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 Article publié le 4 octobre 2020.

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Bibliothèques, librairies et catalogues d’éditeur m’ont toujours angoissé, aussi longtemps que je me souvienne.

L’offre excède tellement la demande que je ne sais pas où donner de la tête, et tout ce temps condensé dans des ouvrages qui se compte par dizaine de milliers au minimum me laissent entendre que mon temps est compté. Il faudrait des millénaires pour tout découvrir, tout lire. Alors, parfois seulement, je fouine et je pioche, un titre retient mon attention, puis les premières lignes de l’ouvrage qui me renseignent sur le style de l’auteur. La première page ne révèle pas la substantifique moëlle de l’ouvrage, certes, mais elle permet de prendre le pouls d’une écriture : un rythme, avant tout, se dessine, quelque que soit le niveau de langue et le lexique utilisés, ainsi qu’une couleur sonore bien avant qu’un sens ne se dégage des paroles écrites. Je ne me fie jamais aux prix littéraires et je ne lis jamais la critique.

Dans ces conditions, je reviens toujours à la même question : à quoi bon en rajouter en publiant à mon tour ? Certes, publier n’est pas une mince affaire, c’est se lancer dans un parcours du combattant. Il faut convaincre et séduire quelques éditeurs bien ciblés. En parcourant les présentations auxquelles se livrent les éditeurs, je dois avouer qu’aucune ne me séduit. J’y vois beaucoup de parti pris et je ne me sens d’aucun parti. En gros, une vision du monde - quel mot pompeux ! - s’affiche, ainsi qu’une certaine esthétique exigée des auteurs.

On compare parfois un catalogue d’éditeur à une écurie de course : elle a ses cracks, ses grands gagnants qui rapportent beaucoup d’argent à la maison d’édition, son fond de commerce constitué de grands classiques et des meilleures ventes réalisées au cours du temps et quelques auteurs prestigieux qui vendent peu mais dont le prestige donne du lustre au catalogue, ceci pour les éditeurs généralistes.

Quelle est la recette du succès ?

Un sujet accrocheur en accord avec les préoccupations du moment, un traitement littéraire a minima pour ne pas faire fuir les lecteurs, l’éditeur s’arrangeant pour faire tourner son catalogue, car les modes passent vite. Ceci étant dit, mieux vaut publier des guides de voyage si l’on veut que ça rapporte. La littérature, affaire de passion certes, c’est quand même d’abord là pour faire joli.

Quelle importance un livre peut-il bien avoir ? Celle que les lecteurs lui accordent en fonction de leurs intérêts. La Bible qui grouille de faits divers légendaires agrémentés à la sauce divine promet sagesse et salut, fournit préceptes et commandements pour bien conduire sa vie. En somme, un vade-mecum censé éclairer ma conduite.

Le problème, c’est les autres. Comment faire société ? telle est la question.

Porté que je suis par plusieurs millénaires d’histoire, je suis le complice involontaire de plusieurs traditions fracturées qui errent dans les sociétés contemporaines et je vis aussi sous le joug de lois temporelles qui varient fortement dans le temps. Comme en pédagogie, ce qui est tenu pour souhaitable à une époque se voit rejeté à une autre époque : la pédagogie et les lois, c’est palinodie et compagnie. La nécessité de m’insérer dans le tissu social pour ne pas crever implique, entre autres choses, que je me plie aux us et coutumes, aux mœurs et aux lois qui les régissent. Je n’ai pas la force ni l’ambition de me créer un monde doté de ses propres lois, alors je flotte, « mécontent de tous et mécontent de moi » (Baudelaire) et me console en me disant que cette « farce à mener par tous » (Rimbaud), si elle ne finira pas avec moi, finira tout de même par ne plus exister pour moi lorsque je disparaîtrai.

L’art suspend pour quelques heures ce faisceau de contradictions bien ordonnées ; j’y bâtis mon petit monde, « my own little wolrd ».

There are many here among us
Who feel that life is but a joke
But you and I, we’ve been through that
And this is not our fate
So let us stop talkin’ falsely now
The hour’s getting late

Ces paroles de Bob Dylan magnifiées par l’interprétation hendrixienne résument bien mon état d’esprit. Les vieux schnocks n’ont guère apprécié qu’on attribue le prix Nobel de littérature à Dylan qui, quant à lui, n’a pas apprécié du tout cet honneur.

Ce fait divers résume à lui tout seul ce qu’il en est de la chose littéraire de nos jours. Les littérateurs défendent leur pré carré et ne sont pas près de comprendre qu’un autre mode d’expression sachant allier paroles et musique - la chanson dans tous ses états ! - puisse surpasser en force expressive leurs écrits qui rencontrent peu d’échos.

Parler en vérité, tel est l’enjeu.

Il n’est pas compatible avec le commerce culturel. On a là une tension permanente entre des impératifs économiques - il faut bien vivre et prospérer autant que possible ! - et un souci de vérité humaine. Un art sans compromis et sans compromission est impossible.

Primum vivere deinde creare !

La chose se complique si l’on songe que ce souci de vérité ne peut se manifester que dans un monde de fausseté. L’art a besoin de cette énergie qu’est la négativité du travail humain qui organise toutes les sociétés humaines. La noosphère est traversée par des orages et des séismes, ou, en termes marxiens, la superstructure s’agite et subit toutes les contradictions engendrées par les rapports de production existants.

Détaché qu’il est des pratiques cultuelles shamaniques, l’art est tout à la fois quête de sens, distraction, activité économique et source de prestige pour les artistes, les nations et les états.

Ce sont toujours les autres, le public en dernier lieu, les filtres culturels d’abord - éditeurs, compagnies de disques, galeries d’art, concours d’architecture - qui font le succès d’une œuvre. 

En somme, à quoi bon cette quête de vérité dans un monde ressenti comme faux et malsonnant ? Les solutions politiques sont nécessaires parce qu’il y a toujours urgence à vivre ensemble en évitant la guerre de tous contre tous.

Personne, jamais, n’aura le dernier mot.

 

 

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