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Un accident de vélo
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 Article publié le 14 juin 2020.

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J’ai enfourché mon vieux vélo et je suis parti sur les routes.

Une envie d’aventure un peu folle, après toutes ces années passées à pêcher à la ligne au bord de l’étang. A faire des ronds dans l’eau pour mon plus grand plaisir.

Je voyais un lien ténu mais crucial à mes yeux entre le fait de mouliner sur mon vélo et mouliner le fil de ma ligne.

J’ai toujours aimé les cercles et les ronds, les formes galbées, les courbes féminines et les méandres d’une rivière aussi, et peut-être aussi un peu les nuits de pleine lune sur l’étang qui jouxte ma modeste propriété.

Les brochets se sont faits rares ces dernières années. Je les pêchais à la souris. Une technique qui me vient de mon arrière-grand-père alsacien qui pêchait déjà de cette manière, avec un grand succès. Il alimentait les restaurants locaux en brochets. Les étangs alsaciens qui longent le Rhin étaient très poissonneux au siècle dernier.

J’ai sorti des eaux noires des monstres d’un mètre vingt comme ça, et puis les prises se sont de plus en plus espacées au fil du temps jusqu’à devenir exceptionnelles, alors j’ai posé ma canne à pêche et j’ai décidé de m’attaquer aux côtes de mon pays. Elles sont nombreuses et avec elles on peut être sûr qu’elles ne disparaîtront pas de sitôt.

Au bord de l’étang, j’admirais de longues minutes les cercles parfaits que la souris faisait, lorsqu’elle nageait dans l’eau noire au-devant de sa mort sans le savoir. Sans cesse brisés par l’avancée de la souris, les cercles se reformaient derrière elle puis disparaissaient. Un bruit sourd, un bouillonnement, et c’en était fini de la souris et du brochet que je convoitais. C’était ma récompense après des heures passées à observer l’étang pour déterminer l’endroit propice à la capture d’un nouveau brochet assez gros pour satisfaire mon gros appétit.

Avec le vélo, c’est plus compliqué.

Pour voir les cercles, il faut se regarder pédaler.

Les cercles dépendent de moi, cette fois, et très vite j’ai senti une chose bizarre qui m’a peu à peu dispensé de me regarder pédaler. Les moulinets que je faisais avec mes jambes entraient en elles. Mes jambes pédalaient, moulinaient avec force et la pression exercée par mes cuisses, mes mollets et mes pieds transformée en force cinétique entraient en moi jusqu’à me donner le vertige.

C’était le cas dans les côtes.

Dévaler les pentes en roue libre, c’était plus délicat ; un repos certes bienvenu mais un peu ennuyeux. Je me contentais alors d’être le simple spectateur de ma roue avant qui tournait sur elle-même à grande vitesse. C’était un peu monotone, heureusement le vent dans les cheveux et les oreilles étaient bien agréables.

Quand j’étais en roue libre, j’en profitais pour réfléchir à la suite à donner à mon roman en vers. C’est que j’aime les défis, en l’occurrence faire du nouveau avec de l’ancien, en me soumettant à des contraintes métriques strictes qui m’obligeaient à compter mes mots et à ne compter que sur ce comptage pour dompter les idées qui m’assaillaient sans cesse.

Une fois que j’étais arrivé au pied d’une côte, le travail du vers pouvait recommencer, et pas une côte n’a la même configuration qu’une autre. Il en est de très raides, d’autres assez douces et le revêtement du sol joue aussi un rôle important dans la perception du flux de parole qui me passait par les jambes. Cet exercice autant physique que mental était très exigeant. Il réclamait du souffle, de la discipline, de l’allant et une ténacité à toutes épreuves.

Sur mon vélo, j’ai vraiment été à l’école du souffle. Ma mémoire était rapidement devenue prodigieuse. Je mémorisais les vers qui me venaient après chaque coup de pédale en gravissant des côtes de plus en plus longues et de plus en plus raides.

Jusqu’à ce jour fatal de printemps.

Arrivé au sommet de la côte, pile au moment de donner un puissant coup de pédale pour dévaler la pente, je suis allé m’écraser dans les griffes d’un engin agricole qui revenait des champs. L’engin m’a traîné sur plusieurs mètres avant que le paysan ne se rende compte de ce qui venait de se passer.

J’étais en lambeaux.

Mon poème aussi, presque achevé, était déchiré en mille morceaux dans mes chairs déchiquetées. Je n’étais plus qu’un morceau de viande sanguinolent à ramasser à la petite cuillère. J’ai mis trois ans à me remettre de mes blessures, bras et jambes déchirés de partout, torse perforé, cage thoracique enfoncée, côtes brisées et mon visage d’ange devenu une grimace violette et noire.

Le roman en vers s’est envolé, disloqué comme mon corps, il n’en restait plus rien. Dans ma tête restée intacte, j’étais Orphée déchiqueté par les Ménades.

 Je n’étais plus entouré que de rectangles de papier qu’on me tendait en me suggérant de raconter mon histoire, et strié de partout par des points de sutures qui formaient autant de lignes aléatoires qui partaient dans tous les sens sur le derme de mon corps meurtri.

Je ne retrouverais pas de sitôt la douce circularité cyclique de mes vers.

J’étais enfin libre à mes risques et périls. 

La nuit dernière, j’ai rêvé que je cassais ma lyre.

Elle s’était prise dans les dents d’une Furie au détour d’un chant. Avant que ma lyre ne finisse en morceaux, deux cordes ont eu le temps de claquer à la gueule de la Furie qui en a poussé un cri de douleur que j’ai trouvé très inspirant.

Je crois bien que je vais me mettre à la musique et mettre tout ça en musique.

Reste plus qu’à me trouver un instrument à ma hauteur, froid et hautain.

Je crois bien qu’une cornemuse fera l’affaire.

Ça gémit et ça chouine sans vraiment chanter, et puis dans les temps anciens ça servait à flanquer la trouille aux ennemis d’en face. Il faut maintenant que je trouve le juste équilibre. Mon cœur balance depuis trop longtemps entre alcoolisme et sobriété.

L’autre soir, en plein délyre, Dike s’est dressée devant moi et ma renversé. Je l’ai prise par les pieds et je l’ai mordu aux mollets. Puis le rêve s’est effiloché. Je me suis retrouvé assis à mon bureau. J’écrivais avec mon sang des propos qui s’effaçaient à mesure que je les écrivais.

C’est vrai que, sec comme un coup de trique, je me suis fait quelques ennemis. Heureusement, je passe encore inaperçu, mais pour combien de temps ?

Je vais les niquer, tous ces fils de putes et retrouver la planche à billets qui me sert de lit. Je vais me fabriquer un oreiller rembourré avec des noyaux de cerises. Ma nuque trop raide en a bien besoin.

L’aventure continue.

Une guerre est ouverte. C’est une blessure sans nom et sans visage. Une apocalypse silencieuse. Je vais la déchirer avec ma cornemuse.

 

Jean-Michel Guyot

14 mai 2020

 

 

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