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Le récit ruisselant (Pascal Leray)
8- Épilogues

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 Article publié le 7 juin 2020.

oOo

*

 

 

Des monts, on ne voit rien sinon un lourd tapis de brume à ras le sol. Ce qui donne à songer que cette plaine n’est qu’une grisaille, en attendant du moins que le soleil ne s’y déploie. Car il paraît encore restreint. Ses dards demeurent prostrés, blottis contre l’affreux caillou de leur matrice. Mais on ne voit que lui dans ce ciel oppressant, à demi étendu sur ce sol qu’il confond. On ne voit que la sphère citrique et c’est impressionnant, ce conflit vaporeux entre la brume et l’éclat fade du soleil, sur cette plaine qu’on ne voit jamais que par défaut, qui se dessine cependant à la lenteur de l’aube, et qui se moque et se dévêt de ses parures injurieuses — à ne rien esquisser qui vaille, rien même qui évoque. Et ce qu’on pourrait prendre pour une cavité, au bel est du ciel (sinon que le ciel pose, on peut encore deviner l’horizon, indécis, fluctuant — si frêle !), ce n’est encore que le soleil, qui creuse dans la brume son emprise et jure, furieux, à crépiter, qu’il aura bientôt apprivoisé la plaine de ses flammes.

 

Je sais que ma confrontation est illusoire. Je ne suis pas soleil moi-même. Seulement j’aimerais que chaque brindille de ces herbes hautes parle, chante, car je sais, pour l’avoir entendu, qu’elles le peuvent. Et il me semble aussi connaître leur désir. Mais on me raille. Chacun attend midi. Tous les ventres se creusent.

 

 

Végétable

 

 

Avec un regard courbe il évalue la plaine. Une rosée récente le recueille et reflète ses yeux parmi chaque brindille d’herbe. Ainsi reconnaît-il bientôt, avec pourtant un retard somnolent, mûri, l’hybride fruit de ses éparses perceptions. Les herbes en conflit dessinent son chemin : un jour parmi la pierre où se raréfie l’air, un autre sous ses pieds s’ouvre la terre ; et il se laissera happer, heureux. A l’aurore, lui aussi naîtra. Mais il ne le saura que bien plus tard et encore — il devra douter des échos qui lui parviendront, qu’il fut. Son cœur, pour l’heure, devra souffrir et apaiser ses turbulents voyages. Connaîtra-t-il du moins la froideur qui lui paraissait l’injonction vraie ? Son regard de rosée le soumettra, toujours — bientôt, il n’espérera plus. Et c’est toujours parmi ses propres ruines végétales qu’il se fraiera son droit chemin.

 

 

 

 

*

 

 

Je suis ce ciel brisé, s’écoulant silencieusement parmi ses ruisseaux malléables. Au crépuscule désassemblé, ma cohorte surgit. J’y suis, entre autres, un chien dans les nuages qu’on voit par intermittences. Moi aussi, je vous regarde. Je vous vois de haut. Si haut que vous doutez. C’est une nuit particulière, perdue de pénombre.

 

Il fallait que je tombe. Je n’étais qu’un ciel pour amoureux. Ils ont vieilli. Ils se sont détendus. Bientôt, l’un d’eux s’en fut et l’autre ne revint jamais de s’être suspendu à un cérémonial antique. De s’être laissé ravir par l’histoire. "Il fallait que je parte".

 

Le moment était mauvais. La nuit allait tomber. Le chemin entravé. J’avais vu impuissant les amoureux se détacher du monde. J’allais commettre un crime.

 

Si j’aboie, qui m’écoute ? On doute. Si je suis aux intestins de l’âme, pourquoi si lointain ? On ne pourrait que rire ou s’émouvoir. On se défend d’aller plus loin.

 

La gente se débat. "On nous regarde". Je m’assombris, obéissant comme un idiot mais on ignore tout de moi. On me vénère, c’est tout. La fille quittera son homme et rentrera chez elle, à moins qu’elle ne retrouve son chemin.

 

Voici les champs, homme seul. Je t’y laisse un instant. Puis, tu t’habitueras tout seul. Espérant t’y fertiliser. Ton organe vital ne te sera plus d’aucune aide.

 

 

 

 

*

 

 

De mes amours, s’ils existent, je ferai un arbre. Je le revêtirai moi-même, indécent, de mon art. Et j’oublierai la terre infirme où je suis né, où je me suis abandonné, où j’ai pêché.

 

Avoir voulu imaginer - un arbre.

 

En équilibre instable sur un escabeau, couvrant les murs d’une épaisse peinture d’un vert profond et la lampe électrique pour ne pas toucher la terre, laisser se fendre la couleur, que son opacité révèle une irréelle rive, une peinture telle qu’il n’y a rien, sinon, à voir.

 

Puis, s’être résigné.

 

"On confondra mon teint, livide avec la hauteur de mon art, prétentieuse surtout, avec la lampe à derme, la lampe que j’allumerai lorsque j’en recevrai l’ordre et la chair en filigrane, à la nuit commuée cordes de lyres (on me jouera, aussi)."

 

 

 

*

 

 

L’excès d’écrit est un péché. Aussi je pêche de bon cœur. Je sais que je pourrais faire mieux, ailleurs et je sais que je m’en voudrais. Mais qu’à cela ne tienne. J’ai verrouillé mon chez-moi pour éviter tout émoi, je déteste les formes, toutes, que peut prendre de nos jours la sympathie. J’ai entamé un monologue par écrit qui était excessif et qui n’était rien d’autre. J’ai fauché de nombreux mots. J’ai su que j’étais vain car ils avaient toujours été inertes. Mon plaisir ne me rassasia plus. Je me tuais. Encore, il fallut que je recommence. Décidément, ce fut bien difficile. Et à la fin, j’abandonnai.

 

Tout ce que j’ai commis, ce fut en raison du remord qui m’enivrait. Qui, j’en étais certain, ne pourrait plus tarder car je croyais avoir fini. Dont je me réjouissais et à présent, croyais-je, j’avais tout le temps débonnaire à cela. Je m’en réjouis fort peu pourtant. Voici pourquoi.

 

Le temps que j’avais gaspillé. Le papier que j’avais usé. La mélancolie effarée, préservée dans de grands bocaux prétentieux mais surtout patients sous la forme voulue de gélatine. La cherté de ma vie. L’embarras dans lequel je me trouvais. L’humeur noire dont je m’étais dépossédé. Tout cela avait duré - j’aurais pu le chronométrer. Moi, non.

 

Et puis s’en vinrent des architectes. Je les ai renvoyés. Laissez-moi à mon terrain vague !, répété-je, seul. Mon bureau ne prend pas la pluie.

 

*

 

 

La mesure de nos rythmes est fausse, déréglée, hypocrite. Ainsi de notre démesure. Ainsi de nos paroles.

 

Je les voulais tout en contradictions, afin que nul n’y croie. Je les interrompis de réflexions inopinées qui tournoyèrent longtemps, se faisant dès lors les chantres d’une vérité de parasite, au détriment de faussetés joliment bien construites et désincarnées en moi, qui n’atteignent personne.

 

Je parle ici du ciel, bien sûr, des animaux et du couloir d’une chambre qui mène à l’intoxication et à l’esprit. Je parle positivement aussi de ce qu’on voit - mais par nos yeux. Aussi et puisque tout cela est faux, à commencer par une idée du verbe s’agrippant au monde, j’ai abandonné hier l’amour, la beauté et la vie, la chair enfin, pour m’embraser tout seul dans une forêt dense de pénombres avortées, jonchant le sol en brumes et cafards vivants, puis mors et puis ressuscités que je tuais de mes pas trop violents, trop lourds et sans chemin - mais aussi et surtout dénué de rythme.

 

Oh oui ! J’allais bien loin de tout et surtout de ces rythmes qui empressent la grand-ville par ces chaleurs. C’est qu’on les entend mieux l’été en raison du silence qui les accomplit, lointains et sobres, qui les rend féroces, malséants. Mais la forêt se rassemble sans arbres, juste de pénombre multiforme.

 

Le hasard me guette à tout instant. J’ai découvert la vérité, je me suis tu !

 

 

*

 

 

Souvent j’ai pensé au suicide. Et d’une manière plus générale, j’ai beaucoup aimé la mort. Je n’y croyais qu’à peine, c’était pourtant elle qui me rendait heureux. Aussi, du désir de suicide j’ai longtemps tergiversé mais à présent, c’est bien fini. Oui, j’ai choisi en quelque sorte un moment bien hideux, pour une vraie masturbation, au pied mouvant et capricieux d’une falaise.

 

Au fond, gémirai-je en tenant bravement mon organe solide, ce n’est que peu de choses pour des vagues, pour de l’océan. C’est - mon urine aboutie - mais j’éjaculerai.

 

Parvenu au Sommet-du-Chien, baptisé avec hâte, à sa respectable hauteur, je sacrifierai moi aussi au pourtour immobile qui pourfend mes yeux. Je ne marcherai pas. Je reprendrai ma nudité et je la violerai. Tendresse de roche. Espace malléable, unique, la falaise. Et reprendrai mon souffle aussi.

 

 

 

*

 

 

En moi, la douleur est une corde et la réalité. Ainsi, que je la pince, tout disparaît et se ranime. Il faut que l’on m’arrache un bras, un œil, ce dont je rêve - j’en suis incapable.

 

Car la seule douleur vraie n’existe pas. On ne saurait localiser son havre. Et décrire sa bibliothèque, évoquer ses encens. Si je l’ai cherchée, ce fut sans doute en vain. Il me viendra, tout au long de ma quête, son idée sous la forme hypocrite d’un désert ou d’une plaine.

 

Mais j’ai déjà abandonné la ville et j’y suis retourné. En vain, en vain, etc.

 

Je suis tellement sûr de moi !

 

Si cette chair que je crois ignorer me parle, il me faut pourtant lui répondre. Mais comment ? J’ai l’instinct idiot de survivre et pourquoi pas ? De fonder une famille. Des enfants monstrueux sortent déjà de l’imagination et ordonnent le monde. Et je leur offrirai l’esprit bizarre, mien, mais plus lointain et cruel. Je rêve.

 

 

 

*

 

 

D’antiques théâtre se dressent, monumentaux et nous nous y surprenons si infimes lorsque nous entrons, après la splendeur de songes racoleurs - telle serait notre déception. Ces théâtres-ci ne sont que d’immenses habitacles où Dieux fantoches et anges farceurs se fourvoient. On les rencontre une fois pour toutes et l’on sort, déçu. Quelque chose de singulièrement déplaisant a succédé à l’espoir d’une vie nouvelle. Leurs dédales n’y sont jamais infinis.

 

Avec une sorte de résolution, on la nomme amertume, quelqu’un, dont on voit qu’il s’agit, entre en scène et marche en laissant tomber une main au sol. Il a un geste frénétique et sans doute cherche-t-il à nous faire croire qu’il souffre. Mais il n’émeut personne et d’impatients spectateurs se lèvent en riant, jetant des regards moqueurs autour d’eux.

 

Beaucoup d’autres qui restent assis en prenant un air absorbé feignent de ne pas les voir mais au fond, personne n’est vraiment dupe. On entend des chuchotements.

 

- Demain, ils se représentent.

- Irez-vous les voir ?

 

Un spectateur devant moi bâille et se gratte la tête. Sur la scène il n’y a plus un bruit. L’acteur s’est recroquevillé en chien de fusil et ce n’est qu’après un long silence qu’il récite une prose anodine d’une voix bégayante.

 

S’ensuit un dialogue imparfait, morose. Jamais on ne voit cette mort à qui il dit parler de sa voix lente, forçant son timbre pour le rendre plus grave et sans y parvenir, il s’anime, étendu, mimant de sa prose la vaniteuse alchimie.

 

 

 

 

*

 

 

Le doute apparaîtra sur scène comme un être fantastique, fantomatique avec une laideur particulière, décharnée. Le doute, cependant, apparaîtra - comme un spectateur désossé. Il est - la négation des sépultures. Et une foule, à son tour spectatrice, jonchera le sol autour de lui. On se bousculera, rampant, en riant - pour le voir. Des cris d’horreur aussi auront à prendre corps, superbe de la femme c’est - ce cri strident et sensuel, un geste de recul - esquissé par mégarde.

 

Une attraction particulière au spectateur, mêlée de dégoût et de crainte - et parfois mieux : de haine - sera la rupture de cœur des valses chaotiques qui jamais n’atteindront l’être pantelant assurément de cité ou d’autre chose : on agit indifféremment, à part la squelettique. On est - un bris de foule, superposément, arraché à un autre monde.

 

La danse solitaire du doute au fond sans relief. Il s’agirait selon la mise en scène hasardeuse (elle aussi obéit - à quoi ? au jour qui vient - et d’où vient-il ? De son alter ego), d’une pantomime aliénée du ballet - son vêtement, sa plaisante acception - qui le vit, si l’on ose dire, naître. L’ambiguïté demeurera malgré cela et chaque instant qui mettre tout - en œuvre - pour défenestrer le tiers halluciné, pour mettre à jour la vérité anthropophage de la - le doute (apparaîtra sur scène, etc.) dans un bain d’horreur.

 

Commune peur, vis-à-vis du fléau, des spectateurs assemblés sur l’estrade, aspirant un breuvage des intrigues qu’ils auront voulu cacher (c’est dans la mise en scène), ils seront incapables de communiquer. Ils seront malaisés surtout. Et cela se perçoit déjà aux trois coups essentiels du jour et dans le rire très bref, aride, de leur condition commune.

 

Il y aura certainement, à voir comme on évite le toucher du doute, un risque. Il s’agit de l’intrigue et celle-ci ne sera jamais confirmée car le contact ici - sur scène - est interdit (ou ailleurs, confiné).

 

 

 

*

 

 

Si je veux une plaie bien vive, c’est à titre d’expérience. Pour savoir mais pour être certain. Je veux la voir et, on me comprendra à peine, m’en réconforter.

 

 

 

 

*

 

 

Car tout cela est beau : oui, tout cela est vif.

 

Projections de tortures

Que je fais subir, jour après jour, à des milliers de moi.

 

Il me faut donc, pour m’excuser, charger mon chant d’expériences vécues. J’avais trois ans, l’amour au visage essoufflé ou nu me demanda ce que je voyais d’un ciel gris. Je ne répondis pas. Dans sa grisaille, à tout moment, des serpents salubres ou imaginaires.

 

Mais il se peut que j’aie répondu non.

 

Et je me refuse à le répéter. C’était déjà une forêt verbeuse et l’on ne voyait plus le ciel. Ici où je me refroidis les veines, il est possible que l’azur me commette. Je suis sa grisaille.

 

 

 

 

 

*

 

 

 

Des voix au corridor de son dégel. Il frappa trois coups à la porte et ne s’en releva jamais. Cependant il tourna à une allure changeante qui lui laissa le repos d’un leurre pour (qui dirait autrement) le dépecer absolument de toute son empreinte charnelle.

 

Une évidence fantasmagorique devant lui qui se déchire, il se pourrait que le spectacle bande au maximum une attention qui dégénère en spasme. Violemment efficace au quotidien. Une genèse comme aux retrouvailles. Avec ce même effet de printemps brusque, dans sa revivance prime et infantile, gravement.

 

On ne lui laissa plus le temps de se remémorer. Il balaya une parcelle appréhensive et à son tour se dévêtit. Un mur livide lui aurait promis de ne jamais rien dire, de ne jamais le lui répéter. Puis, c’est ce bain où il se dissout calmement, avec la sensation surtout d’avoir parachevé le travail magnifique, vivre, en un silence remarquable.

 

Fœtus volontaire

 

 

Bris de veille transitoire, arraché sur le vif.

 

Passé le seuil imaginaire de la douleur, voici exactement ce qu’il en est. Parmi la foule tiède, peut-être bousculé, je ne crie pourtant plus.

 

Je me rencontre au détour d’une foule exubérante, un ballet trépignant sur de la glace. Et je rentre dans mon ventre vide. Beaucoup plus haute et distante, fluctuant, aquatique, j’entends qui émerge le chant d’une flûte, sans doute, absorbant le néant millionnaire, l’océan divagué de la foule à ce lieu. Mais le lieu oublié, se succèdent les notes au murmure de la foule.

 

Aussi mes yeux se ferment-ils. Je charrie mon irrecevable veille sur le dos, escaladant à grand-peine le cahot dépecé de son rythme. Je grimpe vers de stridentes ombres. Dans le loin, mes vertiges jaunissent. Et je ne parviens plus à m’inquiéter du battement exagéré qui cognait ma poitrine. Tel se fraie mon chemin, dans l’incertain éblouissant, sur ces vestiges mitigés.

 

 

 

 

 

J’étais à mon berceau, il était déjà tard et cependant on entendait encore toutes sortes de bruit. C’est qu’il y avait du monde. Mais je feignais de l’ignorer. En fait, je me disais absorbé par la lueur d’un bout de clope que je gardais dans la main. Il y avait donc un vrai rapport entre la chaleur qui en émanait si peu et la gelure qui me hantait.

 

J’entendis quelques pas comme isolés les uns des autres dans l’escalier. Ô peu nombreux mais ce pouvait, selon ma bonne peur, bien vieille et bienveillante, devenir quelqu’un - qui monterait alors.

 

De loin j’entendis cette voix aussi, qui m’était familière et pour cela me terrifiait. Mais bientôt, on m’interrogea. Oui car il fallait absolument que l’on sache ce que je faisais (ce que vraiment j’essayais d’éviter). Non, non, me disais-je : pas ici.

 

- Pourquoi ?

 

 

 

 

 

 

J’étais là bien exposé mais je ne voulais pas toujours voir. Parfois, cela me déplaisait ou me plaisait et d’autres fois, cela ne m’inquiétait simplement pas. Que quelque chose vienne ou non, finalement, était le pire des hasards. Surtout en moi où je vivais différemment, avec cependant une idée d’être lié à tout cela, à un fil banc, à un trompe-l’œil.

 

Je ne m’étais pas avancé depuis si longtemps ! Et je respirais là, devant cette porte où à côté d’une fenêtre. Je veillais mais à quoi ? A moi même, sans doute. Je voulais m’affranchir mais je ne savais pas comment m’y prendre. Avec lenteur mais je n’y étais pour rien. Et cela m’obsédait.

 

A deux choses qui s’installent en moi, disais-je à haute voix, une suffit. Et j’avais à choisir. Les milliers de spotlights... dans un corridor de verre, d’un verre qui allait fondre, qui était ma chair. 

 

 

 

 

On ne nous laissera qu’un silence adéquat. Et c’est peut-être là sa volonté. Nous vient d’ailleurs le mur transparent d’une chambre et le décor décevant de la rotation des astres. Nous serions pulvérisés. Voici le théâtre d’amour et les vapeurs de son plancher. Mais nous n’y sommes pas l’herbe qui pousse et nous ne grandissons avec ses fondations, soudain visibles sous la terre limpide, que l’espace d’un spasme bleu comme une mer. Nous nous apprêtions à des remous et toute lèvre en ce bas entremonde n’est plus lors que sa salive facétieuse – ou plutôt inventive. C’est une maison perméable et nous y incidons, c’est un hasard – tu le crois pur, je te retiens, c’est encore une rotation malchanceuse d’êtres. Et ton sourire implose – je t’aurai au moins déçue (voici, ne me dis-je pas sur le moment, feignant de l’oublier, la malfaçon dont je rassure mon esprit de vivre) mais tu n’es plus qu’un râle, alors. J’étais pour oublier que nous étions bien deux, chacun, sans imaginer nos espaces. Alors je cherche un moyen imprévu de t’ennuyer, je voudrais m’anuyter mais on a tout prévu, depuis longtemps déjà, dans ce domaine rétréci qui n’est que chaque brique rencontrée auparavant, et voici bien longtemps déjà, un crépuscule est tombé lentement et il nous a quitté aussi. Ne nous laissant que cette pièce pâle aux murs dévisagés et l’écho de nos chairs, un bavardage inaccessible.

 

 

*

 

 

J’atteignis les limites gémissantes de la ville. A présent sa fureur n’avait plus lieu, je ne concevais plus qu’une extase de pluies intermittentes dans un ciel couvert d’épaisses auréoles, ténues et immobiles quoiqu’un vent les faisait chanter, un vent fuyant et fort, désordonné et gouverneur. C’est au bord de la plaine que je me suis précipité. C’est au bord du silence et du crétinisme absolu. Des mots me venaient qui étaient pareils à des salves, d’insensées détonations que j’entendais d’un battement de cœur et je me vis, parmi l’un d’eux, fêlé en son mouvant milieu, me relevant de chutes successives et drôles : car il n’y avait pas que moi, parmi ces chutes qui, anciennes, s’étaient faites très lentes et qui superposées, se jouaient d’un seul tour dont le centre était volatil et incompréhensible — vous verrez bien, beaucoup plus tard, ce que j’entendis là — ces chutes qui n’en étaient qu’une, qui se décomposaient larmoyantes et qui étaient, d’un coup, mon spectacle cruel, je m’en saisis, ou quelque chose me saisit alors, à ce moment, qui m’y plongea et qui me dicta quelques lignes à partir desquelles je pus bâtir de nouveaux mondes fiers et impavides, que j’allais détruire. Mais entre-temps, il y eut le souffle exercé de tant de souvenances douloureuses qui me comprenaient tout aussi bien qu’il s’y jouait de fortes intrusions : ainsi un cheval noir et endormi ruait si violemment parmi son somme que le ciel s’en soulevait et tout le monde eut peur qu’il se plaignît — ou pis, qu’il fût saigné. Et tout le monde s’approcha du cheval qui dormait mal, inconfortablement, proférant des injures incompréhensibles. Nul ne douta, alors, qu’il en voulait particulièrement au ciel et à moi-même, étendu vif riant, jouant d’obscènes comédies pour quelques spectateurs désorientés. Et tout ceci dans une chute, je la vis sous moi, elle se multiplia bientôt, la ville m’y rejoint. "Et vous voyez ce point ?’", me demanda un spectateur. Aussitôt je lui crevai l’autre œil, m’attendant insouciant à voir un flot de sang jaillir sur moi et ses mes vêtements que j’avais laissés sur le sol. La fracture dont je retenais l’imprononçable nom avait eu lieu, alors j’étais bien vrai et j’allais retourner en ville, j’allais me faire élire et conduire un bel univers aux degrés contrastés de sa déchéance admirable. Ville d’alcooliques ! Et de putains et de gens malheureux ! Ville en parfaite cohérence et d’harmonie parfaite ! A présent je serai ton maître ; déjà tu m’entends.

 

 

 

 *

 

 

De grands territoires verts et romancés. Voici où je me trouve. J’y dors. N’y croyez pas. Je veux seulement feindre la vertu. Et puis...

 

Comprenez l’herbe dont je vous protège, dont je vous rapporte les propos, dont je vous gave. Il ne saurait plus être question ici du clocher de l’église d’un village que l’on n’entend pas, au loin, il n’est ici question que de nature, et de mon destin bucolique.

 

Je voulais vous envenimer par la racine. C’est l’échec. Vous n’existez pas et moi non plus. Peut-être pire, la plaine dont la réalité ne se discute pas, mais qui nous extrapole et qui nous juge sur ce délire familier, simiesque, qu’est sa propre vie. Nous sommes prisonniers, il faudra nous y faire, prisonniers d’une pauvre plaine qui n’a que nous pour l’amuser. Et je verdis et vous disparaissez. J’imagine la plaine, encore, je la veux telle qu’hier. Hier était déjà un lendemain sur cette plaine qui s’amuse, qui fait vœu à chaque instant de nous rassembler, de nous clouer à l’herbe et c’est pourquoi je feins, dans une comédie sans fin, cette ignoble pudeur qui me revêt, à chaque instant plus grasse et tout est dévoré par mon nombril, qui lui aussi est une plaine, cernée d’arbres celle-ci, cernée de monts et dans le ciel de lourds nuages : une attraction pressante vous rassemblera sur mon nombril, je le voulais visqueux, à présent vous dansez.

 

Êtes-vous malheureux ?

 

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  Le Récit ruisselant, entracte par Patrick Cintas

Ainsi s’achève la première partie du Récit ruisselant, La chair spectaculaire.

Et sa version epub (texte intégral) pour une lecture sur liseuse, ci-dessous.

Suit la deuxième partie, le Dit du ruisseau.

*

Inutile de chercher à disserter sur ce texte qui varie entre poésie et roman. Sans doute est-ce dans ces variations que réside tout le secret de la narration et de ses notations. Rien d’intellectuel là-dedans. La voix porte bien au-delà des considérations philologiques, métriques et autres métaphysiques du rien. Vaine aussi toute tentation de réduire la coulée verbale à la scène ou à l’écran. Le texte est un texte, avec ses retours de pages toujours possibles, ses sauts de colonnes même « ornés de vrais oiseaux », ses applications sur la mémoire en fuite d’un lecteur-trice enclin à l’identification et aux mêmes larmes versées en vers ou en prose selon le rythme du récit et surtout sa vitesse de croissance. Écrit émaillé d’outrages et de renoncements, presque romantique si l’époque n’était pas si consommatrice de petits faits quotidiens et de slogans, ou soutras, en guise d’idées à piailler en réseau. C’est là toute la différence entre un véritable artiste et un bavard de la feuille blanche. L’effort n’est pas le même : l’indiscrétion fait défaut au babillard ; elle sert d’outils de forage au portraitiste qui se voit dans le regard jouxtant le nécessaire miroir de la représentation. Ruisseau pas exempt de fontaine par magie : le chant s’associe à ses forêts de symboles pour former le cœur d’une qaṣīda, so that :

 


  Forage par Pascal Leray

Le forage est à l’amphore ce que le fort est au foirage.


 

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