatiste de littératures nationales étrangères les unes aux autres - induit une certaine compréhension de soi par le truchement de l’altérité aimée ou détestée.

Un texte considéré comme canonique, ayant valeur exemplaire, cela n’existe jamais dans l’absolu. Il se trouvera toujours des esprits chagrins pour en contester la consistance, la valeur et la portée. Les arrière-pensées politiques et moralisatrices ne manquent pas en la matière. Je songe, disant cela, au récit archi-connu de Georges Bataille : Madame Edwarda.

Les commentaires brillants que ce texte célèbre et maudit tout à la fois tirent-ils leur richesse du texte-même ou bien s’agit-il d’extrapolations inspirées par le texte ? en d’autres termes, la question se pose de savoir si Madame Edwarda recèle des implications philosophiques ou bien si le récit met pour ainsi dire en scène une philosophie.

Posée ainsi la question est évidemment simpliste : les références à Hegel - le Hegel commenté par Kojève dont Bataille suivit passionnément les cours - sont explicites à la toute fin du récit. Pour autant, le mystère reste entier concernant tant la teneur philosophique du texte que la genèse d’un tel texte où fiction et philosophie semblent intimement liées.

Il me semble que la question bataillienne par excellence, à savoir : Qui suis-je ? trouve à se formuler dans ce récit, question ouverte sur la question, écho d’un écho relancé à l’infini dans l’économie circulaire de ce texte.

La question n’appelle bien sûr aucune réponse, elle ne tient qu’en tant que question de la question, c’est-à-dire à la fois en tant que génitif subjectif et génitif objectif, sachant que l’un est indissociable de l’autre. 

La question se pose de savoir si une question qui n’appelle aucune réponse valide est encore une question : il s’agit là du versant objectif de la question mise en question. Le versant subjectif inverse les termes : l’absence de réponse induite par une telle question relance la question à l’infini, qui suis-je ? se heurtant infiniment, comme les vagues de la mer attaque la falaise de craie, à l’impossible réponse. Comme si qui suis-je ? ne parvenait jamais à se renverser en un qui je suis.

Est-ce à dire qu’indéfiniment réitérée la question finirait par produire une absence de réponse d’une telle évidence que son absence équivaudrait à une falaise ruinée par le ressac millénaire ? Qui parle encore de falaise alors, sachant qu’elle n’est plus ? Au mieux le géologue averti.

Quelque chose, par son absence patente, continue ainsi d’avoir une existence sur le mode d’une absence. Absence marquée-remarquée.

Marquée par les traces laissée de sa disparition et remarquée par le géologue qui en élabore la construction mentale sur la base des traces géologiques.

Il en est de même du texte qui signifie-indique une absence de réponse au cœur-même de la question fictionnée. Le philologue entend la question et l’absence de réponse et le lecteur averti y entend la réponse donnée à l’absence de réponse, ce qui équivaut à ressentir la réponse à l’absence comme pure absence au sein du texte présent : absence de rien, soit le tout qui ne peut être circonscrit, en d’autres termes l’impossible présence à soi du monde en l’homme.

Inversement, absence à soi de l’homme dans le monde, tout aussi durement dans la présence des corps mise en scène dans le corps du texte. Crainte de l’absence et absence de crainte fusionnent dans le récit. Le corps du texte ne fonctionne-fictionne pas comme le substitut de corps absents, il dit le corps absent à soi qui s’absente dans le texte, révélant ainsi une présence paradoxale.

Là est toute sa force et sa portée tant narrative que philosophique.

Fiction et questionnement philosophique ne figurent pas les deux faces d’une même monnaie - le texte biface, un Janus - pas plus qu’il n’entrelace des moments fictionnels et d’autres de nature philosophique.

Le questionnement philosophique est questionné par la fiction qui porte la question.

Ni intimement liés ni séparés : une absence de réponse au sein d’une question qui répond en écho à la réponse faite-donnée à l’absence. Le don de la réponse s’écrase sur la roche granitique de la réponse faite. Il en sape patiemment les bases, ce qui revient à y voir, dans le présent du texte, une inversion du don qui tourne en sacrifice expiatoire. 

Ainsi expiées, identité et absence d’identité s’annulent dans une équivalence sans retour. La question de la personne, de la nation, de la nation dans la personne, de la personne dans la nation reste sans réponse.

Là est proprement le nationnel qui ouvre sur le monde de l’art et des arts.

 

Jean-Michel Guyot

5 mars 2020

 

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