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 Article publié le 20 septembre 2020.

oOo

-1-

Die Bäume

Denn wir sind wie Baumstämme im Schnee. Scheinbar liegen sie glatt auf, und mit kleinem Anstoß sollte man sie wegschieben können. Nein, das kann man nicht, denn sie sind fest mit dem Boden verbunden. Aber sieh, sogar das ist nur scheinbar.

Les arbres

Car nous sommes comme les troncs d’arbre dans la neige. On dirait qu’ils reposent bien à plat et que d’une petite poussée on devrait pouvoir les faire bouger de là. Et non, on n’y arrive pas, car ils sont solidement arrimés au sol. Mais voilà, même ça n’est qu’une apparence.

Franz Kafka, 1907, traduction in La Pléiade

Il y a soixante ans, par une nuit d’hiver, dans le kibboutz Hulda, un enfant de quinze ans a lu ce fragment de Kafka, et il s’est senti transformé : les arbres, les collines, les cris des chacals dans la nuit hivernale, tout avait cessé d’être simple. Il y a une réalité, et une réalité intérieure, et plus encore. Les faits peuvent devenir le pire ennemi de la vérité. Ce récit, Les Arbres, ne fut pas seulement mon premier contact avec Kafka ; le lire, puis lire tout le reste, contribua énormément à ma formation.

Amos Oz, 2013, in El Pais, traduction Patrick Cintas

*

D’emblée, il faut le dire, aucune traduction ne peut rendre la mélodie qui anime la première phrase allemande de ce texte.

Cette mélodie s’imprime immédiatement dans la mémoire de son lecteur, elle est heureuse, allègre même dans ses sonorités et si percutante, si marquante dans sa forme même qu’elle provoque une douce euphorie, une simple phrase qui débute par le coordonnant denn/car, mais tronquée, elliptique, amputée de ses prémisses qui restent sous-entendues et vers lesquelles le texte semble tendre à rebours pour mieux les prendre à rebrousse-poil.

Euphorie due tant à l’euphonie de la phrase qu’à sa construction grammaticale, son déroulement si harmonieux. Une phrase comme en apesanteur, délestée qu’elle est des prémisses habituellement posées devant l’esprit au préalable et censées amener à la conclusion logique délivrée par ce petit « denn  » conclusif.

Nous tenons là un exemple magistral d’incipit dont la sonorité et la construction syntaxique concourent à l’expression d’une pensée qui reste comme en suspens. Il semble à tout le moins que ce texte fut écrit d’une seule traite, que pensée, image, forme et sonorité aient cristallisé dans l’esprit de Kafka pour donner cette gemme.

Kafka observe un phénomène, rentre chez lui, écrit le texte, mais le texte seul demeure, constitue la clé de voûte d’une construction intellectuelle qui a pu s’élaborer sur le chemin du retour comme elle a tout aussi bien pu naître après coup, Kafka repensant à ce qu’il a ressenti et pensé en voyant ces arbres dans la neige.

Ces arbres, nombre de gens ont pu les voir et les observer, mais seul Kafka y a vu une allégorie de la condition humaine. Sa perception s’est immédiatement enrichie d’une perspective de pensée qu’il s’est employé à rendre dans un texte d’une densité sans pareil.

Nous tenons là le récit le plus court jamais écrit de toute la littérature de langue allemande. Il est énigmatique sans pour autant poser une devinette à un courageux passant qui risquerait sa vie en cas de fausse réponse.

Ce n’est pas une devinette œdipienne. La devinette posée à Œdipe par le sphynx contient tous les éléments de la réponse juste, l’énigme kafkaïenne, quant à elle, énonce la perception d’un phénomène en même temps que son interprétation usuelle, c’est un premier paradoxe : le fait est inhabituel, la cause de cet état de fait, en revanche, est entendue. Les réponses contenues dans le propos sont contredites par ces mêmes propos : le texte propose ainsi un ailleurs épistémologique.

Un semblant de raisonnement inaugure le texte, raisonnement tronqué, comme si l’esprit s’empressait de courir vers la conclusion rassurante, la conclusion susceptible de l’apaiser du moins, mais le vers est dans le fruit, ce « wie  », ce « comme » qui instille d’emblée dans l’esprit du lecteur l’impression qu’il ne s’agit dans le fond que d’une comparaison qui vaut ce qu’elle vaut, ni plus ni moins.

Les sonorités mises en jeu dans l’incipit sauvent en quelque sorte la pensée déceptive qui s’est imposée à la vue de ce fait tout simple : des arbres qui sont comme posés sur la neige. Pensée hâtive, pressée de conclure, faussement arrogante dans sa brutalité conclusive, infléchie en son milieu par ce « comme » qui en relativise la portée : j’y vois là une courbe montante qui redescend, formant ainsi une sinusoïdale, comparable au Lebenslauf hölderlinien.

Denn wir sind wie Baumstämme im Schnee.

La douceur de cette phrase tient à la concaténation des nasales m et n qui nous donnent la sensation d’être de ces arbres dans la neige : une phrase douce comme la neige, presque russe dans sa mélodie, comme peut l’être un mot aussi beau que le mot russe моро́женое / Marojene et qui signifie la glace à manger, le Speiseeis allemand.

Deux mots ressortent et consonnent : wir et wie, nous et comme, donnant à penser que nous sommes tout entiers ces êtres qui recourent à la comparaison et que, de comparaison en comparaison, nous faisons une raison, et qu’enfin, de ce mouvement de pensée, nous nous faisons une raison, nous résignant ainsi à ce pis-aller que le texte va s’employer à contrecarrer.

Cela fait beaucoup pour une simple phrase, et là se trouve le génie de Kafka.

Kafka observe et remarque que des troncs d’arbre qui reposent bien à plat dans la neige paraissent amovibles, aisés à déplacer et il compare l’humanité (nous = l’humanité ?) à ces troncs d’arbre qui reposent dans la neige. Des arbres sans racines, privés de souche, simplement posés à la surface de la neige, il semblerait, et nous qui nous empressons de modifier notre monde, nous la négativité à l’œuvre. 

J’imagine cette neige immaculée, je vois avec ses yeux les troncs d’arbre que je me figure presque noirs, comme l’étaient les cheveux de Kafka contrastant fortement avec la pâleur de son visage.

Cette dernière remarque ne peut être inspirée par la teneur du texte, elle n’est évidemment possible qu’a posteriori : car personne, en 1907, ne connaissait son visage hormis ses proches. On voit que le texte, non seulement suggère puissamment une infinité de connexions avec le réel mais qu’il peut aussi être pour ainsi dire débordé par un contexte qui dépasse les strictes circonstances de sa rédaction.

Texte de circonstance en effet, né d’une perception aiguë d’une quasi illusion d’optique mais qui, sous la plume de Kafka, prend dès l’incipit un sens qui va bien au-delà de la pure et simple vision initiale : d’emblée, ce court texte - le plus court de tous ses textes - s’inscrit dans une perspective métaphorique : la comparaison est marquée dès l’incipit par ce « comme » (« wie ») inaugural, puis marquée encore à deux reprises par l’usage récurrent de l’adverbe « scheinbar »/ »apparemment » dans la deuxième et la dernière phrase du texte.

Nous verrons que cet usage de la métaphore et de la comparaison qui sous-tend tout le texte est contesté, battu en brèche par le texte-même, ce qui fait de ce texte paradoxal un des plus puissants qui soient, capable qu’il est de suggérer - donner matière à penser au sein de son économie et en dépit de son extrême brièveté - une image d’une grande beauté servie par un langage d’une grande sobriété, presque familier dans ses tournures de phrase, proche d’une bribe de dialogue, comme si Kafka méditant s’adressait directement à nous en nous prenant à témoin, disons même à partie, dans le mesure où nous sommes tous impliqués.

Impliqués dans quoi au juste ? le texte n’en dit rien. Et pour cause ! Ce rien n’est pas rien : l’absence de pensée, voilà qui n’est pas rien, voilà qui nous engage sur une pente dangereuse, et la métaphore, la comparaison de manière générale, voilà peut-être le plus grand danger, lorsqu’elle sert un dessein funeste, nous vient alors le soupçon que la racine du mal est profondément enfouie dans la psyché humaine qui s’empare du réel pour le modeler à sa guise.

Il est si aisé de comparer des humains à des cafards ou à des rats… Gregor Samsa en sait quelque chose, lorsqu’il se réveille un beau matin transformé en gros cafard allongé sur le dos sans son lit…

Le premier « scheinbar » nous place devant une illusion, une pure apparence au-delà de laquelle il nous faut regarder pour non seulement ne pas être dupe de l’illusion d’optique observée - des troncs d’arbre qui semblent posés sur la neige et, du coup, facilement déplaçables - mais aussi pour contredire l’incipit, car, enfin, si tout cela n’est qu’apparence, alors nous les hommes, qui sommes comparés à ces troncs d’arbre qui semblent reposer sur la neige, nous ne sommes pas, en fait, ce que nous semblons être : nous ne sommes pas facilement déplaçables, enracinés que nous sommes dans un sol, ce que Kafka exprime au milieu de son texte en employant une tournure fort singulière : Kafka écrit que nous sommes « mit dem Boden verbunden », c’est-à-dire liés-reliés au sol, alors qu’il aurait pu s’exprimer de manière plus réaliste en usant du terme « verwurzelt », c’est-à-dire enracinés.

Des troncs d’arbre… pas des arbres entiers, peut-être des arbres morts : est-ce à dire qu’il observe des arbres dont il ne subsiste que la souche et le tronc, branches et brindilles ayant été coupées ? Arbres plus qu’élagués dans cette hypothèse et même plus qu’étêtés : d’eux ne subsisterait que le tronc, le fût, les souches étant d’ailleurs inapparentes car recouvertes par la neige, d’où cette impression de presque-flottement, de quasi apesanteur, ce qui, dit le texte, donne l’impression qu’on peut les déplacer facilement, posés qu’ils semblent être sur la neige fraîchement tombée.

Pas de souches apparentes, recouvertes qu’elles sont par la neige, des souches dont on sait néanmoins qu’elles existent, savoir empirique et connaissance scientifique tout autant qui permettent tous d’eux de conclure à une illusion d’optique. Faut-il y voir là l’affirmation à peine déguisée d’un primat de la pensée et d’une primauté accordée à la pensée qui relèguerait la perception visuelle cantonnée aux apparences au second plan, nous invitant ainsi à regarder au-delà des apparences ? Il y a là une illusion que la dernière phrase du texte se chargera de révéler, ce qui fait de ce court texte un quasi manifeste qui s’inscrit en faux contre une conception platonicienne de l’Etre telle qu’elle se déploie dans le mythe de la caverne.

Si tout ce qui brille n’est pas or, il n’en reste pas moins que d’autres matières brillent, et là de deux choses l’une : ou bien c’est du toc destiné à faire illusion et à nous tromper - il y a tromperie sur la marchandise ! - ou bien telle matière brille simplement en vertu de sa composition chimique, pur phénomène qui ne trompe ni n’illusionne personne mais que l’esprit humain associe à une tromperie, toutes les apparences étant dites trompeuses depuis au moins le treizième siècle en Europe, lorsque la question du faux-semblant et de l’imposture s’est posée de manière cruciale dans le cadre d’une civilisation chrétienne qui accordait de plus en plus d’importance au fastes et aux pompes de la religion catholique oublieuse du message évangélique redécouvert par Saint François et les franciscains à sa suite.

La comparaison initiale du texte est, dès la deuxième phrase, contestée, Kafka n’étant pas dupe, d’une part, de l’illusion d’optique qui s’offre à son regard, d’autre part, de la validité de sa comparaison.

A ce qu’il semble, tout du moins.

Car le texte opère un renversement de perspective à l’aide d’une phrase courte très percutante :

Aber sieh, sogar das ist nur scheinbar, que je traduis ainsi pour ma modeste part : Mais regarde, même cela n’est qu’apparent.

Kafka nous invite à observer en même temps que lui : le texte tout entier s’adresse à nous, nous invite à être complice de son mouvement de dévoilement.

Premier temps : nous adhérons à sa proposition initiale d’une grande sobriété et aussi, en langue allemande du moins, d’une grande beauté sonore et formelle, un exemple de simplicité dans la grandeur qui évoque le classicisme allemand selon la formule de Schleiermacher  : Stille Grösse, edle Einfalt.

Cet incipit célèbre commence par un mot très fort, un « denn » (« car ») qui donne à penser que le texte est la résultante de tout un cheminement de pensée, les chaînes logiques aboutissant à cette quasi conclusion étant passées sous silence.

Comparable en cela au « et » rimbaldien, au fréquent « drum » des hymnes tardifs de Hölderlin.

Ce « denn » confère une grande puissance - quoi de plus puissant qu’un raisonnement imparable tout empreint d’une impeccable et implacable logique ? ! - à cette proposition initiale percutante mais tendre, d’une grande douceur, comme inscrivant l’humanité (?) dans une condition empreinte d’une grande modestie. Quoi de plus modeste, en apparence, que ces troncs d’arbres en hiver, non pas pris dans la neige, mais semblant reposer sur elle ?

Ce verbe « reposer », « aufliegen  » en allemand, n’est pas choisi au hasard : liegen sans sa particule séparable « auf  » évoque une personne qui gît, un objet qui traîne par terre, quelque chose d’inerte ou de mort, dont on a pris soin - la dépouille du défunt - ou tombé là par hasard et qui traîne au sol, or Kafka n’emploie pas le verbe liegen mais son dérivé aufliegen qui suggère que la chose, en l’occurrence des troncs d’arbre, ont été préalablement posés avec délicatesse et qu’ainsi, désormais, ils reposent comme un vase fleuri repose sur un dressoir, un buste sur son piédestal, un bibelot sur un meuble…

Position, donc, délibérément choisie, dans un espace ordonné et ordonnancé, entretenu, protégé (c’est le sens du mot Garten, jardin en français : espace enclos et ainsi protégé des prédateurs et des voleurs.)

Deuxième temps : dès la deuxième phrase, le doute s’insinue, inauguré par l’adverbe « scheinbar »/ « apparemment », mais Kafka maintient l’impression initiale de légèreté : on dirait bien que les troncs d’arbre peuvent être aisément déplacés : Kafka utilise ici un terme qu’il est mal aisé de traduire en français, le mot Anstoss, un dérivé de Stoss, le choc, préfixé par « An » qui évoque un contact physique, Anstoss prenant alors fréquemment le sens figuré d’impulsion, désignant aussi le coup d’envoi d’un match de foot : il s’agit dans le texte de Kafka d’une impulsion donnée à un objet grâce à un léger choc pas assez violent pour être destructeur mais assez puissant tout de même pour imprimer un mouvement à une masse immobile. Choc et impulsion qui initient un mouvement de déplacement, c’est tout cela Anstoss.

Dans la troisième phase-phrase du texte, le doute n’est plus permis : l’auteur affirme avec force l’impossibilité de déplacer ces troncs d’arbre qui semblent reposer sur la neige, arguant qu’ils sont « solidement arrimés au sol », comme le dit la traduction de la Pléiade. Kafka emploie pour la deuxième fois le coordonnant « denn » pour exprimer une causalité informée comme on l’a vu plus haut par un savoir empirique et la connaissance scientifique : pas d’arbre sans souche ni racines. La phrase commence par un « Nein » vigoureusement affirmé : Non, c’est impossible, non, cela ne se peut, non, ça, on ne peut pas. Cette affirmation semble corroborer la vulgate implicite du texte - son socle idéologique - dont il sape les fondements en feignant d’abord d’y croire pour finalement affirmer : Mais voilà, même ça n’est qu’une apparence.

Le texte, ainsi, passe de devoir au conditionnel à ne pas pouvoir à l’indicatif : on devrait pouvoir déplacer les troncs mais on ne le peut en fait, car…

Non qu’ils soient trop lourds ni trop massifs pour un seul homme ou plusieurs hommes mais parce qu’ils sont « solidement arrimés au sol ».

Cette traduction n’est pas littérale : on a vu plus haut que Kafka dit de manière énigmatique que les troncs d’arbre sont « liés-reliés au sol », évitant le qualificatif réaliste « enracinés ».

Arrimé, terme de marine marchande, s’origine dans le moyen anglais rimen, débarrasser, faire de la place pour que quelques chose - une marchandise en l’occurrence - soit bien en place et solidement fixée (arrimée).

A première vue, cette métaphore est mal venue car avec elle on quitte la terre ferme pour la mer et la navigation marchande. En fait, cette traduction est d’une grande pertinence en ce qu’elle suggère que les troncs d’arbre ont été placés, plantés-déposés à un endroit précis pour n’en plus bouger, et ce dans un espace ouvert, le moyen anglais rimen étant apparenté au gothique qui signifiait ouvrir, terme germanique lui-même apparenté au latin rus-ruris, la campagne, espace ouvert, fertile et arable.

Nous quittons la mer pour retrouver la terre ferme, et certes ce mouvement ne peut se faire que si nous sommes informés en profondeur par l’étymologie. Il n’en reste pas moins que ce terme arrimé rend bien compte de la pensée de Kafka : un emplacement a été choisi après que place nette a été faite et que ce faisant - nous retrouvons alors le texte original en langue allemande - les troncs d’arbre ne peuvent pas être déplacés.

Nous avons là un exemple de traduction qui, tout en semblant s’éloigner du texte original : liés-reliés au sol, une perte donc, importe dans le texte un regain de sens qui abonde dans le sens de la pensée de l’auteur.

Kafka donne à penser qu’il adhère à cette manière de voir communément admise, et il opère dans la dernière phrase un revirement qui prend à témoin le lecteur invité à y regarder de plus près : Aber sieh, sogar das ist nur scheinbar.

Kafka nous alerte par son titre : il s’agit bien, en effet, d’arbres : Die Bäume / Les arbres, et non de simples troncs d’arbres comme pourraient le laisser entendre le terme Baumstämme employé dans l’incipit.

Baumstämmeest un terme consciemment choisi par Kafka pour sa charge symbolique autant que pour suggérer des êtres modestes, réduits à n’être que des fûts, négligeant d’évoquer feuillage et frondaisons qui - nous sommes en hiver - n’entrent pas en ligne de compte. Stamm, c’est bien sûr la tribu, le clan dans la tradition germanique : les Stämme désignent les divers groupes humains alamans, souabes, saxons, bavarois, etc… tous enracinés dans un territoire donné, c’est-à-dire conquis, investis et mis en culture.

Stammbaumdésigne l’arbre généalogique en allemand. Un arbre a des racines, on s’attendrait à y voir figurer les noms des grands-parents mais curieusement ceux-ci figurent tout en haut, les parents au centre et les enfants sont placés sur les branches les plus basses. Le tronc symbolise la solidité de la lignée encore en vie associée aux branches verdoyantes, les racines n’étant pour ainsi dire que sous-entendues, le culte des ancêtres n’ayant plus cours de nos jours.

La métaphore de l’enracinement - le sang et le sol - n’est pas propre à la culture allemande, elle s’enracine aussi dans une certaine culture française nationaliste (voir Barrès, Maurras et consorts).

C’est ce culte et cette culture de l’enracinement qui, en apparence avalisée par le texte, se trouvent en fait subvertie par ce dernier puis vigoureusement mis en doute.

Le « denn  » / « car » initial de l’incipit donne à penser tout un passé culturel d’enracinement qui a force d’évidence sans jamais l’évoquer ni même le suggérer : il constitue le non-dit qui porte tout le texte, en définit toute la trajectoire qui feint d’en suivre la logique pour finalement dans la toute dernière phrase le contester radicalement.

Kafka évoque dans ce texte la condition juive, lui le Juif de langue allemande citoyen de Prague longtemps « rattaché » à l’empire austro-hongrois.

Ce « nous (« wir  ») qui apparaît dans l’incipit désigne les Juifs et par-delà les Juifs la condition humaine, la menschliche Grundbefindlichkeit. A ceux qui dénient aux Juifs le droit d’exister, à ceux qui nient leur humanité, Kafka répond que, sans le savoir, nous sommes tous Juifs, même si nous ne sommes pas les fils et les filles d’Israël. En quoi la condition faite aux Juifs durant des siècles constitue pour ainsi dire la mise en abyme de la condition humaine toute entière ? telle est la question que pose ce court texte.

L’arrachement à la terre natale, l’abandon du culte des idoles opéré par Abraham, l’appel de l’Etre auquel il faut répondre par l’incessant mouvement vers autrui et le refus du servage. Devant une telle perspective, nous sommes comme au désert. Tout reste à penser, à vivre et à inventer. Mais fidèle au plan initial du texte, j’ajouterais que nous ne sommes pas désertiques, en ce sens que nous ne sommes que les habitants de passage d’un désert et non le désert lui-même. Ce dernier ne nous hante pas, nous ne faisons qu’y errer en y séjournant.

Non, nous ne sommes pas des arbres assignés à résidence, enracinés depuis des millénaires ni non plus de purs nomades attachés quant à eux à un territoire, si vaste soit-il et qu’ils sillonnent en suivant des voies ancestrales, à moins qu’ils ne se déplacent en quête de nouvelles terres ou de richesses à piller et de peuples à soumettre dans le but de leur soutirer un tribut en échange de leur survie.

La servitude en Egypte, la sortie d’Egypte, l’exil à Babylone, la destruction du Temple, la diaspora. Kafka et ses congénères en sont là.

En 1907, le sionisme est balbutiant, Israël n’existe pas encore. Les citoyens d’Israël seraient bien inspirés de revenir à ce texte fondateur à l’heure où la colonisation des territoires occupés va bon train.

Ce texte si bref appelle à mon sens un commentaire circulaire ; c’est qu’il donne le vertige. Tant de choses à penser sur la base de si peu de mots : quatre phrases en tout et pour tout !

Le texte s’ouvre sur une conclusion dont nous n’avons pas les prémisses et s’achève sur une phrase provocante parce qu’énigmatique. Un long chemin reste à parcourir, sans doute une vie entière vouée à l’écriture pour ressentir dans sa chair la puissance et le danger inhérent au Als ob, au comme si.

Ecrire comme si, malgré tout, afin d’explorer les failles et les recoins de l’impensé au sein d’une pléthore : celle qui s’est peu à peu constituée au fil des siècles, s’est figée en certitudes indéfectibles parfois meurtrières.

 

-2-

Notes de lecture

Ce qui suit n’est qu’une tentative d’élucidation, un essai au sens le plus strict du terme, et ne constitue en rien, par conséquent, une vérité définitive, close sur elle-même, pour ainsi dire autosuffisante.

La rencontre de la philosophie grecque, présocratiques compris et de la pensée juive qui inclut la Thora et ses lectures talmudiques, constitue à mon sens l’événement majeur, de fait silencieux et subreptice, de notre temps.

La tâche est immense, inchoative et dispersée. Une vie d’homme n’y suffit pas. Qu’un dialogue s’instaure, se développe, est essentiel. Tout ne fait que commencer.

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Die Bäume

Denn wir sind wie Baumstämme im Schnee. Scheinbar liegen sie glatt auf, und mit kleinem Anstoß sollte man sie wegschieben können. Nein, das kann man nicht, denn sie sind fest mit dem Boden verbunden. Aber sieh, sogar das ist nur scheinbar.

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Car, si nous sommes comme des troncs d’arbre dans la neige, alors…

Je me promène un matin d’hiver dans un parc arboré à Prague. Autour de moi, je vois des arbres dans la neige. Je ne vois pas leurs souches enfouies sous l’épaisse couche immaculée. Ils me donnent l’impression de reposer sur cette neige tombée durant la nuit, du coup, c’est comme si je pouvais les pousser doucement et ainsi les déplacer en les faisant glisser sur cette surface neigeuse.

Kafka nous épargne ces platitudes. Il ne rédige pas non plus un procès-verbal circonstancié.

Voilà donc un fait fort étrange, doublement étrange : mon impression n’est pas fausse, elle correspond bien à cet état de fait que je constate de mes yeux, mais je me trompe si j’en conclus que les arbres sont amovibles. Mon jugement conclusif est erroné.

Le texte de Kafka ne débute pas en énonçant d’emblée cette erreur de jugement, mais par la conclusion d’un raisonnement dont il nous épargne les prémisses : Car nous sommes comme des troncs d’arbre dans la neige. Ce n’est que dans la phrase suivante qu’il énonce l’idée que nous pouvons par conséquent les déplacer en exerçant une légère poussée (Anstoss). 

C’est Aristote qui, le premier, nous alerte : la raison vient parfois fausser une impression vraie : oui, je vois bien ces arbres comme reposant sur la neige, les choses sont bien ainsi que je les perçois, en conclure que je peux les faire bouger, en revanche, est une erreur, parce que…

Ce que je vois là, des arbres qui semblent reposer dans la neige, m’incite à penser que quelque chose d’impossible est rendu possible : déplacer, en les faisant glisser, des arbres puissamment enracinés dans le sol, gelé qui plus est.

Un impossible rendu possible : une pensée induite par une perception ou bien une perception faussée par une conclusion hâtive ? Dans les deux cas une pure possibilité qui ne sera pas suivie d’effet. Apparemment, la pensée rectifie une perception : non, non, contrairement à ce que je vois, je ne peux pas déplacer les arbres parce qu’ils sont enracinés. La pensée, aussitôt, rectifie, informée qu’elle est du fait que les arbres sont enracinés.

Négativité de la pensée, positivité de la perception ?

Cette pensée vient ruiner la première proposition qui a pris la forme d’une comparaison qui déclare que nous (les hommes, l’humanité toute entière ?) sommes comme des troncs d’arbres dans la neige.

Nous ne sommes pas des arbres, nous sommes comme eux, donc comme eux, nous pouvons être déplacés, or cela est faux : nous ne pouvons pas faire glisser les arbres sur la neige, par conséquent nous ne pouvons pas déplacer les hommes.

Mais si ! Nous pouvons déplacer les hommes, contrairement aux arbres ! Le texte s’achève ainsi sur cette phrase brève et sèche qui s’adresse au lecteur : Aber sieh, sogar das ist nur scheinbar. / Mais voilà, même ça n’est qu’une apparence.

Mais, qu’est-ce qui est illusoire ? que désigne au juste ce pronom neutre « das/ça » ? le fait que, même enracinés tels des arbres, nous pouvons nous déplacer ou être déplacés ? ou bien est-ce l’enracinement - la cause apparente de l’impossibilité dans laquelle nous sommes d’être déplacés - qui est une illusion ?

Le premier terme de l’alternative est suggéré par le mot composé Baumstämme/troncs d’arbres, sachant que les Stämme/les troncs, désignent aussi les tribus, les clans germaniques nomades puis fixés sur divers territoires.

Le deuxième terme de l’alternative nous est inspiré par l’histoire, informés que nous sommes du fait que tout peuple fixé-enraciné sur un territoire donné (en fait conquis, investi puis mis en culture…) ne l’est pas de toute éternité.

Les deux termes de cette alternative - une fourche logique en quelque sorte, comme deux branches partant d’un seul et même tronc - ont même origine : les Stämme sont d’abord historiquement nomades, puis se fixent et enfin « prennent racines ».

Nous passons ainsi d’un fait historiquement attesté à une vision des choses d’ordre mythique : le nomadisme est un fait, l’enracinement une idéologie, une conception du monde, une façon de voir et de dire les choses.

L’enracinement est un leurre, une image basée sur une comparaison : nous « sommes » comme l’arbre qui croît et s’enracine dans un sol.

C’est l’idée - l’image - de l’enracinement qui est enracinée en nous !

Et voilà qu’un beau matin, des arbres dans un parc enneigé viennent contredire cette idée, elle-même contredite par notre connaissance du fait que les arbres sont bel et bien fixes, immobiles parce qu’enracinés, pensée qui se voit à son tour contredite par la dernière phrase qui donne à réfléchir : Aber sieh, sogar das ist nur scheinbar. / Mais voilà, même ça n’est qu’une apparence.

Le texte est placé sous le signe du diptyque Sein und Schein / l’être et le paraître, le « pont » qui permet de passer du paraître à l’être étant ce comme, le mot clé de toute comparaison.

Le paraître relève de la perception. Si le vrai n’a pas son siège dans le seul jugement (Françoise Dastur, …), si la sensation des sensibles propres est toujours vraie, alors force est de constater que toute comparaison représente un saut vers la raison par-dessus la perception, mais comparaison n’est pas raison. Comparaison censée corroborer la perception ? Une idée s’invite et s’enkyste dans une perception vraie, elle la parasite. Est remis en cause alors le principe-même de toute métaphore : le déplacement opéré par elle

Le texte de Kafka donne à penser que la perception relayée par la comparaison (l’imagination métaphorique ?) est « maîtresse de fausseté ».

Que la raison peut être leurrée par la comparaison.

Que la raison elle-même, peut être source d’erreur, si elle est ce mélange impur de faits dûment constatés et de comparaison.

Les faits sont trompeurs, si par faits l’on entend ce que l’on perçoit d’un état de fait, dès lors qu’il se trouve être déplacé par une comparaison (une métaphore).

La comparaison est trompeuse en ce qu’elle représente un saut : on dirait que les hommes sont comme les arbres, car… Les arbres sont perçus, avant toute idée préconçue, mais l’idée - les hommes sont comme des arbres - prend le dessus.

La raison peut se tromper, selon Aristote : le jugement qui fait intervenir la raison peut être faux car il fait intervenir, contrairement au sensible, un tiers qui, s’il est ignorant, ne saisit pas la chose en ce qu’elle est. (Françoise Dastur)

Ce tiers ignorant qui ne saisit pas la chose telle qu’elle est, ce sont tous les hommes. Le texte de Kafka, fidèle ici à la pensée aristotélicienne, récuse implicitement cette généralisation, car il fait appel à la raison du lecteur qu’il prend à partie.

Nous ne sommes pas témoin d’une scène qui reste implicite, mais témoin d’une chaîne de raisonnements successivement contredits. Par ce texte, nous sommes séduits par la puissance de l’image inaugurale mais amenés aussi à la contester. Il semblerait que ce si court texte fasse vibrer et trembler le statut de la métaphore sur laquelle se fonde toute littérature.

Car nous sommes comme des troncs d’arbre dans la neige.

Puissance de la raison : car !

Audace de la comparaison : comme !

La comparaison comme renforcée par la raison, voilà l’illusion !

Raison corroborée par la comparaison et comparaison renforcée par la raison…

Transformation d’un fait en image, induite par une comparaison : dualité ou dichotomie qui est le fait des hommes, mais non de tous, raison n’étant pas comparaison pour qui accepte de penser, c’est-à-dire de contredire tant la perception des faits que l’usage idéologique de la métaphore.

Amos Oz l’exprime ainsi : Il y a une réalité, et une réalité intérieure, et plus encore. Les faits peuvent devenir le pire ennemi de la vérité.

Qu’en est-il de cette vérité ? Est-ce l’alèthia grecque ?

Cette vérité pointée par Amos Oz semble vouloir inclure phénomènes, idées et images, sans en rien exclure. Elle implique une phénoménologie de tous les instants.

Tout l’art d’écrire - Schreibkunst und Lust am Fabulieren - consisterait alors à produire des images justes.

Dans cette perspective, perception et métaphore doivent, pour ce faire, coïncider. Le poète lance ainsi ses métaphores comme autant d’existants qui font monde dans l’espace-temps de sa fiction. Une cohérence de tous les instants et de tous les affects s’opère : le poème s’impose alors comme une évidence. Un renversement s’est opéré : ce ne sont pas des faits perçus et les impressions qui s’en dégagent qui priment, mais les images qui suscitent sensations et impression, sans toutefois pouvoir s’inscrire dans les faits comme peut le faire, hélas, une idée régulatrice habillée en images et soutenue par une raison aiguillonnée et aiguillée par la passion.

Le primat de l’image-monde permet d’éviter l’écueil des faits assénés comme des évidences indiscutables. Les trois temps de la triade faits perçus, impressions qui en découlent, images qu’elles suscitent sont heureusement inversés : images d’abord qui suscitent des sensations et des impressions dans la fiction, ce poïen tout entier voué aux sortilèges de la métaphore.

Certains lecteurs rationalistes détestent la poésie surréaliste en particulier et la poésie en général.

Je me souviens de la réaction de rejet et de dégoût d’une jeune femme à la lecture de la première page de La nuit remue d’Henri Michaux. Elle n’avait pas lu René Char qui nous dit dans A une sérénité crispée :

Toute association de mots encourage son démenti, court le soupçon d’imposture. La tâche de la poésie, à travers son œil et sur la langue de son palais, est de faire disparaître cette aliénation en la prouvant dérisoire.

A ma connaissance, la meilleure illustration actuelle et lisible de semaine en semaine de cette manière de faire et de vivre - un véritable ethos qui engage tout l’être - c’est la poésie infatigable de Gilbert Bourson.

La narrativité propre à ces textes s’inscrit dans une puissance propre à une imagerie à jet continu : les poèmes de Gilbert Bourson font monde, organise le réel via un réseau de métaphores qui poussent le poème en avant.

L’été bruyamment nous tire par la peau

Et milite à grands sons de trompe pour la vie

Cruellement ourdie autour de ton absence

Et son amas d’images où frappe le soleil

Sans ombre, si ce n’est, dessous ce rocher rouge

Cette ombre qui nous suit, celle qui nous rejoint.

Gilbert Bourson (le rocher rouge 26/05/05)

 

Quoi de plus réel et de plus prégnant pour nous, humains, que le langage commun à tous et toutes, siège de tant de pensées et d’images héritées qu’un poète et un autre et un autre encore entraînent vers de nouvelles découvertes avec pour seule boussole la justesse de ses images ?

De ce qui, là, sous mes yeux, sous tes yeux, dans la pâleur ou l’exaltation d’un souvenir aussi bien, entre nous qui marchons dans les rues animées d’une grande ville ou seuls sur un chemin de campagne, de ce pur paraître qui vient au langage laisser venir à nous sa puissance de dévoilement - Unverborgenheit-.

Mais le pur donné d’un réel aussi généreux n’est qu’une étape sur un chemin de mots que jalonne un Dire.

Une fois le poème achevé, il renaît de ses cendres encore chaudes ; sa circularité n’en fait pas une sphère qui roule sur elle-même fermée sur elle-même, petite bille de son et de sens et de sang qui dévalerait les pentes raides ou douces d’une réalité métamorphosée.

Le poème est Ouverture sur ce qui, ni plus grand ni plus petit que lui, mais là dévoilé-occulté -alèthia - le rabat doucement vers ce qu’elle aime « comme dévoilement de l’occultation elle-même ».

 

Jean-Michel Guyot

12 septembre 2020

 

 

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