Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
ESPACES D'AUTEURS
Ces auteurs ont bien
voulu animer des
espaces plus proches de
leurs préoccupations
que le sommaire de la
RAL,M toujours un peu
généraliste.
Michel Dorais et Éric Verdier : Petit manuel de gayrilla
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 14 novembre 2007.

oOo

Librairie du gay savoir
Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir

Michel Dorais et Éric Verdier : Petit manuel de gayrilla à l’usage des jeunes ou comment lutter contre l’homophobie au quotidien, Éditions H & O, Béziers, 2005.

Voici un petit livre roboratif et salutaire, destiné à la vie pratique des jeunes (et moins jeunes) de la diversité sexuelle. L’appellation de « diversité sexuelle » veut regrouper, sans hiérarchie ni discrimination, les gays et lesbiennes, les bisexuels et ambisexuels (personnes incertaines de préférer l’un ou l’autre sexe alors que les bisexuels savent très bien qu’ils aiment les deux), les queer (personnes qui remettent en cause de diverses manières les catégories usuelles de sexe) et transgenres (personnes qui, par une modification de leur apparence corporelle, passent d’un sexe à l’autre), et les non conformistes dans leur manière d’être par rapport aux sexes et aux genres (garçons féminins et filles masculines mais hétéros, par exemple). Cette diversité est la variété même des manières d’être (qui ne se choisissent pas) et variation sur la gamme des postulations désirantes. Elle devrait être estimée comme une richesse humaine non comme un handicap. De fait, cet ouvrage admet un certain nombre de postulats qu’il faut accepter pour le suivre. D’abord ces variations ne sont ni des déviances par rapport à une norme qui aime trop fonctionner de façon binaire (masculin/féminin, normal/anormal et même homo/hétéro…) ni des penchants contre-nature (ou alors il faut rééduquer d’urgence les dauphins ou les zébus qui ont des tendresses coupables pour des partenaires de leur sexe !) ni des symptômes morbides relevant de la médecine traditionnelle ou psychiatrique. Ces variantes de l’attraction désirante ne relèvent pas non plus de la morale car ces tendances puis ces choix, qui ne sont d’emblée ni bons ni mauvais, quand ils engagent des comportements responsables, ne prétendent s’imposer à personne ni comme modèle ni comme principe. Enfin la manifestation publique et l’exercice d’une vie fondée sur ces choix ne sauraient justifier une discrimination dans l’application des droits qui sont ceux de tout citoyen : droit à l’union légale d’un couple qui s’est choisi librement (ou mariage), droit d’éduquer des enfants ou d’en adopter, droit à la pleine visibilité.

Le livre s’attaque surtout à la double image que la société « normopathe » (qui aime la norme en malade ou qui est malade de la norme) veut entretenir chez ceux qu’elle estime « différents » : celle de la victime, celle du coupable et mieux encore celle de la victime culpabilisée ! C’est un danger pour un jeune de la diversité sexuelle que de se penser et d’agir en victime : de la sorte il justifie et intériorise à jamais la souffrance qui lui vient en grande partie du rejet extérieur et il se voue à être perpétuellement malheureux ; de plus, il s’interdit toute reconnaissance d’égal à égal puisqu’il ne cesse de mériter, voire de rechercher, la pitié légèrement méprisante de ceux qui ont la chance d’être exempts (croient-ils !) de toute tare donc de toute persécution. Tout le poids des normes sociales et religieuses vise à culpabiliser le « déviant », voué à la honte des mauvaises pensées, du péché et du vice, qui cherche parfois désespérément où est sa faute, son péché originel, et qui finit par le trouver dans le regard des autres. La victime est culpabilisée quand elle envisage consciemment ou inconsciemment ce qui lui arrive et qu’il lui faut assumer comme une punition…

Les deux auteurs, l’un Québécois, l’autre Français, de ce petit manuel, qui connaissent par expérience l’influence du refus social de toute diversité sur le comportement suicidaire des jeunes, s’efforcent, en 15 chapitres, de conduire du rejet de la honte et de la haine de soi à l’affirmation inventive de son style de vie, impliquant intégration sociale (au-delà du ghetto) et respect réciproque entre « différents » et « normés ». Chaque chapitre propose des « trucs à retenir » qui sont des conseils concrets engageant une action immédiate et en situation, dénonce des pièges qui sont les objections plus ou moins pertinentes, plus ou moins perverses, qu’oppose la « doxa » homophobe à toute revendication de reconnaissance et de visibilité et examine un cas vécu illustrant une des facettes de la diversité sexuelle. Généralement, le chapitre s’achève sur le passage du cas particulier au collectif : création d’un groupe de soutien ou de parole, activités collectives, informatives et créatrices, visant à établir la visibilité des différences et à les faire accepter, quête de dialogue et d’échanges dans le respect mutuel. L’on pourrait peut-être reprocher aux auteurs de voir trop systématiquement « la solution » dans le passage au collectif : il est vrai que c’est une part non négligeable de leur travail d’intervenants psychosociaux et de psychothérapeutes, il est vrai qu’ils ne pénètrent pas plus que chacun l’intimité nue des consciences, devant s’en tenir à ce qui se dit et se montre de lui-même !

Toutefois, l’on ne saurait trop louer leur pragmatisme et leur sens de la nuance : leur choix de cas et les analyses détaillées qu’ils leur réservent le prouvent. La variété des situations a été composée de façon à illustrer toute la gamme des différences évoquées dès le début et les auteurs savent présenter les disparités et les décrochages sensibles dans chaque vie particulière. Ils montrent que les rapports entre les enfants « différents » et leurs parents sont divers, complexes, souvent ambivalents, et qu’ils peuvent largement évoluer dans un jeu d’action-réaction. Que « le milieu » peut aussi évoluer surtout si l’on sait engager le dialogue en choisissant ses mots et suivre une progression qui ménage des étapes et transitions. Rien n’est jamais irréversible bien que certains refus ou ostracismes puissent tuer, littéralement, sur le moment. Aucune naïveté non plus chez nos analystes qui savent et constatent que des êtres « différents » et qui souffrent de la discrimination qu’on leur impose sont capables à leur tour de discriminer et d’exclure. Par exemple, ils montrent, à un moment, que désormais presque tout le monde s’accorde à rejeter les garçons qui apparaissent comme des « folles », le milieu gay le premier qui s’est érigé le modèle d’une virilité souvent bodybuildée ! Un garçon fort efféminé et homosexuel témoigne trouver plus de compréhension et parfois de plaisir auprès d’hétéros virils mais timides et mal assurés de leur virilité que d’autres gays. Enfin, il est évident que la vie nous réserve parfois l’inimaginable. Rémi est né du sexe féminin, mais « elle » s’est tout de suite pensée et sentie « homme » et s’est rebaptisée d’un prénom masculin. Quand elle le révèle à sa mère, celle-ci s’attend à ce que sa « fille » se reconnaisse lesbienne, mais pas du tout : Rémi aime les hommes d’un amour homosexuel et va trouver une relation équilibrée avec Fabien, qui est, « lui » aussi, un garçon-fille ! Parfois la réalité des sexes et des genres et donc toute classification possible se trouvent traversées par l’impensable vérité du fait ! Ce constat devrait nous rendre attentifs et réceptifs et prudents.

Souhaitons seulement à ce petit ouvrage de trouver son public, ceux qui ont le plus besoin de lui : les jeunes en butte au refus de leur différence et qui risquent de succomber à la persécution.

Serge MEITINGER

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2019 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs


- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -