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Les infortunes de la vertu - le marquis de Sade, 1787
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 Article publié le 10 mai 2020.

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LU ET ... APPROUVE

Cinq ans après le chef d’oeuvre " Les liaisons dangereuses ", le marquis de Sade signe un roman hautement moraliste, et ce dans tous les sens du terme.
Cet aristocrate est doublement conscient de la décomposition de sa classe et de la singularité de sa libido. Il se trouve ainsi triplement singulier : à l’intérieur de la noblesse, dans le monde des lettres, au sein, enfin, de la société.
Sade, c’est un peu la psychanalyse avant l’heure, soit l’affirmation d’un surmoi comme incubateur de l’oeuvre d’art. Oui, les excès du marquis sont assumés. Seulement, au lieu de les accepter, le pouvoir les enferme : entre quatre murs ou dans le refoulement.
Et c’est également l’embryon de l’infortunée Emma Bovary.
L’anecdote de Justine ?
Orpheline et vertueuse, elle suit le chemin inverse de sa soeur Juliette. Sa foi inébranlable dans la vertu se heurte à chaque fois à la corruption de ses initiaux bienfaiteurs : l’usurier du Harpin, le fils de la comtesse du Bressac, le chirurgien Rodin, les quatre frères du couvent Sainte-Marie des Bois, le châtelain Dalville, la Dubois. La dureté de ses tourments n’entame en rien sa foi dans l’homme, dans sa bonté. Ce qu’elle paraît enfin trouver en Dubreuil, un homme riche, droit, et de surcroît amoureux d’elle ... hélas empoisonné par la Dubois. C’est la bourgeoisie naissante et avide qui est la cible de l’auteur, une bourgeoisie dont les moeurs, déjà, déteignent sur le peuple.
La trajectoire de Justine est racontée selon le mode de la confession, les pseudonymes autorisant la sincérité de vies singulières. Ainsi, Justine s’adresse à sa soeur Juliette qu’elle retrouve bien des années après leur séparation, bien des années après la scission, en quelque sorte, entre le bien et le mal, car Juliette a choisi de faire fortune en corrompant son âme, à l’instar de bien des courtisanes.
Le bien et le mal tombent les masques à la fin de la confession puisque Juliette reconnaît sa soeur et décide de la protéger. Mais celle-ci subit une infortune de plus, mortelle cette fois-ci : la foudre. Ultime ordalie, semble-t-il ... mais annonciatrice d’une rédemption : celle de Juliette.
Le bien pourrait-il triompher du mal ?
D’entrée, Sade paraît en prendre le parti esthétique à travers le portrait de Justine :
" Un air de vierge, de grands yeux bleus pleins d’intérêt, une peau éblouissante, une taille fine et légère, un son de voix touchant, la plus belle âme et le caractère le plus doux, des dents d’ivoire et de beaux cheveux blonds, telle est l’esquisse de cette cadette charmante dont les grâces naïves et les traits délicieux sont au-dessus de l’éloquence qui voudrait les peindre et d’une touche trop fine et trop délicate pour ne pas échapper au pinceau qui voudrait les réaliser " .
Le marquis, emprisonné, est en guerre contre tous, y compris les représentants de la religion, les quatre moines dépravés en symbolisant la parfaite hypocrisie. L’argent, la religion ... mais il reste l’individu.
Ainsi, la décision de Juliette de renoncer à tout pour honorer la mort injuste de sa soeur est un bel exemple de responsabilité individuelle, d’initiative morale. Sade envoie sans doute un message important ici, un message d’espoir dans la capacité individuelle de se ressaisir et de prendre la bonne décision face à l’adversité, face à l’oppression du monde.
En cela, le roman du marquis est hautement politique. Comment pourrait-il en être autrement puisqu’il l’a écrit en quinze jours, enfermé à la Bastille ?
Le rythme de la narration s’en ressent : aucune pause, tambour battant. A l’image d’Erasme qui conçoit " Eloge de la folie " en huit jours, pendant un voyage à cheval. Le style est nerveux, strict, enlevé. De la première à la dernière page, le marquis brille par la sûreté de sa précision qui enchaîne une cascade d’événements haletants. L’épisode du couvent s’apparente à une intrigue au sein de la confession, mettant l’accent sur les goûts personnels du marquis en matière de moeurs.
Au bout du compte, l’hybridation narrative est totale : le délitement de la noblesse, la corruption de la bourgeoisie, la question du bien et du mal, le sadisme, la liberté individuelle. Si la violence est partout présente, la douceur de Justine est omniprésente, et la rédemption de sa soeur transforme l’ouvrage en roman presque sentimental. Laclos n’est pas loin, lui qui ne jurait que par l’instruction et le courage des femmes - " De l’éducation des femmes " - , ainsi que le bonheur conjugal. Quant à Robbe-Grillet, bien plus tard, il reprendra cette liberté des Lumières pour faire de ses fantasmes sado-érotiques une oeuvre littéraire, puis cinématographique, s’attirant à son tour l’opprobre d’une grande partie de la bourgeoisie ...
" Les infortunes de la vertu " est un ouvrage traversé par toutes les contradictions antagonistes du XVIIIe siècle, un siècle où la lumière a jailli de différentes directions et d’où sont nées les grandes plumes que sont Prévost, Casanova, Laclos et bien entendu Sade. Ainsi que de brillants esprits tels que Condorcet qui fut le premier à élaborer un projet d’instruction publique nationale.
Justine, c’est donc Sade, une jeune femme qui crie à la face du monde son innocence et ses convictions, et qui affirme sa personnalité, quel qu’en soit le prix à payer.
La transcendance n’existe pas dans l’Eglise ... mais dans l’individu laïcisé.
Convaincu. Dépositaire de la liberté.

 

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