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Historiettes baguenaudières
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 Article publié le 26 avril 2020.

oOo

Quand j’étais petit, on se baguenaudait, mon père et moi.

C’est fini, maintenant on se balade, avec un seul l, s’il vous plaît.

 

L’eau du moulin

Sauf à penser que l’être en sa parole dédiée-déviée - ce bief qui ne remontera jamais à la source d’eau douce de son devenir - s’adresse à soi-même à travers ne serait-ce que quelques rares humains, offrant ainsi l’ahan de sa perte - son retrait contemporain de son dévoilement - à qui en sauve la mise en pérennisant l’acte de dire via l’écriture, sagement, mieux vaut alors, de sauts en soubresauts, laisser aller la vie là où elle nous mènera à notre perte bien assez tôt.

Ainsi ne jamais faire de l’intime ce lieu confiné voué à une parole oraculaire qui, même se brisant, louvoie dans une forêt de signes à la recherche de son maître.

Le moulin à roue que l’eau, haute ou basse, inlassablement fait tourner, n’oublions jamais que, de minotier en minotier, il ne servit jamais qu’à moudre le grain.

Pain et vin mêlés font un brouet infect que seule une faute de goût aura permis de sanctifier en des temps troublés.

Rome n’est plus. C’est heureux.

L’autre

Si, ignorant tout de la physique qui préside au phénomène optique appelé arc-en-ciel, mettant également de côté ses diverses significations symboliques-mystiques, que reste-t-il alors de lui à mes yeux ?

Un arc de couleurs dans un ciel humide ?

Un arc qui ne me dit rien qui vaille ?

Même pas.

Même pas un arc, mais un demi-cercle apparemment parfait ?

Pas même un demi-cercle, ignorant que je suis, foncièrement, de toute géométrie euclidienne ou non.

Un pont de couleurs, comme dirait l’autre.

Mais l’autre, qu’est-il ?

 

Par amour pour le Nil

Le Nil et moi, rien n’y fait, c’est comme une histoire d’amour entre une batte de base-ball et une botte de foin. Ni l’une ni l’autre ne flottent correctement sur les eaux fertiles.

N’est pas felouque qui veut en ces temps difficiles.

Nils en savait quelque chose.

La veille de son départ, il m’a demandé de poster pour sa dulcinée ce petit mot en forme de cœur que je ne vous montrerai pas.

Sinnaa ouvert le petit mot devant moi, et oh miracle une mésange bleue s’en est envolée devant nos yeux.

Elle a voleté quelques instants dans la pièce, et hop la lumière dans la baie vitrée était d’un blanc éblouissant, alors elle a foncé dans sa direction à tire d’ailes et bec baissé, s’il vous plaît.

Cet appel de la lumière l’a guidée. Heureusement, la baie vitrée était grande ouverte. J’ai vu un moineau un jour s’estourbir en se cognant à une vitre. Ce n’était pas beau à voir.

On a regardé la mésange s’éloigner. Loin déjà, elle faisait plutôt songer à un papillon aux ailes bleutées.

Elle semblait voleter ivre de liberté plutôt que voler dans un but précis. Comme si elle cherchait à sauter d’un point de l’espace à un autre.

L’œil photographique de Sinna ne s’y est pas trompé.

Apparemment aléatoire, la mésange bleue qui avait voleté comme un papillon dessinait bel et bien une carte hydrographique très précise, ce qui alerta aussitôt les autorités.

Nils, sans carte ni boussole, s’était carapaté. Branle-bas de combat ! Il fallait rattraper l’intrus.

La ficelle était décidément trop grosse.

Nils avait semé des indices dans le but évident de narguer les autorités chinoises.

L’Empire du Milieu dérivait de plus en plus vers l’Ouest en passant par l’Orient.

Le Nil faisait encore barrage, lorsque la mésange bleue nous a sidéré par son amour innée de la lumière.

La carte de Nils était destinée aux autorités locales ainsi priées de lâcher ses chiens furieux sur la meute chinoise. Ce qui fut fait séance tenante avec une efficacité redoutable.

Les Chinois en déroute furent dispersés dans les sables du désert brûlant.

Aussi nombreux que grains de sable au soleil, ils étaient enfin à leur juste place. On s’en servirait plus tard pour construire un beau monument à la gloire du Nil.

Pour l’heure, il fallait retrouver Nils.

 

Dans le vent

Tu sais ce qu’il me dit, ce con, l’autre jour ?

« Mes mots me manquent. »

Alors moi, je lui sors : mais tes justement en train de parler là.

Et il me rétorque : je te parle pas de ça, connard, tu comprends rien.

On était mal barrés, alors on a fait la paix.

D’accord, les mots te manquent. Mais pour dire quoi que tu ne contredises dans ce propos initial ?

Pas de réponse à cette question fort logique mais rendue absurde par le fait-même qu’une réponse est impossible.

On est tombé d’accord, sans même avoir à en parler. Paix conclue.

Comment un cerveau aussi volumineux que le nôtre peut produire autant de conneries ? C’est une question légitime ça ?

Charité bien ordonnée commence par soi-même, à ce qu’on dit, mais il ne s’agit pas d’égoïsme dans ce cas de figure précis. Revois ta copie, l’ami, c’est ce que je me suis dit.

Maintenant que j’y pense, c’est vrai que c’est à l’école que j’ai ressenti un gros malaise face à la connerie de certains de mes camarades qui débitaient des âneries.

Plus tard, on a bien insisté au collège en nous parlant des fameux préjugés. Depuis, faut reconnaître que j’évite de porter des jugements sur les choses auxquelles je ne connais rien de rien. Ça m’évite de dire trop de conneries.

Il paraît aussi qu’il ne faut jamais généraliser, mais raisonner en termes statistiques. Encore faut-il avoir des données fiables et savoir les traiter puis les interpréter, tout un art ça, pas donné à tout le monde.

Bref, la plupart du temps, on ferait mieux de la fermer.

Cette façon de voir peut conduire à une auto-censure dévastatrice, j’en conviens.

Tous les cinq ans, en moyenne, on nous demande notre avis. On a le droit de vote.

Une belle et noble conquête civique.

Quand j’étais étudiant à la fin des année soixante-dix, on en doutait fortement. Le parlementarisme, c’était pas notre truc. On était dans une opposition extra-parlementaire, bien avant les gilets jaunes. En Allemagne, on avait même un acronyme, on disait : APO pour « Ausserparlamentarische Opposition ».

C’était les derniers feux. Tout allait bientôt rentrer dans l’ordre avec les socialistes au pouvoir chez nous.

Alors, comme ça, on vote, on choisit un représentant. Il est élu, il se prend pour l’élu du coup. Il a l’onction populaire. Ça me rappelle un copain de classe qui disait : on s’est fait eu. Eu, élu, enfin, tu vois ce que je veux dire.

Tout ça pour dire qu’on ouvre sa gueule tous les cinq ans et qu’après on est prié de la fermer.

Mes mots me manquent, je te dis.

C’est pas qu’ils soient absents ou pire inexistants, encore à inventer dans un effort surhumain. Ce que je veux dire, c’est qu’ils manquent à l’appel. Ils se sont fait la malle. Ils sont quelque part, je ne sais où.

Ils se terrent et moi du coup je me tais.

Parce que j’ai plus envie de parler et d’en parler.

Ça sert à rien de parler dans le vent. Fin de l’histoire.

 

Aux bâtisseurs

Entre tous, j’aime ces moments où, rien dans les mains et le cœur vide, une falaise se jette à ma rencontre.

Que le sol alors se dérobe sous mes pas, et c’est le cœur léger que je plonge en moi-même pour y trouver l’amitié.

*

Je me suis longtemps demandé l’effet que ça fait de n’être au mieux qu’un quidam qui apporte sa pierre à l’édifice, un édifice - parmi tant d’autres qui plus est, à ce qu’il semble - dont la fonction m’échappe, dont la finalité reste obscure, dont on ne voit pas la fin.

Est-ce une Muraille dressée contre quelque envahisseur jugé barbare de par ses mœurs et son langage incompréhensible ?

Un édifice religieux édifié en l’honneur de quelque obscur dieu dont je ne veux rien savoir ?

Une auberge espagnole qui accueille à bras ouverts les valeureux travailleurs ?

Rien de tout cela, semble-t-il.

Et je me rendors.

*

 

La bête en mal de maîtrise, la bête aveugle et sotte qui nous sort par les yeux, et devant laquelle agiter le fil rouge de la raison n’a guère de sens, cette bête jamais repue de son propre sang exige de nous que nous conduisions nos affaires à contre-courant, pour ainsi dire à rebrousse-poil de la doxa dominante qui nous enjoint d’être utiles.

Il s’agira de ne contribuer à aucune édification morale que ce soit.

Pas plus qu’il n’en ira de notre honneur, si nous refusons obstinément de distraire la foule toujours grandissante des gens tristement ordinaires.

Faits de chair et de sang, mortels par-dessus tout, en ce sens, tout à fait ordinaires, nous voilà.

*

 

La haine qui avance masquée, la haine hilare et carnavalesque, la haine froide et vindicative croisent parfois mon chemin, il faut l’avouer.

La meilleure façon de lui survivre, c’est de la sublimer, en adoptant fictivement ses mauvaises manières.

Quant à l’amour, il est si protéiforme, kaléidoscopique, polymorphe en un mot qu’il ne mérite pas que l’on s’attarde trop longtemps à ses rives sèches ou boueuses.

Seul compte la vigueur du courant que je remonte pour atteindre à la force des bras et des reins la source des joies qui me font du bien.

Toutes les plumes n’ont pas des ailes.

 

Jean-Michel Guyot

23 avril 2020

 

 

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