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Le piquet
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 Article publié le 14 novembre 2007.

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Le piquet
Robert VITTON
Espace d’auteurs : Le zinc

Quelle heure est-il ? C’est l’heure d’y aller ! J’endosse mon pardosse. Je charge mon cartable, plus pesant que l’enclume du ferronnier. Plein le dos ! Il pleut ? Il neige ? Il vente ? Hallebardes ? Barbe à papa ? Martinets ? Ne traîne pas en route. Et mon goûter ? Un énorme quignon coupé en deux frotté d’ail, un filet d’huile d’olive, quatre gouttes de vinaigre, une pincée de sel. Et ma barre de chocolat ? Le tablier gris, brodé de fleurs violettes et noires, sur les pantalons à jambes courtes, cachait les griffures, les écorchures des genoux. Les chaussettes me rentrent dans les godillots… Billes, agates, calots… La cloche. Le préau. Les rangs d’oignons. Fils de pute ! Présent. Boule de suif kascher ! Présent. Enfant de giberne ! Présent. Progéniture de collabo ! Absent, m’sieur ! Figure d’anchois ! Présent. Lardon de ritals ! Présent. Tronc de figuier ! Présent. Ciboule de nègre ! Tenez-vous droits ! Moujingue de moujiks ! Tronche de cake ! Graine de gibet ! Présent ! Présent ! Présent ! Asseyez-vous. Sortez vos affaires ! M’sieur, ma mère a oublié de me mettre mon livre de géographie. Maître, ma plume ne marche plus. Les pointillés des frontières… Poitiers… De quoi se mettre Martel en tête. Levez l’index avant de parler ! La table de six, de quatre, de deux… Les opérations du Saint-Esprit. Je te multiplie les pains, je te partage ma camisole, je t’ôte une épine de la couronne… Je n’ai rien à ajouter. Et tu retiens ? Que t’chi ! Nib de nib ! Nibard ! Silence ! Le Cheval de Troie, le chant des Sirènes… Je vais vous déboucher les oreilles ! Je ne le répèterai pas, sales moutards ! Un moutard, une moutarde. Sur la route de Dijon/La belle diguedi, la belle diguedon/Sur la route de Dijon/La belle diguedi, la belle diguedon/Il y avait une fontaine/La diguedondaine/Il y avait une fontaine… Je t’en placarde des cataplasmes sinapisés ! La bataille de Marignane, de la gare d’Austerlitz, les pets de Damoclès, l’abbé Rézina… Silence ! Je veux entendre les mouches voler. Bzzz… Bzzz… Bzzz… Le coche ! Bzzz… Bzzz… Gardez-vous à carreau, les mioches. Arrêtez de renifler ! M’sieur, ma mère a oublié de me mettre mon mouchoir. Sortez vos cahiers ! Cancres ! Cancrelats ! Nous sommes à la page 69 ! Nous sommes à la plage. On mange par terre. Une boule jaune, une boule rouge, une boule verte. Vanille, fraise, pistache. Silence au fond ! Tu as du coton dans les esgourdes ? Tête d’ail, au tableau ! C’est le moment de délier ta langue. Vous descendez du singe… Et toi, macaque ? Dans ton arbre, en 14, s’agrippaient encore des gibbons et des ouistitis. Des ouis-titis parisiens, m’sieur ? L’éponge est sèche. Le passé décomposé, le futur compliqué… On suit ! On se tait ! On va se faire taper sur les doigts ! On regarde par-ici ! On va avoir un mot dans son carnet ! On… On, on, on... On est un con, face de rat ! Ce bras qu’avec respect toute l’Espagne admire… Je relis ! Ce bras qu’avec respect… Je bâille à Corneille, c’est pas une tragédie. Qui a lancé cette craie ? Personne ! Personne, le cyclope ? Toute la classe… Cent fois, pour demain : Je ne per-tur-be pas… M’sieur c’est… Ta gueule, rapporteur, mouchard comme ton père pendant la guerre. Fini ou pas fini, je ramasse ! Le piquet, le coin, le doux enfer. Sentinelle perdue, j’y ai appris le prix et le poids des songes et des mensonges, des mots morts ou vifs, des caresses entre la chair et la chemise, du mépris, de la parole donnée… Je faisais des cornes aux évangiles, aux picadors des récréations, aux plus belles pages de Perrault ; le petit cheval de Paul Fort trottait dans ma cervelle -Il est mort sans voir le beau temps, qu’il avait donc du courage ! Il est mort sans voir le printemps ni derrière ni devant.- ; La Fontaine devenait chèvre ; je mettais un bonnet d’âne à la Comtesse de Ségur ; j’envoyais des lettres anonymes au facteur Cheval et à Daudet, plus malheureux que les pierres du chemin qui mène à son moulin… Fombeure, ta muse bat le beurre ! Carême, ta muse bat les brèmes ! Samain, au panier ! J’écrivais comme la chatte de Colette… Je bâclais, je bouclais des tours du monde en trois temps, deux mouvements, le ballon de Jules Verne en crevait de jalousie… Quand j’étais cap-hornier, que me venaient des bouffées d’opéras bouffes, j’arraisonnais des naves de bougainvilliers et d’armes, je rafistolais des contes, des fabliaux, des chansons de geste… Je jouais Hamlet. Toubite or note toubite ! Je crânais dans la cour des filles. Ta sœur a des poils au cul, et moi j’en ai guère… Les filles… Les jumelles… Deux gouttes d’eau-de-vie. Un morceau à quatre mains. Quatre mains lestes… Nous, nous étions les têtes à claques. Les sœurs Tatin. Stéphanie et Caroline. T’as tâté les tétins des Tatin ? T’as tort, Totor. T’as tort. Nous épouserons le même garçon. Tu te vois avec deux moitiés ? Deux moitiés de pomme d’api. Barbaque, barbacole, ta barbe colle ! Je poche tes yeux dans la marmite noire de ma grand-mère, je mets ton dentier sous mon oreiller, mille souris grises, mille souris blanches, mille souris vertes rouleront des tonnes de piécettes étincelantes jusqu’au coquerico de Chantecler. Et ce pion avec ses tartes. Les tartes de Tartempion. La patoche molle et moite, la mèche raide et grasse, les pores huileux… Ton béret plein de poux et de Brillantine, Tartempion, tu le repêcheras dans les chiottes ! Des têtes à claques, nous autres. A quoi penses-tu, toi là-bas, gardien du poêle ? Je crochetais les portes de l’Averne. Je pendais mes hardes, mon trois-quarts, mes déguisements, ma peau d’âne aux crocs sanglants d’un long couloir verdâtre décoré de guirlandes de papier tue-mouches. Barbaque, Tartempion… Les sobriquets… Pas si sots que ça, les sobriquets ! Clou, si maigre qu’il disparaissait entre les affiches et la palissade. Un de ces quatre jeudis, tu vas tomber dans le panneau. Bois, le fils du menuisier ardemment épris de boisson depuis la maladie de sa femme, cachait tant bien que mal quelques copeaux dans ses frisettes. Son pater ne jurait que par le sculpteur Jean-Baptiste Pigalle du dix-huitième. L’arrondissement ? Le siècle, bêta ! Un fils de menuisier, lui aussi. Ce vin, sacristain, c’est la pisse de la Vierge de Saint-Sulpice qui vous fleurit la gargouille et les entrailles. La Vierge de Pigalle. L’église Saint-Sulpice du sixième… Le siècle ? L’arrondissement, testard ! Saint-Sulpice, sacripant, où Sade et Baudelaire reçurent le baptême. Sucette, la fille de la matelassière. Satisfait ou remboursé. Bigorneau, ce fils et petit-fils de marins. Il entendait la mer partout. Boulet, lui, était de toutes les escapades, de toutes les boulettes, mais toujours à la traîne. A quoi penses-tu ? Poussin, ta mère, c’est une poule de luxe ou une cocotte-minute ? Réponds ! A quoi penses-tu ? Je pense… Je pense aux gnomons d’Eratosthène, aux oves de Fabergé… Je pense à ceux qui vivaient aux temps où la Terre était plate, aux batailles de polochons de l’armée napoléonienne, aux trompettes de Salamine, à la trompette d’Anton Weidinger, aux murailles de Jéricho et de Berlin, aux pissotières de Vespasien, aux nappes et aux miroirs de Bonnard, aux cordes d’Ingres, au bide et au bidet de Duchamp, aux moustaches de la Joconde, au bruit de l’oeuf de Christophe Colomb sur le zinc, au mégot et à la casquette de Prévert, au prix du pain polka, au buffet de la gare, aux Saint-Barthélemy, au calendrier d’Eglantine, à la culotte de Dagobert, aux rames et aux rimes de Caron, à la mort de Ravaillac… Je pense à trois ou quatre choses que je ne sais pas. Je pense aux plumes de Shaw, de Sue, de Foe, de Fo, de Poe, de Poquelin… Je pense aux morves de la marée en demi-deuil, aux baleines du corset d’Amphitrite, au chant que Pénélope tisse et détisse, à mon pays sarmenteux, à l’entrée du port de Marseille… Fragonard, saute-ruisseau, tire-toi d’affaire comme tu pourras. Tu entends, c’est la nature qui te parle. La nature qui parfume les aisselles, les aines de ta gueuse méridionale. La vie ! La vie ? Je pense à la vie ! Je pense à la vierge au rocher de Léonardo, aux baigneuses de Renoir, aux raboteurs de parquets de Caillebotte, aux scieurs de long de Millet, aux silences de Schoenberg, aux verreries de Sidon, à la porcelaine de Kinato-Ching, à la baguette de Paganini, au Ré bémol majeur de Fauré… Je pense aux croupes du Parnasse, au bas de l’Hélicon, au Penseur et au Baiser de Rodin, au Pensieroso, aux chats de Léautaud, à la cafetière de Balzac, au contrat de Rousseau, aux pinceaux du Douanier, au roman de la rose, à la rose des vents, aux filets de la pluie, aux demoiselles de La Rochelle, d’Avignon, de Numidie, aux paveurs, aux dépaveurs… Je pense à Venise sous les eaux, à Venise sous la neige, à Venise sous les pigeons… Je pense au Style Nouilles, aux fresques de Giotto et de Francesco del Casino, aux chevaux de Chirico, de Coustou, de Coysevox, aux chevaux de Niaux, des Combarelles, du Pech-Merle, aux nefs, aux piliers, aux symphonies, aux macareux de Staffa… Je pense au Caf’conc’, aux poupées du procès de Nuremberg, aux délations et aux serments du Carbone 14, à la République du 22 septembre 1792 ; à la loi du 29 juillet 1881… A quoi penses-tu ? A tout ! A rien ! A rien ! A rien !

 

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