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 Article publié le 14 juin 2020.

oOo

-1-

Quentin

Ni messager ailé ou aéroporté ni porte-flambeau ni quoi que ce soit qui fasse signe.

Cramée la croix gammée.

J’ai fait mes classes dans un monde en noir et blanc.

Les arrêts sur image étaient fréquents, les plans moyens nous montraient les foules en liesse ou bien tranquilles assises aux terrasses des cafés jamais aussi nombreux qu’en ce temps-là. La vie était belle. Une insouciance chèrement gagnée après l’apocalypse. Tous les gens de cinéma avaient été enrôlés au cinéma des armées. On manquait de pellicule, et l’après-guerre a démontré combien nous étions devenus dépendants des Etats Unis d’Amérique pour cette précieuse pellicule que nous avions inventée. Avant-guerre, cinéma se disait Pathé en chinois. A la belle époque succédèrent dans un Paris grisé les années folles pour une bourgeoisie industrieuse qui avait besoin de s’amuser.

Un matin, je me suis réveillé devant un grand miroir ovale.

Mon reflet, d’abord fade et terne, s’est mis à tourner de plus en plus vite dans le sens des aiguilles d’une montre jusqu’à devenir méconnaissable.

Couleurs et formes n’avaient plus le temps de se fixer sur ma rétine. Il en résultait un frisson coloré, on eût dit de l’eau irisée qui, tournant sur elle-même à la verticale, entraînait le regard vers un désir d’images nouveaux. Il devint clair que mon point de vue devait évoluer, si je voulais contre-carrer ce vertige naissant, tout en en tirant le meilleur parti possible. L’époque n’était plus aux kaléidoscopes.

Jusque-là, tout ce que nous filmions avait à nos yeux une valeur documentaire, même lorsque nous montrions des fééries ou des monstres. Nous étions des spectateurs tranquilles, bien assis dans nos fauteuils, et voilà qu’il fallait désormais se mouvoir et entrer en relation avec les gens pour mettre en évidence toutes les relations qu’ils nouaient.

D’abord théâtrales puis de plus en plus tournées en extérieur, nos images donnaient vie au vertige entrevu dans le miroir ovale. J’étais parvenu, en quelque sorte, à dérouler l’image frissonnante qui tournoyait sur elle-même. Je mettais ainsi en évidence tout le potentiel relationnel qui s’agitait dans l’image en en décomposant les éléments pour ensuite les organiser à ma guise sur un temps plus long propice au regard. Formes et couleurs, objets en mouvement et objets immobiles définissaient un cadre strict qui permettait aux images ainsi crées de se dérouler selon un scénario préétabli.

Ce reflet frissonnant-tournoyant comme les eaux d’une rivière enroulée sur elle-même que m’avait renvoyé le miroir nous avait permis de le briser et de projeter à notre guise des images réalistes au sein d’une fiction parfaitement réglée.

Notre cinéma était né.

Il ne se voulait plus le miroir plus ou moins déformant de son temps ni son pur reflet.

Il donnait à voir des images mûrement réfléchies, des cadrages et des mouvements d’acteurs définis dans les moindres détails, ce qui nous permit de faire venir au monde un monde rival du réel qui donnait à penser le monde réel dans son rapport aux images mis en rapport avec le monde réel.  

 

-2-

Le cauchemar est fini

 

Son petit cul doré, j’avais très envie de le renifler.

Je l’aurais bien prise là au milieu des rochers, j’ai le nez pour ça, mais ça aurait fait tache. En bon toutou qui obéit à sa maman, j’ai préféré qu’elle m’emmène loin d’ici.

La plage estivale était déserte en cette belle matinée.

Jonchée de sacs plastique déchirés, elle laissait voir aussi un vieux pneu déchiqueté, une chaussure à talon, une seringue rouillée, des mégots de cigarette en grand nombre, et j’en passe, le tout sur à peine quatre ou cinq mètres carrés.

C’était le décor qu’elle avait choisi pour commencer ses ablutions alluviales.

Le nez me chatouillait. Ça sentait la vase et l’iode.

La mer scintillait. Les ruisseaux côtiers aussi.

L’estran s’offrait à nos désirs de baignade.

Quand survint l’orage.

Il me vint une idée : quadriller la plage en formant des carrés de dix mètres sur dix, et ainsi répertorier patiemment les apports de chaque marée.

Elle a trouvé marrant de jouer ainsi avec moi au statistichien qui répertorie les apports de chaque marée. Ça demande un certain flair.

Mon flair imparable y était pour quelque chose. C’est ainsi que semaine après semaine, durant tout juillet, je reniflai inlassablement la plage offerte aux détritus de toutes sortes. Armée de son petit carnet journalier, elle notait scrupuleusement mes trouvailles.

Parmi elles, il en fut une qui me sauta au visage.

J’en fus pour ainsi dire pétrifié. Elle ne manqua pas pour sa part d’être transformée pour un temps en une statue de sel fièrement dressée sur l’estran. 

Un arrêt de mer venait d’être lancé contre nous deux réunis, mais avec des effets radicalement différents. J’étais devenu en l’espace d’un instant celui qui voyait tout au-delà des apparences, tandis qu’elle se trouvait être privée de vision et de mouvement pour un temps indéterminé. 

La Grande Camargue rutilait sous le soleil de juillet.

Un taurillon vint à passer qui ne se priva pas de lécher d’abondance ma maîtresse transformée en un long pain de sel fiché dans la vase luisante. Mais j’anticipe quelque peu.

Le taurillon semblait fuir quelque danger, lorsque je le vis arriver de loin dans un nuage lourd d’eau et de sable envasé, mais je le vis tomber en arrêt à deux pattes de ma maîtresse devenue toute entière ce pain de sel que j’ai dit.

Bras le long du corps et jambes bien alignés formant un V, elle figurait une masse saline d’un blanc éclatant sans doute très alléchant pour le nouveau venu. Je précise que, nue comme un verre de vase, elle ne se tortillait plus. Elle s’était figée dans la pose dite.

Les cristaux de sel brillaient au soleil, séchant rapidement sous l’effet conjugué de la brise marine et du soleil ardent.

J’y voyais encore malgré ma surprise initiale, et c’est ainsi que je vis enfin l’objet de son désir. Le taurillon renifla, semble-t-il avec délices, le petit V que formait son sexe, puis il se mit à le lécher avidement.

Rapidement, les poils blonds furent recouverts d’un mucus blanchâtre, ce que je vis nettement entre deux coups de langue de la bête, puis le vit de ma maîtresse s’ouvrir d’un coup, offrant à la langue bovine une corolle rose.

Il en sortit bientôt une rose bleue marine d’une intense douceur.

Aveugle la fleur, qui ne dura que l’espace d’un instant inoubliable, engloutie qu’elle fut voracement par le taurillon maintenant surexcité.

Cette manne marine excitait tellement ses narines qu’on devait entendre à des lieux à la ronde le souffle puissant de l’antique bête. 

La lente désagrégation de ma condition animale alla de pair avec la haine grandissante et nouvelle que j’éprouvais pour celle qui n’était déjà plus, à ce stade, ma maîtresse, mais cet être de chair et de sang devenu pour un temps l’objet de toutes les convoitises sous la forme élancée d’un pain de sel fiché dans la vase. 

Mon visage, jusque-là, en mille morceaux éparpillés dans des souvenirs extrêmement vagues, revint à lui puis à moi. Le quadrupède obéissant était mort pour renaître à une vie nouvelle. Mes yeux se décillaient, je voyais enfin la condition misérable à laquelle ma maîtresse m’avait réduit.

J’étais redevenu capable de compter les jours et les étés passés en sa compagnie. Le décompte morbide pouvait commencer et il ne jouerait pas en sa faveur. Outre quelques cuisantes humiliations, je lui devais d’être devenu pour ainsi dire l’ombre de moi-même, et cela je ne le lui pardonnerais jamais.

Aucune espérance eschatologique là-dedans, nul héroïsme de pacotille, pas même l’ombre d’un espoir n’animaient alors la créature en devenir que j’allais être bientôt.

Dans une vie désormais lointaine, cette maîtresse, exigeant et le silence et l’obéissance, avait fait de moi son animal de compagnie consentant, quand l’envie lui prenait d’aller voir ailleurs, si le plaisir y était.

Dans un accès d’humour bien à elle, elle m’avait surnommé, un jour où elle était de fort bonne humeur, l’amant de l’ombre. Mes protestations n’y avaient rien changé. J’étais désormais estampillé à ses yeux comme étant l’amant de l’ombre voué à l’invisibilité.

L’ombre a ceci de commode qu’elle permet à qui y reste tapi de voir nettement tout ce qui se passe sous le soleil, et franchement le spectacle n’était guère réjouissant.

Mal mariée par deux fois, ma maîtresse n’en finissait pas d’être empêtrée dans des relations familiales douteuses. Sa mère, jalouse, l’enjoignait assez régulièrement de rompre avec moi, tout en semblant encourager la liaison cachée que nous entretenions, dans une sorte d’élan de complicité mère-fille, sans doute sa façon à elle de vivre par procuration un amour interdit, sachant qu’elle et l’homme qui lui servaient de mari n’étaient plus liés que par des habitudes de vie mornes et stériles.

Le poulpe mort qui m’avait sauté au visage dégageait une odeur marine, rien de désagréable en soi, mais une composante olfactive inconnue m’irrita aussitôt les naseaux. En quelques secondes, je n’avais plus que mon instinct de survie pour m’en sortir vivant.

Mon flair, dès l’instant où je reniflai le poulpe crevé, n’était déjà plus ce qu’il était. J’en fus marri, puis je repris tranquillement mes esprits pour voir et entendre ce que vous savez déjà.

La magie odoriférante des lieux fit le reste.

Je plantai là la statue de sel offerte au mufle du taurillon et je pris le premier train pour B., ma ville natale. C’en était fini de la double vie menée durant six longs étés interminables. 

A nouveau libre, et plus que libre : farouchement humain et indépendant, me voilà. La grosse vache n’est plus qu’un souvenir émietté.

J’ai le soleil pour moi.

-3-

Les vies minuscules

L’après-coup fera son petit bonhomme de chemin dans l’histoire des hommes de ce monde et l’histoire dira s’ils ont tous su se tenir à hauteur d’homme.

Lorsque je regarde un homme ou une femme dans les yeux, je vois d’abord une femme, un homme, un être humain, avant d’y voir un ennemi, et si cet humain se révèle être un ennemi qui ne reconnaît pas mon humanité, désirant me faire disparaître ou me réduire en esclavage, alors j’agis en conséquence.

Le combat contre les géants est un cycle sans fin.

*

Trois jours et trois nuits j’ai mis pour gravir ce foutu scabellon.

Un lion n’aurait pas fait mieux. Pas assez féroce et trop gros pour une ascension pareille.

Plus petit qu’une fourmi, je n’avais en tête qu’une seule chose : me hisser au sommet, jouir de la vue et me transformer par la grâce de la hauteur en une cigale chantante. Le gardien ne m’en a pas laissé le temps. D’un coup de chiffon, j’étais en bas, la rage au cœur. Ça m’apprendra à vouloir comme ça changer le monde, mais j’y arriverai, tôt ou tard.

J’aime tout voir et tout sentir en petit, c’est ma marotte. Je ne rapetisse rien pour autant. Je change simplement d’échelle. L’infiniment petit, c’est mon graal. L’invisibilité est le prix à payer pour seulement essayer d’y parvenir. Enfant déjà, c’est banal, je ne voulais pas grandir. Assez grand déjà, vers mes cinq ans, pour atteindre les branches basses du cerisier familial, je ne me satisfaisais pas de cette facilité. On eût dit que le cerisier, dans son infinie gentillesse, ployait ses branches les plus basses pour me faciliter le grappillage de ses fruits encore verts.

De belles griottes attendaient la cueillette sérieuse à laquelle mes adultes de parents aspiraient de toute leur force. Moi, je court-circuitais la cueillette en l’anticipant quelque peu. Les temps étaient durs, non moins que les dents. Oui, le monde avait la dent dure en ce temps-là. Il fallait s’efforcer de survivre en s’emparant de ce qui était à portée de bouche. Ça n’avait rien d’humiliant parce que tout le monde en était au même point. Tout le monde pratiquait dans son jardin et son verger la culture vivrière.

Les géants étaient déjà parmi nous depuis des millénaires. Leur présence était en passe de devenir oppressante. On ne l’a su que plus tard, bien plus tard, quand le mal était fait. On a vu arriver des petits chefs de partout. Tout le monde voulait être le chef de quelqu’un, et dans tout ça le monde devenait de plus en plus dense et compact, d’une pesanteur et d’une lourdeur infinies.

Dans ma jeunesse, j’étais, paraît-il, brillant. Je ne m’en souciais pas. Plus exactement, j’avais d’autres soucis en tête. Comment concilier mon jeune âge avec ce sérieux endémique et cette insouciance quasi adamique qui caractérisait tous mes faits et gestes, toutes mes idées, toutes mes pensées ? Regardez un enfant en train de jouer, son front plissé, l’extrême concentration dont il fait preuve, pris qu’il est dans le sérieux de son jeu, et vous comprendrez. Jouer est une affaire sérieuse vers six ou sept ans, et même bien avant ; vers sept ans se joue une espèce de bascule : l’enfant devient conscient que quelque chose passe en lui et se passe en lui, lorsqu’il joue. Ça complique un peu les choses. Un excès de conscience de soi n’est pas vraiment une bonne chose. Sans aller jusqu’à affirmer que la conscience de soi agit comme un rabat-joie, un Spielverderber, comme aurait dit ma grand-mère maternelle, je reconnais bien volontiers que l’élan initial se perd dans des conjectures et des calculs que la prime enfance ignore. Non seulement l’enfant est sérieux, mais le jeu aussi devient du sérieux, et c’est là que ça coince, hélas.

Lorsqu’il ne reste plus que l’esprit de sérieux, l’innocence en moins, ça y est, on est devenu adulte. On m’a dit et redit : Mais arrête donc de mettre ta lumière sous le boisseau ! Qu’est-ce qu’ils voulaient, tous ces gens bien intentionnés ? que je me transforme en phare à la Baudelaire ? J’ai fini par admettre en mon fors intérieur que j’avais certes une responsabilité vis-à-vis de moi-même, mais de là à désirer cracher des flammes pour illuminer mes nuits, il y a un pas que je n’ai jamais franchi. Il me fallait trouver un moyen terme, alors j’ai enfilé ma cape d’invisibilité.

Au milieu de gens brillants, je me retrouvais à observer les effets louches de la pleine lumière, l’égo flatulent des unes et des uns, l’espèce de tremblement perceptible à la commissure des lèvres de tous ces fats infatués d’eux-mêmes qui les trahissait. Ils n’étaient pas si sûrs de leur fait que cela à y bien regarder. Ils marchaient sur des œufs invisibles. Moi, j’entendais craquer les coquilles, je voyais le gâchis que c’était, tout ce jaune et ce liquide glaireux, l’omelette à chaque pas qui ne faisait le régal de personne, pas même de leurs chiens.

Cette façon d’être m’a permis de découvrir non pas l’envers du décor, mais la nature-même de tous les décors faits d’angoisse et maçonnés à l’autosatisfaction démesurée. Ça giclait et ça bavait de partout. On aurait dit l’atelier d’un peintre devenu fou furieux qui aurait maculer tous les murs de son atelier avec ses visions, une sorte de Pollock vertical. C’est dans ces années-là que l’idée du piédestal m’est venue.

Oh d’abord modestement, progressivement comme on aime dire de nos jours. Tout semblait net et précis, impeccable en un mot. Ordonné, terriblement ordonné comme du papier à musique. Il faut superposer toutes les lignes instrumentales pour obtenir une partition qui gazouille vraiment. Moi, j’ai toujours rêvé d’une musique qui déborde les lignes, un chaos bien net, au lieu de cela j’ai dû me contenter de giclures et de bavures.

Mon œil exercé voyait le chaos en germe dans tous les ordres donnés. Autour du chaos, une myriade de piédestaux avec leur base, leur dé et leur corniche. L’invisible chaos était comme la respiration continue des lieux. Les piédestaux se déplaçaient selon des mouvements précis comme sur un échiquier sans commencement ni fin. Un désert de cases blanches et noires à perte de vue. La situation était désespérée, tout à fait inextricable. L’ordre était dans ce chaos invisible ; il y régnait à la façon subtile, ineffable d’une horloge cosmique absente des lieux mais rythmiquement toujours active à la manière d’un métronome. Le cœur était la grande affaire ; ses rythmes innombrables et croisés conjuguaient chaque être vivant à tous les modes et à tous les temps en même temps.

Une gigantesque monotonie imposait sa loi silencieuse. Tout esprit récalcitrant se voyait rappelé à l’ordre. Aucune tête ne devait dépasser dans ce monde luthérien. Il y avait bien quelques têtes de choux qu’on décapitait joyeusement pour le plus grand bonheur de tous, mais cette fête insensée organisée à intervalles réguliers ne suffisait pas, de très loin, à rétablir un semblant de cohérence dans ce terrible édifice horizontal qui s’étalaient en damier à perte de vue.

Personne, bien sûr, n’y prenait garde. L’angoisse et la joie mêlées étaient pour tous. Une belle unanimité, seulement gâchée par l’aspect lisse, granitique, marmoréen de-ci de-là, de statues inachevées. Les piédestaux, seuls, importaient, emportaient l’adhésion des foules tueuses. Des tumultes en résultaient qui s’agrégeaient en groupes compacts au pied des piédestaux. Des vagues de foules venaient y mourir, pourrissaient, humus délicat. Folie des foules.

Demain, je le sais, l’ascension reprendra de plus belle.

Je niche aujourd’hui dans le chiffon du gardien des horloges. Moi, arrivé au sommet, je ne me contenterai pas d’essuyer les impuretés et de chasser les poussières, je m’introduirai dans le cœur battant du temps. Je remonterai le temps en remontant un à un tous ses rouages jusqu’à parvenir à l’heure fatidique qui a vu un géant tourner pour la première fois la clef du mécanisme d’horlogerie.

Une main d’argile apparaîtra alors. Dans un dernier effort, j’invoquerai le soleil ardent. En quelques secondes seulement, tout autour de moi devenu le temps s’amollira jusqu’à entrer en fusion et fondre comme beurre au soleil. Le temps des grandes horloges molles n’aura qu’un temps, car il sera temps alors, alors seulement, de ressortir ma grosse loupe pour observer une dernière fois la métamorphose moléculaire des colosses aux pieds d’argile retournés à la terre. Ma cape d’invisibilité, je l’offrirai au soleil levant. Tout sera aboli. Et aucun sauveur ne pointera le bout de son nez dans ce magma pestilentiel. La pestilence est pour la terre, pas pour les cieux désormais lavés de toute présence céleste.

Ce matin, ma froideur n’a d’égale que celle de la terre que j’aime enfouie en moi depuis que je suis parti loin, très loin des humeurs et des humains. J’ai voulu mourir tant et tant de fois. Je ne compte plus mes renaissances.

La chance me sourit toujours.

Je ne coulerai aucune statue héroïque dans ce métal nouveau qui s’appelle mon temps. Un à un, les piédestaux tomberont en poussière.

A l’ombre des colosses aux pieds d’argile, ce ne sont pas les géants que l’on considère mais leur ombre portée qui nous cache le soleil.

Il ne saurait être question d’admirer leur soi-disant prestance ni de dresser l’historique de leurs apparitions diurnes ou nocturnes. Ni objets d’art ni êtres à la présence qui nous tire vers le haut, nous hisse même vers des sommets, ils ne sont à nos yeux que des ombres importunes.

Avec eux, le soleil est comme un citron qu’on découpe en tranches, alors que nous désirons tous et toutes nous presser et nous prélasser sous son rayonnement qui ne sera ni bon ni mauvais pour personne jusqu’à la fin des temps.

Un zeste de courage dans un grand verre de gin, voilà ce qu’il nous faudra à l’heure d’affronter l’indifférence des uns et des autres, lorsque, débarrassés des colosses aux pieds d’argile nous nous lancerons à la conquête de nous-mêmes sans heurt ni violence.

Nous fraterniserons beaucoup. Nous pourrons respirer un grand bol d’air frais.

L’iconoclastie est de pure forme. C’est le fond qui est mauvais. Nous boirons la coupe d’amertume jusqu’à la lie et nous la jetterons dans ce puits sans fond qu’était notre existence d’avant le désastre.

Il sera temps alors pour nous tous de danser dans la nuit glaciale réunis autour d’un grand feu de joie.

Nous fêterons le retour des couleurs de ce monde en ce monde, de toutes les couleurs possibles et imaginables, bien réelles ou encore à venir.

Ternes ou chatoyantes - camaïeux de gris ou de bleus, patchworks foisonnants, foulards de soie multicolore ou tapis d’Orient - toutes les formes et toutes les couleurs seront les bienvenues. 

Tu pourras enfin respirer, mon frère.

 

Jean-Michel Guyot

8 juin 2020

 

 

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