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Le récit ruisselant (Pascal Leray)
7- Aux attenances de l’été

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 Article publié le 31 mai 2020.

oOo

Imaginons un hère désœuvré à travers la grand-ville qui épuise ses guêtres.

  

Pauvre, pauvre hère en vérité ! Et personne pour le plaindre.

 

Personne pour le peindre.

 

L’idée lui viendra sans doute bientôt, à ce bougre-ci, de se graver. Mais où ? Sinon sur la chair de l’un de ses contemporains.

 

L’idée lui viendra lentement. Il faut qu’il s’arme. Et puis tuer, tuer. Voilà qui ne se commet point innocemment.

 

C’est le récit d’un pauvre bougre sous la pluie, qui marche dans la rue sans chercher sa victime. Elle viendra toute seule, victime par sa posture impersonnelle, pitoyable. Et l’indécence d’exister.

 

Voici la vie qui mène au crime ! Voici la ville. Noirceur de la grisaille, entends ton chant.

  

La ville est un spectacle désœuvré. La pierre s’y promet d’être ruine.

 

 

 

Parfois je crée.

D’autres fois je détruis.

Parfois je crie.

Il n’y a rien à dire.

 

On ne fait pas ce qu’on veut.

On ne sait rien.

C’est-à-dire pas grand-chose.

Il n’y a rien à faire.

 

Parfois, j’en ris.

Et d’autres fois j’en meurs.

Souvent, je doute

A croire qu’il n’y a rien.

 

Autour de moi, pourtant

Qui creuse ce désordre,

Profusion vertigineuse,

On bouscule mes sens.

 

 

Il n’y a rien à voir,

Rien à entendre.

A sentir, à toucher.

Rien

 

A susciter

Ou à ressusciter.

A satiété,

Rien.

 

Poème.

 

 

 

 

 

 

Ce dimanche n’est pas un dimanche comme les autres : en effet, il prend corps dès l’aube du vendredi.

 

Il me reste moins de dix jours avant d’entrer dans de nouvelles fonctions. Je devrais m’empresser d’achever mes ouvrages en cours. Je n’y parviens pas. J’ai beaucoup de peine à me rassemble.

 

Tout ceci est beaucoup trop pâle pour être fiction.

 

Pis. J’ai chaud.

  Peu m’en chaud.

  Je m’aperçois, ôtant mon pull et aussi mon maillot de corps, que j’ai l’odeur de la chair que je hais.

 

J’entendais à l’instant une symphonie. A présent, c’est une scie électrique. Et des voix, en bas, dans la salle à manger.

 

Assez ! Assez ! Je me rends.

 

 

La déraison 

A perte de coutume.

S’éclaire alors le monde

Pour nous feindre.

 

Ne va pas sans scission.

Aucun regard n’a rien connu.

 

Ceci revient à croire.

 

On soumettra le rythme du tumulte

A la portée de l’inconscience.

On n’ignore jamais les parois qui se rompent

Si l’on ne s’ouvre qu’à soi-même.

A la limite d’ignorantes ombres

Qui demeurent soi-même.

 

On soumettra le rythme d’un tumulte,

N’importe lequel,

A la portée d’une inconscience.

Approximant, 

On se réjouira des parois qui se rendront

Peu nombreuses.

Ailleurs, on demeure soi-même.

Ce n’est pas un crime.

Ce n’est pas un abandon.

A peine sont-ce

Nos mouvantes limites.

 

 

Voici l’éloge de ce qui fluctue,

Dont il n’y a rien à dire,

Peu à croire.

J’imagine.

 

 

 

On lisait des poésies maudites

Qu’Artaud n’eût jamais écrites.

Poésies de la douleur

Qui veut être douleur.

[trois lignes biffées, seule les dernière sont lisibles :

« Poésie de l’atrophie qui révèle

une gloire éthérée. »]

La peur doit être nue.

La peur paraît sur le papier

Comme un orgueil que l’on défend.

On ne dit pas la peur

Mais la souffrance qui l’accroît .

Et encore

Coupable ! Coupable ! Culpabilité !

Castré par la poésie

S’endort le poète saignant.

Poète fier, suicide-toi.

Je te l’ordonne,

Moi qui ne suis que pierre.

 

D’où la nécessité, je le crains, de dépasser le seuil de la douleur.

La douleur atrophie vers l’universel.

 

A toi dont je suis l’hôte,

Toi à qui ne de dois rien,

Dont je vomis la soupe

Tellement meilleure.

Possédant !

Mon riche partenaire.

Poursuis tes lubies.

Je ne te suivrai pas.

Je connais mes envies.

Moi aussi, je les aime.

Je leur parle comme elles

En convoitant tes biens.

Je ne te déteste pas

Mais tu t’en vas.

Sans doute nous nous oublierons.

Nos quotas se rejoignent

Aux environs riants de l’infini.

Mais toi, tu ris aussi.

Tu pleures parfois

Et même devant moi.

Je me soumets.

Ni triste ni heureux,

Naissant d’avoir vécu,

Je n’ai rien aboli

Mais tu n’as rien commis

Et nous nous oublierons

Pour nous rejoindre

Aux abordes du Néant

Toujours tellement silencieux.

 

 

 

 

Je traverse à présent des champs arides que ne m’offre jamais la vision. Voici trois ans que je n’ai pas été aveugle. Et quel calvaire ! Il a fallu que je reconstitue le monde, seulement avec mes yeux. Un horrible labeur, en vérité. Mais qu’on me prête un sixième sens, ou d’autres perceptions, en leur idée tout à fait neuves, je m’en satisferai.

 

J’ai déjà réécrit le monde où je vivrai. Certes, il ne me fut jamais si déplaisant que depuis lors. Mais si je me suis débarrassé, après trois ans d’un spectacle intangible, de mes deux yeux, c’est moins par désespoir que par fierté. Plutôt mes quatre sens qu’un seul. Car il est arrogant, ce maudit sens : la vue. Il vous fait perdre tous les autres. Il vous rend ivre d’une puissance incapable. Eh ! Moi qui voyais désormais bien loin, comment cela pouvait-il donc m’importer ?

 

 

 

  

 

 

 

Quand me revient au soir cette mélancolie,

Si je ne puis dormir, je me rends à ma veille

Pour entendre son chant de ma secrète oreille

Car il n’est qu’un moment de ma douce folie.

 

Je l’entends qui s’écoule dénué de lie

D’une lyre intérieure qui comme un sommeil

Me raconte et me vit, me convie aux merveilles

Calmes d’un rêve que nul matin n’abolit.

 

A ma chevet glacial tu es venue me dire

De ta voix qui alors me semblait si fragile

Et qui encore en moi lentement se défile

 

Qu’à me jouer les transes j’allais dépérir.

Mais ta voix endéans est ce chant et docile

Je le sens qui m’écoule jusqu’en notre asile.

 

 

 

 

 

Tu n’as jamais existé.

Tu es peut-être

Car je demeure ci-bas.

Tu as la perfection des chimères.

 

 

 

 

Le monde devant moi me feint

Et je me fonds en lui.

Je fus cet arbre aussi. 

Je connus cette floraison.

 

Je fus cette demeure

Et moi aussi, longtemps, je me crus habité.

Je suis comme ces ruines,

Apaisé par le paysage.

 

La jeunesse des herbes me ravit,

Me rappelle à ma nuée indocile

Et la poussière d’un chemin m’atterre

Qu’un vieil homme soulève.

 

Je ne suis plus que pierre.

Emporté petit à petit par les grands vents

Et meurtri par la pluie.

Mes pleurs aussi me cognent, me dévorent.

 

Je suis ce crépuscule

Qu’un éveil confondrait.

Je n’espère plus rien

Qu’une trophique nuit, ma pleine multitude. 

 

 

A toi qui dormais, mon amie,

Parmi mes souvenirs

Qu’une nuit éveilla, vers l’aube,

Et l’aube fut chagrine,

Je te rends à ce songe

Que j’ai oublié.

 

Je te sais quelque part

en moi.

Et tu me parles et me comprends.

Tu connais mon tourment.

Mais tu ne m’apaises jamais,

Tourment.

 

Nous étions en cette demeure.

Je te cherchais - si je te rencontrais,

C’était pour mon malheur

Car tu ne m’aimes que furtive

Avec la froideur d’une apparition.

 

Tu me prenais la main et tu disparaissais

Et tu parlais de lendemain.

Moi je te croyais.

Je te croirai toujours un lendemain,

Toi dont l’éveil fut ce soudain inexpiable.

Retiens-moi au sommeil.

 

J’ai vécu près d’un train.

Un train beaucoup plus long que

Ces années qui l’ont vu défiler.

J’ai vécu près de rails

Que le temps d’un sommeil j’ai cru éloigné à jamais.

Et j’ai vécu,

Étendu parmi l’herbe de la plaine

Dont je convoitais les rails

A attendre le train

Afin d’être certain

Qu’il ne passerait plus.

 

L’oreille collée aux rails.

L’oreille silencieuse afin de les faire taire,

J’ai attendu le train.

Qu’il disparaisse.

Je me suis endormi.

Mais il m’a réveillé à l’aube

De mon grand âge.  

Un méchant machiniste m’aura obligé à y monter,

A prendre place.

 

C’était la première heure.

J’ai regardé la plaine

Lointaine, sereine

Sans moi.

 

 

 

 

Je rêve d’une poésie au soir.

Ma plume s’en dédit.

Je rêve d’une poésie si pâle

Que la mort me l’interdit.

 

Comme un chemin de pierre

Qu’écoulerait ma vie,

Une parfaite poésie

Qui de l’écrit me dénuerait.

 

Une poésie pure

Simplement secrète

Qui m’engloutirait

Parmi laquelle je verrais

Ce qu’aucun rêve n’a trahi.

 

 

 

 

 

 

 

 

Car des démons nous poursuivaient,

Nous avons fui, peut-être

Arpenté par nos revenances

De nouveaux sentiers.

Nos pas démolissaient le sol

Et se foulaient dans l’ignorance.

La pluie a invoqué la fange

Pour se divertir de nous.

 

A présent nous voici

Dans le vide peut-être.

Et nous questionnons Dieu

Mais Dieu n’existe pas.

Alors nous questionnons le sol

Au-dessus qui sourit.

Si tout se tait,

Implorant nos médiocres volontés

Comment nourrir de nouveaux évangiles ?

 

 

 

 

 

 

Ce que tu crois juste, mon ami, c’est Dieu qui le dénie. Car Dieu n’existe pas. C’est sa folie, la tienne. Tu t’y mires et désespères. Impunément. Tu verras bientôt le crime aboli et ta mémoire gonflera parmi le néant, ne précipitant plus le moindre pleur. Tu seras libre, désertique aussi : ce sera ta défaite. Tu ne pourras plus même imaginer. Telle sera ta liberté : tu devras avancer.

 

Si tu ne sais pas où tu vas, ne crois pourtant pas avoir perdu la boussole qu’on t’aurait donnée. Tu as une chair magnétique, le sucre de la chair humaine et la pénombre, tu t’en aperçois, n’engloutit que la pierrerie de ton chemin, de sorte que tu connais tout ce que tu ne rencontreras pas. Avec l’idée de Dieu pour t’irriter, ce Dieu défait en lequel tu ne peux plus croire, tu devras te reconstruire.

 

Et quelles pierres choisir ? Car tout ce que tu crois, c’est Dieu qui te l’avait offert.

 

 

 

 

 

 

Demeure calme dans ta prostration.

Tu connaîtras l’ingratitude de ton cœur.

Tu le verras bâtir de hideux crépuscules

Et tu nourriras sans ardeur sa floraison.

 

La douleur est ton havre

Et tu te chauffes parmi son foyer.

Ses calmes flammes s’ensanglantent.

Jouis, mon frère.

Ta peine ignore la misère.

 

(Un animal intérieur se démonte.)

 

Aussi tu convieras la mort

Et tu t’espèreras.

Ta connaissance s’y arrête.

Mais nul ne te dira ta halte.

 

Même ta cécité refuse de t’appartenir.

Tu n’en crois rien, tes intestins

Te semblent si tangibles, douloureux.

Vénère donc un affreux postulat.

 

 

On ne peut croire le récit du voyageur. C’est un soldat, un soldat suicidaire. Et toujours à se battre, toujours défait cependant, contre ses arrières.

 

 

Le voyageur est un soldat,

Un soldat suicidaire,

Toujours à combattre ses arrières.

 

Ce qu’il tait, veut-il croire,

Ce ne sont que chimères.

Mais sa parole aussi parfois l’inquiète.

 

Il n’est pas un combat qu’il ait gagné.

Il fuit et c’est son droit chemin

De suivre le soleil du crépuscule.

 

Le voyageur n’a qu’une halte

Et connaissance dans l’oubli

Et se libère par l’interdit.

 

Le voyageur voudrait n’avoir plus d’âge.

Il vieillit par ses plaies et de peur.

Il vieillit par ses effroyables jeûnes.

 

Tous ses espoirs sont dans la mort.

« Je voudrais être », cache-t-il,

« Un chemin de poussière. »

 

 

 

Mais le voyageur pulvérise

Son chemin végétal.

Voyageur au métier de sentier.

 

 

 

 

 

 

Quel drame a encore modelé cette ville ? érigé ses murs ? 

Apparue dans la nuit pour la nuit,

Tu n’étais pas si triste hier.

Hier était le jour et aujourd’hui la nuit.

Mais tu n’étais pas ville hier.

Je ne te connais plus, nombreuse

Et vaste et mon Dieu ! Dangereuse.

 

Quel drame a encore modelé cette ville ?

Tout y est si antique.

La pluie disperse les passants.

Les passants sont si vieux

Et le soleil décline.

 

 

 

 

 

 

Nous sommes les compagnons de mystères rétrécis.

Les chemins nous dispersent.

Compagnons d’infortune,

Vienne notre infortune.

Nous ne sommes jamais sédentaires.

Compagnons qui se perpétuent,

Se détestent, se tuent.

 

Si les extrêmes ne s’avèrent parfois,

Nous sommes à nouveau déplorés.

 

 

La musique ne naît que d’oreille.

Une oreille qui parle, qui ne s’entend

Et une autre qui convie.

Sait-on ?

Sait-on ce qui s’ensuit ?

 

Ton ignorance aussi est éphémère.

Ta connaissance, arrogante incapable,

Ces œufs que tu gobes,

Cette rivière en laquelle tu te bois

Ces énormes pastèques

Sur lesquelles tu dessines l’avenir,

La floraison parmi laquelle tu flânes,

Non plus que le tombeau sur lequel tu te recueilles,

Rien ne te vit.

Rien ne te sut.

Rien ne te parla plus que tes deux yeux.

Ton ouvrage incertain, tu ne l’as pas commis.

Il ne t’a pas connu.

On ne se sanctifie pas homme.

Mais la rivière qui te but,

Qui ne connut pas l’embouchure de ta retraite,

Ne t’y déversa pas entièrement. 

Si tu as foi en tes deux yeux,

Tu ignores les cercles

Et tu te tranches pour saisir

Ta volonté.

 

Un jardin pour se promener

Aux allées martelées.

 

Quels amis s’y rencontrent ?

Ici l’herbe foulée.

Ailleurs la clôture et la rouille/

 

Et la douleur d’une aire rétrécie

Qui festoie parmi les amis

Qu’on aura réunis sous une table.

 

Au vin qui crie sous le soleil,

Je répète ces mots :

« Tu es ma moindre ivresse. »

 

Et si le vin ne me croit pas,

Si je tombe à m’être trop levé,

Ma chaleureuse ivresse dansera sous moi.

 

L’herbe jaunie sera mon chœur

Tout entier consacré

Aux pâleurs changeantes du ciel.

 

Un jardin vague pour s’y enfermer

Et une clôture affaissée pour s’y perdre.

Mes compagnons indésirés.

Moi qui ne suis qu’une meschante vague,

Je salive de fureur,

A me cogner contre d’arides

Vaines rives qui me boivent.

 

Mais ma colère tombe toujours

Parmi le vaste oubli.

 

Les chaleurs me déchirent

Et la gelure me pétrifie,

Me déportent, me précipitent,

Se rencontrent furieuses,

Me déportent et me mêlent

A leurs furieuses rencontres.

Je suis l’enfant de leurs colères

Et je ruisselle d’amertume.

 

Je ne suis qu’une vague

Éparse par le monde.

Et je suis bue par l’homme,

Absorbée par le végétal

Et pétrifiée par la gelure.

J’ai perdu mer sans pour autant rencontrer terre.

 

Et quand je rentre en ventre,

Ma colère tombe toujours

Parmi le vaste oubli.

 

 

Il n’est pas d’homme sans chimère

Et pas de passion.

Rien n’est délictueux.

Il n’y a pas de déraison.

 

La chimère est aussi

Qu’il existe un spectateur sain,

Libéré de la scène,

Inaccessible.

 

Et la chimère inquiète.

La chimère a sa raison,

Destructrice ascension des renégats

Qui énoncent leur loi

Au vague.

 

 

 

 

 

Vous aviez de la mort une idée inhabituelle,

Déplaisante pour autant.

Et vous saviez combien vous était chère

Cette sensation neuve,

Dénuée de chair.

 

Et si vous aviez pu, pour un instant, vous contempler,

Foudroyé par vos âges distrayants,

Vous auriez pu, peut-être,

Concevoir les bornes qui vous emprisonnèrent

Certainement, vous vous seriez tué.

 

Le mouvement ne pouvait être votre orgueil.

Universel, vous vous seriez perdu.

Mais votre isolement a eu cette portée

Parmi vous seul, peut-être,

Et cette portée vous a tu.

 

 

 

Une image essentielle et obsédante.

Et de toute évidence

Image qui trahit.

C’est son pouvoir

Inaccessible.

Une image riante : parfois invisible.

Nul besoin de la voir.

Effroyable.

Inimaginable.

Une image certaine

Qui n’est pas non plus une émotion.

Nos émotions, captives, nous tourmentent,

Nous rassurent.

Et qui se joue de nous.

L’éternité n’a rien à faire ici

Et l’instant meurtri s’y consume.

Au rêve de gouffres de nuit pesantes,

Noires,

En l’image insatiable,

Dévorante,

D’une cruauté qui ne nous atteint pas.

 

Nos droits chemins nous conduisent

Toujours vers le néant.

 

  

Les veines et artères de ce monde parmi nous,

Dans le moindre récit que nous offre ce monde.  

 

Dans nos moindres récits, sentir les flux contraires de ce monde ; en isoler veines et artères. Malgré soi, peut-être, se laisser emporter : les périls qu’on encourt à se revêtir de voyages ne sont pas si charmants. Ils nous offrent une aide inquiétante, certes, mais confortable et oublieuse. Jusqu’au cœur de la vie, qui semble être la fin, le conteur, au vieil âge savant, chantera d’une voix monotone, avec toute la pesanteur du monde dans la pulsion de son verbe, sa faiblesse grandissante.

 

Son récit sera sans remous implacable, crispé dans son hyperbole faillible en direction du silence, obsédant et cruel : il n’y aura ni surprise, ni retournement. L’absence sablonneuse d’événement cultivera en nous sa plante aride, Déesse inexploitée des mauvaises herbes. Y aura-t-il même une situation ? Tel pourra être, en effet, faute de divin stationnement, la certitude des abîmes, capable de se revêtir, malgré leurs crimes mécaniques, des moindres récits de ce monde habité.

 

 

 

 

 

 

Le doute apparaîtra sur scène comme un être fantomatique, d’une laideur décharnée, maigre, osseuse. La foule des spectateurs, autour de lui, se bousculera en riant pour le regarder. Des cris d’horreur, aussi, des gens qui se reculent, qui crieront à le voir précisément - et parfois qui s’évanouiront. L’attraction des spectateurs, mêlée de dégoût et parfois de haine, sera le moteur de la valse chaotique qui jamais n’atteindra l’être, pantelant, comme aveugle ou perdu, agissant désordonnément, arraché à un autre monde. La danse solitaire du doute, tel un pantomime parmi le ballet des spectateurs, persuadera qu’il y a surimposition de deux mondes, ignorants l’un de l’autre, comme incapables de communiquer. L’ambiguïté demeurera pourtant. comme la peur des spectateurs assemblés sur l’estrade, intrigués, amusés mais malaisés, surtout. Et cela dans leurs rires, très brefs, arides. Il y aura, à voir comme on évite de toucher le doute, comme un risque de contagion à son contact, et celui-ci ne sera jamais confirmé car ne ne pourra y avoir [...]

 

 

 

 

 

 

Divin de tous mes maux, j’ai peine à deviner ma cécité.

Ma cécité m’indique mais je l’entends mal.

Je la renifle sans odeur.

Il me faut la pénombre pour traverser ma frayeur.

Sans quoi - je ne connaîtrai pas

Au loin parmi le chahut intérieur

Le mensonger plaisant qui voudrait m’apaiser.

Je voudrais l’étrangler.

Je me fraie un chemin au cahot de mon cœur.

Mais la douleur est une dune

Calmement, qui contrefait le pays perdu de mes heures.

Et j’erre, désarmé, au hasard larmoyant,

A pourchasser aveuglément le chant de mon bonheur.

 

 

 

 

 

 

Les nuits tombent par vagues sur ce jour d’éternité.

Aucun renouveau ne survient.

Je n’irai pas jusqu’à ce jour prédit.

Je bois le vinaigre à mes veines.

 

Le soleil taira ses nuages pour m’abattre

Et je brasserai l’air pour le défier.

Le ciel me tombera dessus

Et je le recevrai riant.

 

Je serai nu

Sur cette terre aride,

Sur cette terre que j’aurai épuisée.

 

Les nuits me frappent sans me perdre.

On tombe englouti tout autour de moi.

Seul, je reste

Harassant impavide le soleil.

 

 

 

 

 

 

Il faut que tu sois seul soleil

Et tu nous verras fructifier.

Il faut encore que tu t’aveugles.

Nul n’ira te détromper.

 

J’aime ta cécité, soleil.

Ta téméraire incandescence.

Ta solitude me ravit.

Croyais-tu épuiser l’éternité ?

 

Non. Chaque jour,

Chaque jour te saigne et chaque soir,,

Chaque soir tu rougis.

Chacune de tes aubes me paraît plus pâle.

Voudrais-tu me donner à croire

Que mes yeux fatiguent ?

T’ai-je pourtant jamais bravé ?

 

Une journée s’annonce, cette plaine

Que les arbres cernent.

 

 

 

Un dimanche à l’église

 

 

L’église de la Madeleine est plutôt laide du dehors ; et quel contraste à l’intérieur ! De belles fresques, des sculptures splendides, un autel généreusement ornementé - tout cela est-il vraiment religieux ?

 

Étonnant fruit d’une ferveur dorée, spectaculaire.

 

Du moins l’œil s’en réjouit-il, sans grands efforts et à peu de frais. En outre, l’église offre parfois de charmants spectacles, tels ces deux petites vieilles, à l’entrée, qui discutent à voix basse. C’est qu’un récital d’orgue se préparait. « Vous direz bien aux gens qui viendront visiter de faire silence », ordonnait l’une. Et l’autre l’écoutait, en hochant respectueusement la tête. D’un silence attentif, elle écoute la plainte de la petite vieille : « On ne pourra pas les empêcher d’entrer ! » Elle l’enjoint encore de prévenir les visiteurs - mais de les prévenir aimablement. « On est bien obligé d’être aimable, dans une église ! »

 

 

 

Jour de Pâques

 

 

Le métro a connu, m’a-t-il semblé lors d’un voyage que je fis, qui m’emmenait à la Madeleine où un récital d’orgue se jouait, une Pâque nerveuse. Un trajet monotone, au vrai. Et je songeais tout à la fois à peu de choses mais aussi à bien d’autres qui étaient toutes d’amusantes mélancolies, lorsque je vis un homme debout, qui s’était levé de son siège et qui parlait à un voyageur apparemment assis en face de lui. Quelle posture bizarre pour une discussion !, m’amusais-je sur le moment. Mais l’autre se leva bientôt. J’entendis l’homme, le premier à s’être levé, dire à l’autre qu’il ne lui avait pas marché sur les pieds. En vérité, la discussion prenait l’allure d’une dispute. Je vis que son interlocuteur était plus jeune. Je ne l’entendis pas alors. Mais le plus vieux des deux, en s’obligeant à lui faire courageusement face (car on voyait qu’il était très inquiet à l’idée de se battre) se bornait à répéter qu’il ne lui avait pas marché sur les pieds, d’une voix mitigée, tout à la fois tremblante et menaçante. Et il se rassit au moment où le jeune homme lui proposait, d’un geste, de sortir afin, imaginais-je, de s’expliquer. D’ailleurs, il descendit à la station suivante, non sans avoir, en guise de conclusion, traité de lâche l’homme resté assis.

 

 

 

 

 

 

Il me faut parler d’une intrusion, de son ambiguïté et de sa cruauté. On m’a dit récemment qu’il existe quelques folies localisées dans le cerveau, ainsi que l’idée même de la mort, considérée en soi comme une malfaçon de l’âme, pouvait fort bien être native. Je ne parle pas de l’idée même de la mort qui nous est forcément commune puisque la mort, inexorablement, existe. Je parle de l’idée à laquelle certaines âmes sont soumises - qui est une idée amoureuse de la mort, qui voit en elle la manifestation unique de la Perfection, sinon de la Beauté. Il existe des êtres que l’on dit malades pour être organiquement voués à la mort, quand l’homme - et c’est sa maladie - est organiquement voué à la combattre.

 

Je veux parler d’une intrusion, de son ambiguïté, de son caractère secret - je veux parler de l’âme, lorsque votre âme vous invite en elle, comme une fille vous invite en elle, languissante et fusionnaire, d’une impossible fusion. Cette intrusion, c’est aussi son ambiguïté car il se trouve qu’en cet esprit qui est le vôtre, vous êtes, non pas deux, plusieurs. Connaissance des multitudes. Appréciation de l’âme dans ses mouvements, ouverts contradictoires, tous vrais, tous sincères, impliquant leurs contraires inadmissibles, voués à leur propre mort - et à la nôtre.

 

Peut-être même n’ai-je jamais voulu parler de tout cela. Sans doute, je me suis encore trompé. Je recommencerai. Qu’importe ! Quand je vois tout ce papier, amassé tristement autour de moi, je songe que ma vie est encore longue. Je ne la sens pas qui se consume. Ce papier, au vrai, n’a jamais rien pu signifier. L’erreur est lourde implique la quasi totalité d’une existence qui, et malgré toute la relativité dont je voudrais affaiblir mes propos, reste la mienne.

 

Pourquoi dois-je dormir, la nuit, face à une fenêtre qui m’invoque ? Je me joue d’affreux cauchemars. Hier, ou plutôt cette nuit, je tuais à la hache. Dans la rue. Massacrant une foule, traversant une rue, marchant sur un trottoir vide, jusqu’à ne rencontrer qu’une seule personne - que je tuais à son tour. Et l’idée me vint, en un éclair, de tuer quelqu’un à son domicile. La fenêtre me convie. Mon recueil est fini. Voici bientôt une semaine que je ne suis pas sorti. Mon Dieu ! C’est vrai que je suis encore un être de raison.

 

Et pour combien de temps ?

 

 

 

 

 

 

Vous qui chantiez si faux

Et vous qui regardiez vos montres

Et vous qui m’insultiez passionnément.

 

Sur votre chemin je passais.

J’ai couvert de mon rire vos secrets.

Vous étiez bien certains, au vrai

De ne pouvoir les entendre à nouveau.

Je n’étais pas si ponctuel.

 

Chers troubadours de ma crédulité,

Qui m’enjoigniez de battre votre rythme dans mes mains,

Procréateurs de divisions,

Je vous les donnerai plutôt.

 

Moi aussi je mutile

Et c’est vrai ma chair ne m’appartient pas.

Les noces que vous célébrez m’angoissent.

Les rives que vous rapprochez m’assèchent.

Vos partitions ne seront pas mon vierge lit.

 

 

 

L’émerveillement est le lot de l’enfant comme de l’homme de science le plus savant. Il est, avec la notion de plaisir, ce qui est de plus universellement humain. Mais le plaisir, nous avons la certitude qu’il est ressenti, pareillement ou non à l’homme, par l’animal. Quant à l’émerveillement, rien n’est moins sûr : notre faculté à l’émerveillement, voilà sans doute ce qui est le garant de notre humanité. L’émerveillement qui se confond avec le sentiment du Sublime, a pour objet les fruits de la nature et les produits de l’homme, dont l’art est l’expression la plus manifeste et l’artisanat, qui est le dépassement de la fonction utilitaire de l’objet créé, qui lui donne une valeur en soi et pour soi.

 

Il n’est pas gratuit de supposer que l’émerveillement, pour déraisonné qu’il semble, soit un pur produit de la raison, à la découverte de ce qui la dépasse. Tout la dépasse, au vrai - malgré notre connaissance des mécanismes. Tout la dépasse car en dépit de notre connaissance des mécanismes, il est une question, sans doute saugrenue, mais une question qui fonde notre raison une question terriblement supérieure et écrasante : pourquoi ? Qui nous obsède et à laquelle nous ne pouvons répondre. La religion seule offre ses réponses, face auxquelles il nous est permis de sourire. La croyance, cependant, est comme le garde-fou de ce sentiment du merveilleux et de son exécrable double, la crainte. Sinon la peur, l’effroi. Il n’y a pas croyance sans raison : la croyance préservant l’homme des vertigineux dommages que lui cause la raison. La croyance est un mal, en ce qu’elle est un leurre que se fait l’homme. L’émerveillement est un bien - ou peut-être est-il plutôt au-delà du bien et du mal. Nous le subissons. Il nous érige. Le dénier revient à une croyance, celle-ci toute matérialiste.

 

Quant à l’art, son essence est à la croisée de tout ce qui fonde l’homme. C’est une production humaine, destinée à l’homme ; c’est-à-dire un effort social. La manifestation d’une volonté de communication, la prise de conscience de la société en tant que groupe d’individus, la prise de conscience de soi en tant qu’individu.

 

 

Et mon mutisme fut l’aurore.

Au pur silence je dois l’équinoxe qui suivit.

Je devins incroyable.

 

(J’étais déjà ce mécréant qui se trompait de Dieu.

 A ce moment, il n’en restait plus un seul.

 Au végétal même j’opposais ma candide inquiétude

 Et l’animal que je semblais, à travers faim et soif,

 Je l’étouffais d’un jeûne révoltant.)

 

(Survinrent des apocalypses, diverses prédictions qui se réalisèrent comme sous le joug de l’empressement, comme pour me montrer, hâtivement et désordonnément, à travers une épaisse brume. Espéraient-elles voiler leurs difformités d’avortons ?)

 

Ici le jour aura cessé de se lever.

Je l’aurai arrêté d’un rire scrupuleux,

Frauduleux, cérébral, carné,

Du rire vaniteux d’un fou, d’un athée, d’un Dieu.

Et ce fut l’exil vrai.

 

 

 

 

 

 

[...] de le quitter. On a spécialement affrété une voiture pour le départ de la victime qu’on nous présente comme un combattant, avec ses armes - et avec une détermination qui ne peut pas être la sienne car on le voit, malgré les efforts fournis par ses commanditaires, il est avant tout mû par la crainte.

 

 

  

 

 

 

Il faut sans doute se réjouir.

L’avenir nous porte dans ses bras.

Si seulement il ne tremblait pas tant !

Si seulement il n’était pas si maladroit !

L’avenir, au vrai, est déjà un vieillard.

Qu’on le croie impotent, c’est bien là son adresse.

Et qu’il ait tout son temps, c’est sa fierté.

Il ne se plaît qu’à nous le répéter.

Car il se plaît à radoter, le bougre.

Et son propos incohérent !

Il se croit important, nous ne devons même pas nous en soucier.

D’ailleurs, je refuse d’en parler plus longtemps.

 

 

 

Remord

 

 

Je l’avais injuriée, calmement et de toute mon aigreur, avant de la quitter pour je ne sais quel voyage espérant surtout me frayer un chemin vers le libre intérieur que j’étais. Mais la nuit me l’avait interdit. Le remord, imaginais-je, ne me quitterait plus. Il me ferait l’enfer, cet enfer retors, paralytique, glacial - cet enfer même, semblable aux mots que j’avais eus pour elle, que j’entendais avec une clarté affreuse. C’est après une nuit tourmentée, au sommeil entravé par d’innommables songes, par une réflexion incohérente et certainement maladive, à fleur de peau, turbulente, obsessionnelle, que j’entrepris de me faire pardonner. Peu m’importait la réaction qu’elle aurait. J’entendais rester libre. Je lui préférais largement ma solitude mais la férocité des griefs - plutôt imaginaires - dont je lui avais fait part m’effrayait. Je sortis et bientôt je la vis. Je courus vers elle, lui faisant de grands signes. Je me jetai à ses pieds. C’est alors que je vis, à mon grand désarroi, que le sol avait disparu.

 

 

 

 

 

Le jour était tombé depuis peut-être une heure.

Je n’avais préservé du soleil qu’un rayon

Et il était si pâle et tel à mes humeurs

Que nous nous rencontrâmes dans nos afflictions.

 

Je me laissai aller à sa tiède chaleur.

Bientôt je lui confiai terreurs et passions.

« Qui ne sont qu’une, dit-il, tu vis sans ferveur.

Ton pêché est véniel et sans rémission. »

 

Et il se tut bientôt ; sa clarté blêmissait

Et la nuit à mesure nous couvrait de son

Épais linceul ; bientôt, ce ne fut plus un son

 

Mais une aube baignant tristement dans son sang.

Et le soleil survint, aussi froid et plus pâle,

Dédaignant d’écouter de ses enfants le râle.

 

 

 

Sommeil de plaine

 

 

J’ai lié mon sommeil au sommeil d’une plaine.

J’ai passé une nuit avec l’herbe des prés.

Et le sol était tendre comme un drap de laine

Mais encor c’est le ciel qui m’aura attiré.

 

J’étais là, étendu, m’écoulant comme Seine

Parmi le rêve obscur de mon deuil vénéré.

Je voulais m’accoupler, c’est ma passion vaine,

Avec toute la plaine, alors j’ai espéré

 

Me confondre un moment, dispersé par le vent,

A ce ciel constellé, à cette plaine vive,

A la terre et aux herbes, aux insectes même.

 

J’ai voulu me muer, à mon tour, bien avant

Que le jour ne se lève, le soleil n’arrive.

Mais il est venu sans que le vent ne me sème.

 

 

 

 

 

 

 

Si l’enfer est un ciel rouge,

Je bénis le crépuscule et l’aube.

Et si l’enfer s’irrigue des eaux du Léthée,

Je veux revoir la Seine.

Si l’enfer est mon havre, il me faut patienter je crois.

Et les damnés sont nombreux, j’en connais moi aussi quelques-uns.

Quelques-uns qui ignorent le fait de leur naissance

Et qui ne croient au bien, mais qui croient au destin.

(Tous préservent le mystère de leur certitude.)

Ô les temps maussades, les périodes troubles :

Et si l’enfer était, plutôt qu’un lieu,

Un nuage, une brume, regorgeant de nuit

A pleuvoir sur les âmes ?

Et si j’étais l’enfer ? Une âme ?

 

 

 

 

 

Alors ce fut l’enfer et ce fut par là même mon lieu. Ce qu’il avait détruit, il en avait gagné la pleine conscience, il en avait résolu les nœuds, il lui avait infligé son désordre. Par ce moyen et sans espoir, il se l’était arrogé.

 

 

 

 

 

 

Marchant sur de fragiles tombeaux,

Excitant les cadavres à mes pieds,

Cognant le marbre au rythme de la mort,

Au rythme proscrit de mes pieds,

Que j’empêche d’éclore,

Que j’humilie : « Je ne te goberai jamais ! »,

Je danse et c’est là ma prière.

Je l’inscris à grands pas sur les fêlures des tombeaux.

 

 

 

 

 

La cruauté des anges me surprit.

J’avais le ventre ouvert et la chair lacérée.

Mon cœur martelait devant moi une muette psalmodie.

Au vrai, je crois qu’il se moquait.

J’avais les yeux ouverts, la bouche ensanglantée.

On m’avait arraché la langue.

On m’avait laissé les narines

Mais pas d’air à respirer.

Au fait, ce devait être une prière qui avait mal tourné.

Anges zélés, dévots, aux mœurs anthropophages,

Humanité distinguée à mon âme,

La surdité d’un cœur ne pouvait vous sembler vénielle.

 

Et l’azur dont la terre est pleine !

Et l’azur dont le tombeau est la pluie.

 

 

 

 

 

Humilité du labyrinthe :

« Je ne suis que pierre. »

 

Pas un pas qui ne dénie !

Pas un geste de recul.

 

C’est l’antiquité toujours vive du théâtre qu’on existe, librement, à des fins contraignantes, qui ne nous concernent pas, qui nous bafouent.

 

Tu respires.

Ce me semble ton chant.

Si tu venais vers moi,

Nous serions symphonie.

 

 

 

 

 

 

 

Je ne puis espérer qu’une plus grande lame.

L’horizon est toujours une ligne.

Limite.

 

Voici les ossements de ton murmure.

Tu me l’avais offert.

Et qu’il ne t’en souvienne importe peu.

Il fut ma pitance sans toi.

 

Non, ce ne fut pas un festin

Secret, lugubre, au regard

D’une chandelle, seul

Ton souvenir se dissipe en son odeur.

 

A présent, nourri de pénombre,

Je voudrais railler un songe squelettique

Ou te l’offrir, s’il n’était convenu

Que j’ai aussi rendu ton souvenir.

 

 

 

 

 

 

Une musique étrange, tourmentée, irrecevable, dont les échos se répètent, à peine saisissables parmi une brume sonore, compacte parmi ses contrastes ; et ces échos, lointains, s’éloignent, s’approchent, parfois dévorants ; ailleurs, si faibles qu’on les devine plus qu’on ne les entend. Une musique vocale, aux revenances passagères, intrahissables, où le mélisme tend sa parole à un soubresaut syllabique - et s’il s’éteint, ce soubresaut ce sera d’une lancinante plainte, perdue parmi le cahot de ses semblables.

 

(A propos d’une pièce de Luciano Berio, certainement)

 

 

  

Columbarium

 

 

Nos armes défendront vos cendres.

 

Mon devoir, estimais-je, était d’embrasser la vérité - les mots, savais-je, y seraient impuissants. J’avais lu quelques livres, tous enthousiasmants et tous vrais, en un sens. Ils avaient du moins tous été écrits. Certains d’entre eux proposaient des systèmes si justement édifiés, à ce point cohérents, et cependant si intolérants les uns envers les autres, qu’il m’était à présent assuré que les mots, en eux-mêmes, ne contenaient aucune autre vérité que celle de leur forme, c’est-à-dire de leurs sonorités, car l’alphabet même n’est jamais certain. Rencontrant, par la suite, un touriste venu de Provence, cette dernière certitude - que les mots ont du moins la vérité de leur sonorité - cet ultime réconfort que j’avais à leur propos s’anéantit et il m’apparut que rien ne vrai vrai qu’à l’instant de sa conception - et encore ! On peut fort bien nier l’évidence.

 

 

 

Une journée s’annonce, cette plaine que les arbres cernent.

 

Précipité par une comédie d’intrusions

Je danse

 

Et chacun de mes pas

semble commettre

Chaque pas

dénie

 

Projections d’arbres,

Langues branches par-devant,

A me frôler à vouloir m’agripper.

 

Moi qui suis évanescent à la lueur du jour !

 

Et je maudis leurs griffes - pitoyables !

Vaines vous aussi.

 

Tristes éclats de cendres,

Sitôt affroidis.

 

 Pour l’heure

Je les plains.

Mais bientôt je les envierai,

Bientôt las d’espérer une plus grande laisse.

 

 

 

 

* Bob est pourchassé

* Il prend refuge chez des opposants

* Qui ont décidé de s’enterrer

* « On lui fera une place »

* « Vous n’allez pas nous refuser cet honneur ? » 

* « Mais il la creusera lui-même »

* Le grand jardin, le parc rempli d’arbres

* Description des futurs morts dans leur tombe

* Etc

 

 

 

 

 

 

Je me casse une jambe,

Ayant perdu la foi en l’exil,

Je me crève les yeux.

J’avais peur d’un spectacle.

 

J’arrache aussi cette langue

Qui me parle trop souvent.

Je me castre calmement.

Cette carne me connaît.

 

Une jambe cassée

Et une autre dans la tombe,

A me noyer dans mon sang,

A nier mon renouveau,

A surgir sans renouveau.

 

Je suis né d’une répétition.

Ce fut tout un théâtre.

D’un murmure railleur,

J’illuminai la scène

Pour moi seul.

 

 

 

 

 

 

Je portais à cette heure une montre au poignet.

J’édifiais le progrès, rétrécissant l’espace

A la mesure de ma main trophique

Et je l’aurais soumise.

 

Mais je me dominais.

C’était là l’essentiel.

Avec oreille, avec aussi la pointe du regard,

Je touchais sans y croire d’universels rouages.

 

Et quand bien même (je me serais perdu)

Dans l’abîme sans fond de leur infime faille,

J’aurais apprivoisé peur et mélancolie

Pour y bâtir mon heur

D’une précieuse incise.

 

 

 

 

 

 

Il est trop vrai que je suis né aveugle.

Mais dès que tout se fut délibéré,

J’imaginai, à tort sans doute,

Une ombre impersonnelle de ma cécité.

Elle demeura, imaginaire,

A l’envers du vertige de nos deux yeux clos.

Et je les gardai clos

Longtemps

En attendant que se dénoue mon sort

A convier mon infectieuse profusion.

Je ne me verrais pas.

 

 

 

 

 

 

Exile-toi, parfois, esprit,

Tu connaîtras ce songe que tu as vécu

En d’autres temps,

Ailleurs.

Les limbes du sommeil t’attentent.

Toi, tu croyais désirer.

Autrefois même tu serais volontiers resté

Des siècles et des siècles

Sur l’instant qui t’a conçu.

Un cri, au vrai, sans clarté.

Mais il t’a échappé

C’est lui qui te fuyait,

Grossier sentier frayé entre les reins de la pénombre.

 

 

 

 

 

Sans un mot je te dis que je t’ai.

Tu m’échappes pourtant.

Comme tout se renverse !

 

Tu apprendras aussi que je t’ai rencontrée,

Tu riras.

 

Nous tairons un secret enfantin qui nous pèse.

Il me vient à l’esprit

Qu’à l’avoir dispersé,

 

Nous nous disperserons sans remord

Dans le calme d’un mot,

Je t’aurai possédée.

 

 

 

 

 

 

Nous nous étions sans doute rencontrés par le biais d’une cigarette qu’elle gardait vierge dans sa main, que je lui proposai d’allumer. Je me surpris moi-même de mon audace à dire vrai et ma surprise, je la lus sur son visage. Car nous nous connaissions, c’est évident, depuis l’idée que l’on se fait de soi et notre rencontre fut telle à ces émouvantes retrouvailles qu’on imagine toujours une fois devenus vieux. Nous nous étions ignorés, tout un temps de nos vies depuis la naissance. Il y eut à nos yeux ce tressaillant spectre qui nous consola - et le bonheur de la regarder, aspirant la fumée de sa cigarette avec lenteur et un sourire multiphonique. Je ne l’oublirai pas.

 

Il y eut cet instant (et je l’admire encore comme on s’exalte au printemps mémoriel) où le ciel se couvrit. Elle parla alors et sa voix qui devait être douce, un charme, se crispa au drame qu’elle me racontait et qui se vivait sur l’instant, malgré notre jeune insouciance, qui nous asphyxiait méticuleusement et qui avait pour lui tout l’écrasant pouvoir d’une police d’État. Car les policiers la traquaient à ce moment et elle leur en voulait. Elle songeait plus encore à fuir.

 

Je pouvais l’aider. Je lui indiquai un chemin de mauvaise fortune qui, pour son lugubre pavement, demeurait méconnu et sur lequel ne nous suivrait personne car déjà elle-même hésiterait à l’emprunter. « Mais tu n’as pas le choix », lui dis-je avec un rire moqueur qui la dégoûta, mais tendrement, si bien que peu après, nous marchions sans destination, mais avec certitude, cette certitude absurde que sur le chemin que nous empruntions, nous ne croiserions personne, ce qui était notre bonheur. Il était mitigé pourtant car la certitude tue, c’est sûr et nous marchions dans un silence d’envoûtement. Aucune plaine n’aurait pu nous arrêter. Un jour peut-être je vous parlerai de celle que j’ai aimée vraiment et qui me l’a rendu, je crois. Et puis bien sûr tout s’est rompu - c’était des chemins de traverse par lesquels nous avions fui et voici peut-être un obstacle que nous n’avons jamais pu surmonter, c’est que les mots, qui étaient la raison essentielle pour laquelle nous ne parlions jamais, les mots nourrissaient la béance impitoyable de notre duel. Nous étions insondables.

 

A présent, ce qui m’arrive, avec un goût de ce qui m’égaie à en rire bêtement, bien sûr, c’est l’idée qu’il fallait la donner aux policiers. Il m’arrive d’y songer mais tout cela est sans espoir désormais. Peut-être m’aurait-on grassement payé ?

 

 

 

Tu me verras

Peut-être

Vacillant

 

D’un mot,

N’aboutissant à rien.

 

J’étais alors hypothétique,

Tel que tu m’aurais aimé.

Une vertigineuse fleur

Grouillant de toute part sur ton imaginaire.

 

Tu me verras.

Je n’aurai pas mué.

Je me serai multiplié.

 

D’un mot,

Un ciel s’est érigé.

 

Nous ne serions des cataclysmes

Que d’un souffle et notre enlèvement,

Ce n’était qu’un murmure

Distant, doux et chantant.

Il grandissait, pourtant,

Si faible, qui grondait. 

 

 

 

 

Dans un vague souterrain,

Afini pénétrant.

Pas à l’ouïe ses frêles

points.

Très peu...

Girait à l’embrasse, au baiser.

Végétable,

Mon jeûne ravage.

 

 

 

 

Un matin se rendit mon étrangère horloge

En laquelle je vis une éternelle trêve.

Je demeurai dès lors abîmé dans ma loge

A enfanter l’enfer avec l’aise d’un rêve.

 

Car il ne restait rien : j’étais seul, j’étais vain.

Et ma chair elle-même, je la soumettais.

Je me suis fait buisson, génital et divin.

Je rampais, je bruissais ; l’univers m’habitait.

 

Et lorsqu’enfin je devins tel à un soleil,

J’eus très froid et grand peur, je ne voyais plus rien.

Et je revins à moi, je me fis batracien.

 

D’un coup d’aile, car il me plut d’être corneille,

Je m’envolai je fus cet ange sulfureux

Qui aujourd’hui encor sait vous rendre peureux.

 

 

 

 

 

 

Qui me dira le terme d’une pendaison spirituelle ?

 

A trop naître, dit-on,

 

On s’effraie.

 

Un désir d’anxiété

 Sous cette chair

 Impitoyable de mémoire.

 

Notre chant de pitance.

 

 Et qui

 

Le nourrira ?

 

 

 

 

 

 

Si cette existence

 Non pas une sonate

Vit

Son éclat passager

 Ne pas perdre l’espoir,

Enfin,

Tout se revient

 A soi-même

 Et nul autre que soi,

 Cependant,

J’entends

Une note

 Note seule.

 

 Si

 Seule.

 

« Et vous désespérez ? », lui demandé-je

Comme à moi-même

Parlant.

 

 

 

 

 

 

Ce fut cette idée inhabituelle,

Déplaisante pour autant.

 

Ce fut ce singulier déplacement de l’air autour de vous.

Le même qui, en d’autres temps, vous aurait enchanté.

 

Ce fut ce moment de l’obscurité.

Ce n’était pas la nuit.

 

Comme un objet vous parle de son impossible amour

Et d’un geste vous perd,

Comme une pluie de pierres suspendues par la foudre.

Et vous, de le briser,

De l’oublier

Sans pouvoir le broyer.

 

 

 

 

 

 

Ce qui vous corrompait, vous donniez-vous à croire, n’était que l’entreprise désinvolte de ce monde contre vous. Et vous ne doutiez qu’il fût vif cet autre, et vous le répudiâtes dans un mouvement d’orgueil. Tout ceci ne fut vain que bien après, lorsque après votre volontaire égarement, vous l’eûtes à nouveau rencontré, semblable - mais en vous, avec l’horreur de toute signifiance : indubitable et permissive.

 

 

 

 

 

 

La mort nous sied ainsi, avec toute sa lenteur - elle est majestueuse. Il faut un accident imprévisible et foudroyant pour apprécier la temporalité, fictive si l’on veut, que fonde sur l’instant la simultanéité d’une pensée à l’agonie - celle de l’homme qui se meurt, qui par d’autres yeux meurt.

 

 

 

 

 

 

Au commun des mortels,

J’offre une floraison de pierre.

Qui s’y promène sait

Comme ci tombent d’insensibles vagues.

 

Ici tout est immobile,

Où une plainte ne s’élève pas.

 

  

 

 

 

 

Un exercice pianistique, méditatif et lent, de Luciano Berio, fut mon après-midi. Il se joua, me laissa au silence et comme suspendu au souvenir des quelques notes qui le frayèrent, et puis je l’entendis encore et ce fut tout.

 

Après cet instant d’une inquiétude métaphysique, il n’y eut plus que la pulsion récurrente de l’horloge et d’habituels cris d’enfants, dehors.

 

 

 

 

 

Je ne m’endormis pas mais je cessais de vivre, sans mourir pourtant.

 

Écrasé par d’opaques certitudes,

L’irrémédiable était très ponctuel.

Nous étions à l’orée d’un fabuleux toujours.

 

Mes lointains domestiques.

J’aimais un doute volcanique.

 

Dès que tout se fut délibéré (...)

 

Mais il est trop vrai que je suis né d’une répétition.

 

Ce fut tout un théâtre qui me convia.

D’un murmure railleur,

J’illuminai la scène

Et réciproquement.

 

 

 

 

 

J’aimais un doute volcanique

Qui m’apparaissait, inlassable étranger,

Qui évoquait en moi

L’impossible dessein d’exister calmement.

 

Alors on invoqua de lointains domestiques.

Un nouveau-né pour l’aube,

Un criminel au crépuscule.

Mais ne purent que se fondre

En la présomption des portraits,

Rythmant l’inexorable

Vacillante valse

A présent que j’étais.

 

 

 

 

 

Ne suis-je pas un monstre

A me masturber à vos pieds ?

Mais ce n’est toujours pas la liberté.

 

Cet autre oblige et se commet.

Il cole, il tue, il mutile et il vole.

Mais je n’entends que le chant d’un bagnard.

 

Celui-là se fond

Parmi ses pairs, cet imposteur,

Sans même la ferveur d’un abandon tonal.

 

Et ce couple qui s’ouvre

Sans fantasme,

Ce n’est toujours pas la liberté.

 

 

 

 

 

Et qui suis-je pour en rire ?

Et à présent qui suis-je qui en pleure ?

Que sais-je quant à moi ?

Et si je me revêts des apparats du voyageur

Avec mes yeux de nouveau-né,

Mes plaies de travailleur

Pour oublier ma blanche peur du train.

Où va le monde ?

Je me rencontre épars.

Pas un mot ne m’arrête

Et il me semble nuit et jour

A ne jamais me rencontrer

Dans cette gare.

Sans doute suis-je vierge d’une foule qui me feint.

 

Je vivais à une altitude dramatique.

Les nuages me longeaient.

 

 

 

 

 

Belle et laide, l’âme vit de ses litiges intestins,

Du sang qui la fouille.

Son soliloque est inégal.

Et du lointain d’où je la vis,

Dans la résonance cardiaque

Et incapable de résoudre sa conflictuelle floraison,

Je sculpte mes humeurs inextricables

Sur la chair de leurs contraires.

 

Il me faut la fouetter de mon sang.

Une guerre se livre - en moi.

Laquelle ? Je l’ignore.

Je lutte à tort - mais surtout à travers

La lande sulfureuse où je suis né

Vingt-quatre fois de l’heure.

 

 

 

 

 

Un ordre vacillant, du loin de ses racines, a ébauché ton autre humanité. Tu jouxtes ton irréparable comédie. Je t’aime ainsi avec les faux-semblants d’une impossible star, stérile de piteux spectateurs.

 

 

 

Ta naissance est un cri.

Voici comme tu te transposes.

 

Vous étiez lasse,

En vouliez au monde.

Il était tel

Vous eûtes voulu l’ignorer.

 

Et chaque soir,

Ce même soir qui revenait par le métro,

Vous grimaciez vos plaintes lourdes.

Vous vous contempliez

Dans la commune lassitude

Éparse parmi les transports.

 

Vous reviendriez toujours

A ce miroir harcelé par la pluie,

Ruiné par le soleil.

Désespéré vous vous accrocheriez

A la poignée sifflante d’un vieux train.

 

Vous jouissez à présent d’une retraite favorable.

Un pavillon vous hante.

Un avenir tout à fait derrière

Vous aura trahi.

 

 

Et dans la cuisine huileuse où vous vous épluchez,

Écoutant calmement sa plainte

A la radio,

Vous maudissez le monde.

Au loin du jour

Le jour.

 

 

 

 

 

 

Tu seras moine si tu désaoûles

Et coopères au fugace

Mais crois en ton abominable odeur

Puisqu’il faut que tu manges.

 

Admets ceci, qu’aucune grotte

Ne te donnera refuge.

Pas un mot ne converse

Et si tu pries, il faut que nul n’entende.

 

 

 

Ta prière est verte et le fruit mûr pulvérisé t’aveugle

Et s’il ne t’étouffe,

Crois encore car te survivront

Ces grottes

  que tu es

 

Si tu crois dévorer l’énigme

Que tu es parmi tout ce qui se dérobe

A travers d’impossibles morts que tu soulèves,

Tu trouveras un Dieu

Et il te conviendra.

Il est idiot, n’aie crainte

Et bègue.

 

Si tu lui parles,

Il ne répondra pas.

Peut-être, comme un vin volatil mais acharné,

Il te satisfera un temps

A se répandre.

Tu l’aimeras.

Mais crois encore, si heureux que tu sois

Sur l’heure fièrement juché,

Cet ultime silence que tu n’entends lorsqu’il t’investit

Parcimonieusement.

 

 

 

 

 

Si j’avais soif de destruction,

Je te créerais.

 

Si je t’écris,

Ce n’est pas que j’ai peur.

Mais tu as déjà fui.

 

Espoir qui saigne, mot qui souffle,

Mutuelles surdités,

Vous êtes papillons cloués

Et le clou et sa rouille.

Ennemis de mes lèvres

Avec ma gorge pour théâtre.

 

 

 

 

 

 

Espoir qui saigne, mot qui souffle,

Mutuelles surdités,

Vous êtes les bestioles de ma crédulité.

 

Ennemis à mes lèvres,

Papillons cloués

Dans le clou gît la rouille.

 

Évanescents

Avec ma gorge pour théâtre

Obscur ! L’espoir n’est pas un mot.

Le verbe désespère.

 

D’aussi haut prononcé,

Tombe infectieux sans carne,

Nu à perte maternel.

 

 

 

 

 

Dès les premières lueurs de l’aube, il s’en alla.

Rien que d’ouvrir la porte, il se sentit heureux.

Et le vent calme

D’un murmure l’attendit.

Partir, c’était un rêve affreux

Qui s’en allait.

Absurdement heureux, de se parcourir sans chemin,

Il prêta l’avenir aux brumes du matin et s’endormit

Aux cendres hautes d’un phœnix verdoyant,

Mélismatique.

Jouer était vivre alors.

Il ne fut qu’un instant mouvant parmi l’espace

Qu’il comprit,

Auquel il ne survécut pas

Pourtant.

 

 

 

Il y avait la Beauté.

Sans doute, elle baignait dans un pore

Mais c’était elle.

 

Et la Beauté s’accordait à la chair.

« Parfois », lui disait-elle, « j’ai seulement envie de m’en aller. »

 

« Oh non », comme s’excusait la chair,

« Pas maintenant ! »

« Tout ne peut pas mourir, ce n’est pas vrai. »

« Aucun règne ne se survit sans ruine. »

« Je crois encore pouvoir démesurer l’éternité. »

 

Demeurerait la vie, vieillie

et sa bavarde écorce

Qui bégaya, bientôt, au point

Que nul ne saurait la saisir.

 

Un monde vieux, à l’écorce flétrie.

J’en parlais au désert.

Il rassembla mes évidences

Et l’évidence à sa fatigue

M’offrit une réponse à mon départ

Pour l’impossible exil

Vers de mouvantes ruines vives.

 

 

 

Voici que s’offre un cratère d’acier.

Ci-bas où dort sa lie de lave,

En allées vives lentement.

Quels amis s’y rencontrent ?

 

Mon travail se voudrait la décompréhension de son époque. Mais la chair est un espace poreux, ne combat que par libations. Toute sa vanité, c’est l’alchimie qu’elle voudrait taire, lui préférant l’immaculée, la spontanéité fictive des générations qu’elle se prête.

 

Plumage de corbeau, mes milliers d’écritures.

Ce tourment calme et indicible jailli de mes pores.

Plumage noir, pesant, tu creuses

Ton chant contre mon souffle, ton harmonie glaciale

Sur la lande dévastée,

Un pied féroce devant l’autre

Et si je crache au ciel,

Nul doute qu’à l’envol, je serai dispersé.

 

 

 

 

Le moins certain de mes problèmes était ailleurs.

C’était aussi la crainte qui s’en nourrissait.

D’avides gens s’en seraient acquitté.

Je n’avais pas de quoi le vendre.

Et un journal à fort tirage,

De ces journaux qui rient devant la vérité,

Me calomnia, bien sûr.

Descriptif du logis, de l’âme.

Photographie, et pourquoi pas

Un mannequin grandeur nature

En chair et en os véritables.

Le problème était ailleurs.

Lent, insistant et vivant.

Dans l’immeuble où je vis,

J’en aurais l’idée bien plus tard.

Bien brusque, sourdement cruelle.

Alors je me suis révélé aux journalistes.

Je leur ai tout dit, et plus encore.

Nous avons bien ri à épuiser ces noueux intestins.

 

 

 

 

 

Assis sur un seuil de ligne,

A tracer mon exil

Aux fenêtres de glaise,

Sculptant dans la glaise tiède

Un démon passager

Pour m’inquiéter pour transpercer, plus

ce violent mur d’ombre.

 

 

 

 

 

 

Une mémoire narcotique

Entonne un spasme tiède.

Mon chant naît.

 

C’est une vraie vestale, ma bohémienne

Pensée.

 

Ainsi je me consacre

A l’invécu royaume de mon agonie réelle.

 

Autour de moi,

De grands immeubles balbutient.

 

 

 

 

 

 

Il n’y a plus en moi que la chaleur de cet été et un sentiment vague mais qui se confond en lui.

 

Et je suis tel, je dors à demi, attendant je ne sais quel territoire.

 

Moi qui ne voyage pas.

 

Il n’y a plus qu’un moment qui n’existe qu’à peine, que je suis. Et une tristesse qui ne survient pas. La solitude dont j’étais le prêtre était méchante. Elle m’a brimé. Je suis bien loin de la folie. N’existe que l’angoisse.

 

Schämangst.

 

 

 

 

 

 

J’ai vaincu vivre avec

Au constat désolant

D’un brasier calme

On m’invita au mouvement.

Et je vis s’excuser mes nuits

Nourricières, affamantes.

J’ai vaincu vivre

Pour la seule nuit.

 

J’ai plongé tête et ventre dans un bassin d’ombre.

Et pierre pour œil, j’ai cherché l’isoloir.

Un isoloir muet : où ne se trouvent plus

Les sections et les servitudes d’un ennui profond.

 

Mais un brasier - mes cendres

Ne sont plus mon village natal

Au-dessus de ma tête.

Chevauche le ciel

Qui est la mer, la terre, l’humaine chair  

Et mon bagage, mon unique confident.

Un silence d’antan.

 

 

 

 

 

 

Vertigineusement assis au seuil de lignes,

Traçant mon exil

Avec ses fenêtres de glaise,

Je sculptais parmi la glaise tiède

Un démon passager.

Mon vœu, de transpercer

Ce violent mur d’ombre

Avec peut-être le désir

De surpasser les sueurs d’air

Qui m’amplifiaient, toujours

Aux portes closes,

Qui me démangeaient,

Aurait pu interrompre cet amour de vigne

Avec la liberté de la charpente qui s’effondre.

Un noir crayon eût engendré ma chair.

En ce tissu de molles convulsions,

Je brûle moi-même pourtant

A ras de sécheresse.

 

 

 

Octobre s’est rué

Avec pour moi une chanson.

Et son impitoyable ronde

M’a prêté

Le calme des jours sobres.

 

Aussi

J’ai congédié ces sortes de passages

A vide, de tourments, d’éclipses

Je suis sorti dans la rue.

Octobre était tombé des nues.

J’ai creusé, mélodieusement, son sol d’automne

D’impitoyables rides dévalant sur mon visage

A me blottir parmi la tombe des feuillages.

 

Sous les feuillages Poussiéreux

comme un feuillage une tombe

De feuillages.

 

Octobre s’est rué.

De nuit, j’ai embrassé

La rumeur d’une paix où l’âge

Se dépare de ses plaies.

Et je me suis précipité

Au terme d’un baiser

Pluvieux comme un parcours.

 

L’instant de tous les pas portés

Aux pieds du désespoir.

 

Toi, tu n’es pas ma saisonnière.

Non - mais je te crois mon équinoxe.

 

 

 

A une traduction fidèle il préféra le vers

Qui s’écoulait, en lui.

Mais il s’est dit :

Fermez les guillemets.

Et les volets, je ne veux plus les voir.

Et la demi-pénombre qui vous parle.

 

Alors il attendit et lorsqu’il se fut tu

En lui, portant ses lèvres à l’écume d’un ruisseau

Qui reflétait de grandes fantaisies

Exaltées et cyniques comme des envies

(Mais ces envies ne lui étaient jamais venues),

Plutôt que d’y noyer sa verve,

Il s’offrit à la nudité d’un poisson parlant d’air

Avec de l’air qui lui bavait des lèvres.

 

C’était un traducteur d’écume

Amoureux de sa soif.

Il publia de blancs remous

Sur une paume intransigeante.

 

L’éditeur était corrompu, bien sûr.

Un marchand sans boutique

Qui fit sa fortune à vendre

Les poignets humides du poète

A la sauvette.

 

 

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