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Les derniers jours (mots) de Pompeo
Les derniers jours (mots) de Pompeo 4 (Patrick Cintas)

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 Article publié le 22 mars 2020.

oOo

*

* *

Hier

À quatre heures du mat’, un type que je connais pas s’introduit dans ma chambre. Je suis vissé dans mon lit. Par habitude. Une ombre s’approche et je sens qu’elle a quelque chose à me dire. En principe, je réponds pas. Je réponds plus depuis l’enfance. On m’avait « examiné » à l’époque. Et de près. On m’avait prédit des tas de choses. Et c’est arrivé. J’en veux à personne. L’ombre se penche sur moi. Elle chuchote, genre :

« C’est de la part de Pompeo. Il est confiné.

(je touche)

— Mais c’est interdit !

— On est tous confinés. Je devrais pas être ici. Mais Pompeo est un ami. Je le glisse sous ton oreiller…

— Et merde si ça se met à sonner !

— C’est réglé sur « pas sonner ». Ça clignote pas non plus. À cause de la nuit.

— Métempsychose… ?

— Tu parles ! Ça vibre… Tu veux que je le fasse vibrer… ?

— Non, ça va. Ça vibrera bien le moment venu… C’est lui qui appelle ou c’est moi ?

— Il appelle… T’as une fonction « enregistrer ». Des fois que ta mémoire ne suffise pas. Tu pourras écrire le jour.

— Et la nuit il appelle… c’est ça ?

— Carre-te-le entre les fesses…

— Ya plus d’antenne sur ces trucs… Avant, yavait une antenne…

— Yen a plus. J’me casse.

— T’as des tas de trucs à faire…

— On est pas confinés, nous. On a besoin de nous. Pauvre Pompeo. Avec ce qu’il a, ça pourrait bien prendre moins de temps que prévu… Enfin, j’espère que vous viendrez à bout de votre truc…

— T’es au courant ? (agité) Pompeo n’est pas bien discret…

— J’suis pas au courant en profondeur. Mais je sais. J’avouerais pas grand-chose si on me torture. Mais pourquoi on me torturerait… ? On va tous y passer… Moins quelques-uns qui referont l’Histoire.

— En tout cas on a bien échangé toi et moi. Tu reviens quand tu veux. Surtout de la part de Pompeo.

— N’oublie pas de recharger la batterie…

— Et de me le carrer entre les miches, j’ai compris !

— Je connais ton sommeil…

— À plus…

— Peut-être… »

Il (ou elle) sort. La porte murmure puis clac. C’est fini le rêve.

*

Plus tard, beaucoup plus tard

Vous allez me dire : ça y est ! Il l’a fait ! Il a pas pu s’empêcher. Certes, vous auriez peut-être préféré que Pompeo n’ait aucune apparence à part celle qui vous chante de lui donner pour des raisons que je ne tiens pas à transcrire. Mais maintenant que je suis de nouveau libre de faire ce que je ne veux pas, je me souviens de sa gueule, de son allure, là, dans son uniforme à galons dorés. Quand le desease nous a éloignés l’un de l’autre, le mal qui le rongeait de l’intérieur n’avait pas produit ses effets extérieurs. Il était encore tel que je l’avais connu avant. Des années d’un vieillissement qu’on peut encore appeler jeunesse si on n’est pas trop triste de nature. Il se rasait pas tous les jours. Ses joues grasses en surface semblaient avoir frotté les murs. Une grisaille sans nuances avec du rouge dans les yeux et des poils dans le nez, lesquels il ne coupait jamais, qu’il tirait des fois entre deux ongles comme l’archet caresse les cordes d’un… violon. Les autres ongles raclaient cette surface pour aider à la réflexion. Qu’est-ce qu’on a pu mijoter ensemble ! Des plats avec les pieds et les bandes. Un vrai jeu d’enfant. Et presque tous les jours. Comme ça, les uns après les autres, alors que ma mémoire s’emmêlait les pinceaux entre l’enfance et ce qui est arrivé conformément aux prédictions parentales. On en parlait. Il avait des oreilles surmontées de démangeaisons. Il les débouchait souvent entre deux grattages. L’ongle du petit doigt s’agitait sur la couverture et y laissait sa trace cireuse. Des traces parallèles et mourantes. La casquette reposait sur l’oreiller. Elle émettait une odeur de pomme, mais frite, pas cueillie à même l’arbre de son verger. À l’époque, il se croyait en parfaite santé. Pas intelligent, mais costaud. C’était ce qu’il pensait de lui. Et je devais avoir inspiré ce jugement. Je lui dois d’avoir eu droit de fréquenter la bibliothèque des années avant d’y avoir droit. Il m’y traînait malgré les regards soupçonneux de sa fratrie. On entrait là-dedans en vainqueurs et on en sortait couvert de gloire. Il aimait l’Histoire. On faisait pas que feuilleter. On approfondissait. Sans sauter des pages. C’est mon style et il s’en inspirait sans en discuter les côtés nombrilistes. Il ne prétendait pas parvenir un jour à en savoir plus que moi, mais il gardait un œil sur mes chevilles. On a fini par bien se connaître. Je peux même dire qu’on s’aimait comme le père aime son fils s’il lui ressemble, parce que sinon il le laisse toucher à sa mère comme ça lui fait plaisir. Je sais pas si je suis clair, là… Bref, ça allait. Des années pour seule perspective, comme un engin à propulsion ionique à qui on demande de vérifier et éventuellement de découvrir, voire d’inventer. Ça m’angoissait plus que lui. Il avait une femme et des gosses. Mais jamais une photo ni même des détails qui m’eussent mis sur la piste de sa véritable inquiétude. Ya pas que Shanti Andia qui s’en fait au fur et à mesure que le temps passe et que les choses changent sans rien changer à l’expansion de l’univers. Dire que Hawking croyait en Dieu malgré lui ! C’est peut-être ce qui arrive à l’esprit un jour ou l’autre. Pompeo en était persuadé. Des années avant que le Mal se laisse pousser les pattes. Là, à l’intérieur de cette carcasse pas très droite de profil. Il a l’échine creusée au niveau des reins et le bide en subit la poussée. Bah ! J’ai bien le temps (me disais-je) de reconstituer le personnage sous tous ses angles. Enfin, ceux que j’ai pu envisager de mon lit, car on était toujours assis l’un contre l’autre sur cette paillasse qui en avait connu d’autres. Des tas d’autres et même certains qu’il avait connus, mais pas aussi bien qu’il me connaissait, selon ce qu’il avouait sans rire ni même s’effacer devant une larme. Il tapotait souvent mon genou. Sa grosse main exhibait un anneau. Le doigt boudinait de chaque côté. Je sais pas si ça lui faisait mal. J’avais pas vécu ça. Et si jamais la Justice m’ouvrait finalement la porte, celle par laquelle j’étais entré et que je n’avais jamais revue depuis, je n’avais aucune chance d’en faire autant avec le même type d’instrument. Je me voyais pas fricoter avec des garces de mon âge acquis sans elles. Et pas question de recommencer à faire des projets rien qu’en croisant une poupée pas encore en âge de jouer avec. On en parlait avec Pompeo. À l’âge où on a encore le droit d’y songer, il pensait à voyager autour du Monde, mais avec des compagnons, réservant l’éternel féminin aux îles lointaines et aux ports des mêmes séries de cartes postales. Nous n’avions pas commencé à jouer sur le même terrain. On pratiquait, sans doute sous influence, mais pas dans la même équipe ni dans la même perspective. Il fallait cependant reconnaître qu’on ne s’emmerdait pas à cette époque, ni l’un ni l’autre. Chacun avec les siens et les siennes. Sous le même drapeau mais pas au pied du même monument. Il aimait cette différence, Pompeo, parce que, disait-il, ça expliquait bien des choses. Il était couronné d’une broussaille de cheveux bouclés qui avait été, selon ce qu’il en disait, d’un noir de jais. La casquette avait changé cet endroit particulièrement aimé de sa mère parce qu’elle avait blanchie sans rien perdre de son charme moutonneux. Il ne s’en souvenait jamais sans ressentir de l’amertume. Il n’en avait pas assez profité. Elle était morte avant. Et papa s’était amouraché de la voisine. Voilà comment on vous change la vie, répétait Pompeo chaque fois que je remettais ça sur le tapis. C’était sans méchanceté de ma part, mais je voulais savoir ce que ça fait d’aimer les mémés plutôt que les poupées. Je ne l’ai jamais su, bien entendu. Et Pompeo finissait par remettre sa casquette sur sa tête. J’en avais le genou à fleur de peau. Il rajustait sa ceinture, tirait sur sa cravate et frottait ses souliers sur ses mollets. L’idée ne lui était pas encore venu de me faire écrire ses mémoires. Il n’y pensait pas. Il n’avait pas encore mal. Il a fallu qu’un toubib lui en parle, preuves à l’appui, pour que cette idée naisse dans le même esprit qui, avant d’entrer dans le cabinet feutré, songeait à un tas de choses qui n’ont rien à voir avec la pratique du mémoire. Même que c’est en sortant que ça lui est venu. Et il s’est souvenu que j’avais de la pratique dans le domaine de l’écriture, et pas seulement au dos des cartes postales en vente libre dans la bibliothèque. Qu’est-ce que j’en pensais ? Vous faites bien de ne pas me poser la question…

*

 

 

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