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Les derniers jours (mots) de Pompeo
Les derniers jours (mots) de Pompeo 12 (Patrick Cintas)

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 Article publié le 17 mai 2020.

oOo

Aaaaaaarrrgh ! Je ne sais pas pourquoi ça m’est revenu, comme ça. J’étais en train de lécher une italienne tutti frutti, là, sous un auvent de canisse, le nez dans la brise du soir et la mer dans les yeux, sans embarcation d’aucune sorte, plage déserte ou désertée, loin de ses moustiques porteurs de tous les maux de la Terre. Je ne sais pas si je vous l’ai dit, mais je suis Terrien. Pas en cavale, mais en voyage surveillé par bracelet. Ça clignote à la cheville. J’étends mes jambes en appui sur la chaise d’en face, inoccupée. Je ne sais même pas à qui je parle. L’autocar s’est éteint avant le soleil. Les boutiques sont closes comme des maisons. J’ai envie d’un de ces petits cigares auxquels un voyageur (je ne sais pas si vous l’ai dit) m’a donné goût. J’ai les allumettes, mais rien dans la petite boîte métallique que je tapote du bout des ongles. Personne pour me voir, à part moi. Je suis bientôt arrivé au terminus. Je ne sais pas pourquoi je ne suis pas encore arrivé. Et ça m’est revenu comme si j’y étais. L’allumette, tout. Elle en craquait une au-dessus de la mouche traversée d’une épingle. Ma mère racontait à la voisine : « Il a changé notre Pedro depuis que sa ps (le contraire de GS) a vu le jour entre mes cuisses. Je suis revenue à la maison avec ce nouveau fardeau. Ça criait et ça mordait ! Et Pedrito ne voulait plus sortir de sa télé ! Le vieux gisait devant sa fenêtre. Et en plus, il pleuvait. Pluie de printemps au moment de la floraison des acacias. Pas une abeille à l’horizon. Ça le rendait dingue, le vieux. Les lueurs de la télé clignotaient sur la moitié de son visage. Je ne sais pas ce qu’il mordait, mais ça avait l’air dur. Je devais bien être la seule à m’intéresser à lui. La ps (qui deviendrait bien assez tôt une GS) n’avait d’yeux que pour mon téton. Pedro était comme statufié devant sa télé. Il ne réagissait pas à ce qui s’y passait. Je secouais mon fardeau comme je l’avais secoué lui aussi quand il n’était pas encore gf. Je ne voyais pas ce que ça pouvait donner une fois GF. Moi, j’ai toujours été FU. Il paraît que j’en ai le caractère. Le vieux me frappait quand il était encore maître de sa locomotion. Maintenant, il caresse ma tête sans l’écorcher de ses ongles sales. Je suce comme je peux et ça ne lui déplaît pas. Mais ce n’est pas par le gosier qu’on s’infecte le bide. Je n’ai pas non plus manqué aux clauses du contrat. On a fait ça dans une éprouvette… ou dans un verre… je ne sais plus. Alors que Pedro est né d’un grand moment de plaisir. Partagé avec ça ! Qu’est-ce qu’on a gueulé cette nuit-là ! On était jeune. De pas beaucoup d’années, mais après ça on vieillit plus vite. Les ans prennent de la bouteille eux aussi. Et on laisse aller. Jusqu’à l’éprouvette. Sans plaisir vaginal. Maintenant, Pedro se noie dans les séries et les gestes messianiques. À son âge ! Il ne mangeait plus à table. Ni avec son vieux qui ne pouvait plus avaler. On grignotait, la ps et moi. On avait l’air de deux petites vieilles qui attendent la mort des autres sans impatience. Ensuite on est allé en Espagne. Des années qu’on n’y allait plus ! Pedro était revenu de sa télé. Il n’en parlait même plus. Il avait l’air heureux de revenir sur les lieux de je ne savais quel bonheur. On a pris l’autocar, comme aujourd’hui. Le chauffeur commentait les lieux sans ralentir et entretemps il grillait des señoritas. Le vieux était ligoté sur le siège d’habitude réservé au chef de bord, juste à côté de la portière qui s’est ouverte plusieurs fois pour qu’on aille piller les boutiques. Le vieux restait dans l’autocar. Il nous regardait dépenser son argent. Et on revenait avec des souvenirs. Ça amusait la ps. Pedro revenait sans rien. Il n’avait qu’une envie : revoir les lieux de son bonheur. Il ne s’intéressait pas à la conversation de la ps qui avait toujours quelque chose à dire. Moi, ça me rendait folle, cette vie ! Un paralytique atteint de priapisme, un fils qui, sorti de sa télé, ne pensait qu’à son bonheur perdu (par ma faute ?) et une ps qui apprenait à parler de tout ce qui enrichissait son vocabulaire. Je ne sais même plus si j’ai jamais aimé… Vous savez quoi… ?

— … ?

— On est arrivé. Au même endroit. La même barraque blanche sans tuiles et sans volets. Les rideaux sortaient des murs. L’autocar nous avait déposés au pied de la colline. Et on avait sué sang et eau sur le chemin de poussière. Le cousin poussait la chaise et son fardeau. La ps gambadait sous les oliviers. Elle trouvait des « choses » et les fourrait dans sa poche ou dans sa culotte. Pedro ne servait à rien. Son bonheur se trouvait dans les parages, mais pas exactement ici. Impossible de lui arracher les vers du nez. Je poussais moi aussi : le cousin avait pensé à la brouette. Il n’avait pas oublié que la dernière fois il avait été obligé de remonter pour en chercher une. Là-haut (je me disais) la cousine prendrait le relai pour sucer. Ça me ferait des vacances. Et puis j’avais la ps sur le dos, en permanence car si elle s’éloignait, son papa me rappelait à l’ordre et je me mettais à courir, ce qui amusait Pedro. Ce soir-là, j’ai dormi sans me soucier de personne et personne ne m’a utilisée. Ils dormaient tous quand je me suis réveillée, un peu avant le jour. La brise frissonnait dans les eucalyptus. Pas un bruit d’ailes sous la vigne. Je suis descendue jusqu’au puits. Un ouvrier se ficelait d’une faja. Je l’ai un peu aidé. Il n’avait pas de femme pour ça et sa mère était morte et avant de partir dans les champs il m’a enculée sans un cri.

— Vous… ?

— Ouais, moi…

. Je reproduis de mémoire…

. Mais ce n’est pas la mienne !

. Calmez-vous, Pompeo ! On y vient… d’une façon ou d’une autre…

. Vous m’entendez… ? La batterie… Arthur !

Ssssssuite :

J’ai attendu que le soleil éclaire les cimes des oliviers avant de rentrer. Ils étaient tous sous la tonnelle, attablés, caquetant comme des poules, sauf Pedro qui jouait avec un chien. La cousine s’occupait des tartines du vieux. Le cousin m’avait vue et peut-être photographiée avec son smartphone tout neuf. Ça promettait ! La ps jouait sur la table, avec les objets qu’elle avait requalifiés selon son bon plaisir. Elle s’y connaissait en plaisir ! Je m’inquiétais pour Pedro. Il était devenu obscur. Il n’y avait plus rien à lire dans ses yeux, si jamais les miens parvenaient à en rencontrer le regard. Vous savez ce que c’est… Premier jour de vacances après des années d’attente au bord d’un verre que je n’ai jamais franchement vidé. La cousine ne m’attendit pas pour débarrasser la table. Le cousin avait préparé les objets nécessaires aux jeux, à l’ombre, à la soif, à l’estomac toujours criard après le bain, son smartphone rechargé à fond, pas mécontent de notre pratique discrète de l’échangisme. La prochaine fois (demain matin) il attendrait près du puits, mais s’il voulait saisir sa chance, il devrait arriver avant cet ouvrier (dans la force de l’âge, lui). Sur la plage, on s’est installé comme n’importe quelle famille. La chaise ne roulant pas sur le sable, le cousin a transporté le vieux dans ses bras d’ouvrier. Et le voilà à l’ombre, Priape ! Avec la cousine qui agite ses petits seins dans l’écume. Et le cousin qui caresse mes jambes au lieu de les enduire. Je ne sais pas qui a donné cette idée d’allumettes à la ps (oui, oui, du coq à l’âne, et après ?) mais je soupçonnais Pedro d’avoir eu cette idée. Tant et si bien que quand on est allé voir la psy (avant la rentrée) il s’en était passé des choses entre le frère et la sœur ! Je ne savais pas quoi, mais ça me rendait déjà folle. D’où tenait-elle cette cruauté, la ps ?

— Vous avez amené Pedro ? demande la psy.

— J’y ai pensé… figurez-vous… Il en sait plus que vous et moi.

— Alors, dit-elle, ces allumettes… tu les as trouvées où… ?

— À la cuisine… C’était de grandes allumettes. Le cousin s’en servait pour allumer le barbecue. Pedro riait…

— Pourquoi riait-il… ?

— Il disait : « Elle sont trop grosses pour enculer les mouches ! »

— Oh !

— Il voulait dire : « Ma vieille (c’est comme ça qu’il m’appelle) les allumettes c’est fait pour allumer, pas pour enculer. »

— Qu’est-ce que vous avez allumé… ?

— On a commencé par une mouche, puis deux, puis trois, puis quatre…

— Assez ! Assez ! Ce n’est pas comme ça qu’on construit un récit ! Que s’est-il passé ensuite… ?

— La nappe a pris feu et on s’est enfui ! Pedro courait plus vite que moi. (pleurs) C’est pour ça qu’ils m’on rattrapée et qu’ils m’ont accusée…

— Tu aurais pu…

— Le trahir ? Ah ! Que non !

— Qu’est-ce qu’il t’aurait fait si tu avais parlé… ?

— Il m’aurait enculée ! Ça fait très mal ! Il ne l’a plus jamais fait, mais si jamais il recommence…

Je me suis évanouie. Réveil dans des draps blancs. Les doigts mous d’un carabin me tâtaient. J’en avais les seins tout excités. Vous me comprenez… ?

— Je ne comprends pas tout… (dit Pompeo)

— Moi non plus je ne comprenais pas. Est-ce que la voisine comprenait ? Je me pose la question maintenant, mais sur le coup, le mensonge de la ps m’a angoissé alors que je me savais sujet à la colère chaque fois que le danger me menaçait de douleurs impossibles à éviter ni à calmer. Aaaaaaarrrgh ! Je ne sais pas pourquoi ça me revient, comme ça.

— Léchez votre italienne avec plus de désir, mon vieux ! Allô ! Allô ! Vous m’entendez, Arthur ? Vous avez un problème de batterie ? Elles sont grosses, les batteries, dans les autocars. On ne les use pas comme ça ! Ils ont tout prévu. Sauf qu’il devait s’agir de moi, pas de vous. Allô ! Allô ! Arthur ! Nous sommes en train de nous égarer dans les réseaux. Je ne sais pas qui est le maître des Jeux. Ce matin, on déconfine. J’ai réservé ma place dans le prochain autocar. Ne quittez pas les lieux avant que j’arrive… C’est que j’y tiens, moi, à mes derniers… heu… mots !

(Crétin de Pompeo ! me dis-je en plongeant ma main droite dans le distributeur automatique de señoritas. Il ne sait pas que le « prochain autocar » n’est autre que celui qui m’attend pendant que je consomme assis sous un parasol, le seul ouvert sur la terrasse déserte (ou désertée). Il devra attendre le retour de l’autocar à la station de départ et dans ce cas, je serais arrivé au terminus et peut-être même que je serais en proie aux exigences du lieu que je suis venu hanter. Je ne connais pas la fréquence de ces voyages : un par jour ? Par semaine ? Plus ? Je n’en sais rien.)

Ssssssuite :

— Où ça peut nous mener, les gosses… ! (la voisine)

— À qui le dites-vous ! Un autre psy :

— Vous vous souvenez de ce qui s’est passé avant que vous perdiez connaissance… ?

— C’est important ?

— Ça l’est. Surtout si vous vous en souvenez.

— Vous voulez dire que si j’avais oublié, on en parlerait plus… ?

— On en parlerait autrement… Dites ce que vous savez. Je vous en dirai plus ensuite.

— Je me sens bien. C’est l’essentiel. Je peux retourner chez moi.

— Vous n’oublierez pas…

— Ce n’est pas la question !

— Vous pensez pouvoir la régler sans mon aide ?

— Je ne pense plus, madame ! J’ai deux gosses à élever, moi ! Nous retournerons en Espagne, croyez-moi !

— Mais je vous crois ! Comment va monsieur ? Il y a des lunes que…

— Il aime les vacances autant que moi. Nos cousins… Ah ! Et puis laissez-moi tranquille ! Je veux rentrer chez moi. Je sais ce que j’ai à faire.

— À qui voulez-vous faire du mal ?

— Elle vous a demandé ça ? (la voisine)

— Et qu’est-ce que je lui ai répondu ?

— Je ne sais pas…

— Quand je suis rentrée, il était nuit. On sort rarement d’un hôpital à cette heure. Ils étaient tous les trois devant la télé. L’hôpital les avait prévenus. Ils avaient parlé de moi. Ils savaient ce qu’il fallait faire pour que je retrouve le sommeil. Cruauté ! Allumettes ! Sodomie ! J’en avais assez pour rêver jusqu’à la fin de mes jours ! Et c’est ce que j’ai fait !

— Oh ! »

Mot pour mot. Je m’en souvenais comme si ça venait d’avoir lieu. J’avais achevé mon italienne et maintenant je fumais. Hélas, le distributeur ne proposait pas d’allumettes. J’avais besoin de deux boîtes : une pour mes cigares (j’en avais assez pour le voyage de retour) et une pour elle. Elle a toujours aimé les allumettes. Pompeo attendait (sans doute) sur le quai à la station de départ. On se verrait donc sur ce même quai. Il agiterait son smartphone en beuglant « ma batterie est neuve ! » ne se rendant pas compte qu’il était maintenant inutile pour lui de monter dans l’autocar. Pour aller où ? On avait du pain sur la planche. Il me reprocherait de ne pas assez travailler. Il n’en avait plus pour longtemps. Pourquoi perdre ce précieux temps à évoquer des choses qui ne concernaient en rien sa mémoire ? Il était patient (sa femme pouvait en témoigner) mais pas à ce point. Mais j’avais le temps d’y penser. L’autocar attendait. L’autocar attendait. L’autocar attendait… Il pluvinait sur le parasol. De temps en temps, les gouttes traversaient mon visage, de part en part. Ça me réveillait. Ou bien ça me tenait éveillé. Le signal de départ serait donné d’une manière ou d’une autre. Encore une étape et on serait arrivé. Terminus ! Je pouvais imaginer aussi bien ce qui se passerait que ce qui n’arriverait pas. Pompeo à mon retour, bavard pour m’empêcher de retourner chez moi et celle qui foutrait le feu à sa triste cellule de folle incurable. Ma batterie était chargée, mais j’avais interrompu le signal. MON signal… parce que l’AUTRE signal émettait en continu. Cette escale dans cet endroit désert mais accueillant était prévu par la procédure de voyage sans retour. Je savais où j’allais, mais je ne pouvais pas en dire plus. On ne se libère pas comme ça du passé. On ne vous marque plus au fer rouge, mais à moins d’un changement d’identité, voire d’aspect, vous revenez sur les lieux où vous avez connu la patience forcée. Ce voyage n’en était pas un. On m’expédiait comme un colis. Avec option retour à l’expéditeur en cas qu’il (elle) ait quitté l’adresse indiquée dans le dossier. Ça valait bien cette étape tranquille, avec la mer en fond sonore et la tranquillité du désert que personne n’a idée d’explorer au moment où vous y habitez en étranger. Je me souvenais de la cruauté de ma petite sœur. Elle me l’avait enseignée. Et pas le contraire, maman ! Mais qu’est-ce que tu as été raconter au Président ! Ton témoignage m’a expédié au fond du puits taraudé dans l’angoisse des enfermés ! Des années à y penser ! Des pages à jouer à cache-cache avec la colère et l’angoisse ! Sur ce, Pompeo s’amène et me demande d’écrire ses mémoires. Forcément je les écris au verso. Visez un peu la machine scripturale ! L’espace en jeu et en expansion. Avec un début et une fin parce qu’on ne peut pas penser autrement si c’est d’existence qu’on veut parler. Pompeo avait eu le temps de dire (avant coupure de la batterie ou du réseau) :

— Le verso, je veux bien… mais le recto… ? J’en ai plus pour longtemps. En plus il paraît que je vais souffrir à cause de l’organisation internationale de l’industrie pharmaceutique. Pour l’instant, la page de gauche est blanche, mon vieux. J’étais pas venu pour ça. Et j’ai bien peur (je vais savoir bientôt ce que c’est que la peur) que notre bouquin ne soit écrit que sur la droite ! Je ne veux pas mourir dans ces conditions, Arthur ! Vous m’entendez ? Allô ! Allô !

Coupez. La caméra se déplace sous la pluie, juste à la limite du parasol qui dégouline dessus. L’autocar est tout illuminé de l’intérieur. Pas de signe de départ imminent. L’écran papillote dans l’hexadécimal. Coupez. Sans transition, la caméra filme la terrasse. Puis travelling vers moi. J’ai l’air d’un type qu’on a abandonné en chemin et qui ne se demande même pas si c’était prévu par l’horaire. Qu’est-ce que la liberté si l’espace est infini ? Et s’il est fini, est-ce que je vivrai plus longtemps que Pompeo ?

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