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Le prophète
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 Article publié le 11 octobre 2020.

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En sortant le linge de la machine à laver, Tania avait ajouté...Non, elle n’avait rien ajouté, puisque c’était lui qui parlait, qui pleurait, qui pleurait en parlant, ou quelque chose dans ce dégoût-là. Elle avait levé la tête, les yeux prédateurs, genre nuit préhistorique qui excite les monstres et leurs innombrables dents.

Ce même regard, à peu près demi-heure avant, justifiait ses pas matinaux pour aller gagner une misère à la conserverie. Ce regard, c’était son gri-gri à lui. Il l’accrochait au fond de sa tête chaque matin que le patron fabriquait, avant de rendormir Tania d’un bécot et de partir à l’assaut des bocaux.

Regard muté, retourné par une malédiction ou quelque chose dans la poudre à laver. Quelque chose s’était glissé entre eux, s’était maintenu là jusqu’à pourrir leur lien. Elle avait osé « il est plus intelligent, il en a une plus grosse et il baise mieux que toi ». Par bonheur, Romuald était athée. Il avait reçu la trinité en silence, sans s’effondrer. Non, vraiment, il n’avait pas bronché, juste reculé d’un pas, pour s’affaler sur quelque chose, une chaise sans doute. Non, il n’y avait pas de chaise dans la buanderie. Par terre, alors. Il l’avait vue fuser devant lui, en jean, avec son t-shirt No Pasaran et ses seins dessous qui disaient non et non.

 

Faut-il penser que l’avenir est écrit, ou faut-il écrire l’avenir qu’on pense ? Romuald penchait vers la première solution. Penchait même lourdement. Surtout certains soirs où la Lune le piégeait à sa fenêtre, lui fourguait un bon blues qui remontait jusqu’à sa gorge. Il étouffait, mais ça ne durait jamais longtemps, en fait. Race de survivant. Un vrai de vrai, même pas peur.

On se console avec ce qu’on peut. Lui, c’était les voyantes. Il enchaînait vidéo sur vidéo. On a le temps quand on n’abandonne plus huit heures chaque jour à quelqu’un pour une poignée de billets. Chômage. Une vraie profession pour tous ceux qu’il côtoyait. Un, deux maximum passaient chez lui de temps en temps, ou lui chez eux. Leur zone à tous, c’était plutôt le troquet. Le Banzaï. Père japonais pour le patron. Mais plutôt sympa. Pastis-cacahuètes, ça occupait le temps et la tête. Il restait quand même un bon tas d’heures à dégager. Feignasser au soleil, ça pouvait occuper le temps des touristes, lui n’avait même plus envie d’aller à la plage. Regarder le vide de la mer et du ciel, ça ramenait trop à cet espace merdique au fond de l’estomac, ou de la tête. Alors, vidéos, voyantes.

Les jours passaient. Le pôle le rappelait régulièrement à l’ordre. Il partait en quête d’un emploi qu’il ne souhaitait plus trouver et revenait bredouille avec une excuse, toujours la même, qu’il resservait au conseiller débordé qui le suivait. Le patron ne m’a pas retenu. Pas assez d’expérience, comprenez, je suis un manuel, moi, même si j’ai poussé quelques mois la porte de l’Université. Les patrons successifs notifiaient leur refus, comme le voulait la procédure. Quand ce n’était pas l’expérience, on lui reprochait un profil sans épaisseur, une motivation nébuleuse. Le conseiller râlait, menaçait. Romuald l’avait à peu près cerné. Sans doute un brave type qui n’étranglait pas ceux qui se noyaient, leur donnait plutôt quelques légers coups de botte sur la tête. Il sentait bien qu’un jour la radiation tomberait sur son inexistence. De toute façon, Tania l’avait radié, qu’est-ce qui pouvait arriver de pire, à part un tremblement de terre, ou un cancer bien placé. Les copains rigolaient. A la tienne, le mort-vivant.

 

Vidéos, voyantes. Plutôt douées, dans leur combine. Petit à petit, il captait tous les trucs. Notait parfois les prévisions, au rendez-vous du présent à condition d’être très vagues, ou avec des exemples fumeux, avec un rapport tordu à la prévision. Je vois un accident. Un accident, sale, plein de sang. Un accident de la route, je le vois dans le Grand Est ; des morts, combien je ne sais pas. Restez chez vous, mon guide vous exhorte...Mais qu’est-ce qui te plaît dans ces machins d’avenir, s’interrogeaient les copains. Tu mates les bonnes femmes, c’est ça, en mode vieux pervers, naaan. Non, ben non, les femmes passaient dans l’arrière-cour de sa mémoire. Même Tania prenait la fuite. Oubliées ses fesses proches du paradis, ses petits cris aigus dans le plaisir, sa bouche aux lèvres épaisses et pourtant, comment dire, élégantes. Une élégance de la chair, voilà ce qu’elle offrait sans le savoir, quand elle ouvrait pas la bouche pour flinguer.

Certaines n’étaient pas vilaines, et même jolies. Rares, quand même. La plupart semblaient sorties de la déprime, de la dèche, voire d’une grotte bien perchée, ou des trois. Chacune son style, sa voix, le petit plus, l’accroche de la com’. Petit à petit il capta des formules efficaces, des façons de révéler sans dire vraiment, ou de dire, mais rien de particulier. Plus rares, les hommes se coulaient aussi dans le moule, l’espéranto de la prévision, le jackpot du futur.

Parfois, quand il avait vraiment attaqué fort la bouteille, il coupait le son, regardait les mains des Cassandre de vidéos. Elles pouvaient être grasses ou minces, âgées ou jeunettes, leurs gestes assurés dansaient au-dessus des tapis. Des mains profilées pour capter les regards, annoncer l’histoire qu’elles avaient à raconter avec une fluidité qu’il enviait. La parole devenait presque superflue, la danse des mains donnaient l’envie et le fond de la même histoire, toujours. Écoutez-moi, suivez-moi. Les hommes, également habiles, l’intéressaient moins. Quelques soient leurs talents, ils évoluaient à ses yeux dans une logique qui côtoyait mal le mystère de la prédiction. Les voyants prédisaient, les voyantes livraient l’avenir. La différence n’était pas des plus facile à expliquer. Tout ça c’est pareil, même baratin. Mais non, vous compreniez rien. De fait, ils ne comprenaient pas grand-chose, les potes, sauf que Romuald montait vite dans les tours quand on le chatouillait sur ses vidéos. Il adoraient ça, ces abrutis.

Au bout de trois semaines, il s’acheta un jeu de tarot. Le classique tarot de Marseille. Il ne sentait pas les jeux faits maisons, ou ces oracles que certaines utilisaient. Il se plongea dans les explications que donnait le livret fournit avec le jeu. Tout ça était bien compliqué. Il pressentait quelques années d’aridité pour lire les signes entrecroisés qu’adressaient les cartes. Pas le temps, pas l’envie. Il avait bien entendu son désir de moins en moins secret, mais pas question de s’échiner à travailler la cartomancie comme un tâcheron de la conserverie. L’important, finalement, c’était ces flashs de l’au-delà qui transformaient des cartes en support, métamorphosaient de laborieuses explications en lumineuses prédictions. De toute façon, il n’était pas rémunéré. Quoique. Certaines et certains appelaient au don, quand l’accès à leurs oracles n’étaient pas payants. L’argent n’était pas le moteur, mais il fallait bien de l’huile pour avancer.

 

Quand il prit sa décision, il informa les copains qu’il en avait assez. Baratins et enfumeuses ça allait un peu, à quoi bon se crever les yeux pour des prédictions qui partaient dans tous les sens du faux. Les copains piquaient du nez sur l’apéro. Tu nous fais quoi, tu as attrapé une chaude par là qui te fait des vidéos explicites ? Ils étaient vraiment cons, des fois, et même souvent. Les copains. Arrêtez vos conneries, j’ai pas de ticket en vue. Juste ras-le-bol de passer mes soirées devant l’écran. Têtu, le Romuald. Qui qu’on pouvait vanner, maintenant ? L’angoissante question méritait un autre tournée que Romuald ne pouvait que financer. Tout ça se finit en pagaille, le patron du troquet brandissant des ardoises et dégageant tout le monde à même pas onze heures du soir.

 

Le problème était que de prédiction fumeuse ou crédible, il n’en avait pas la moindre sous le clavier. Pas là pour prédire, Romuald. Dire, ça lui suffisait. Un bla-bla bien tourné qui ferait le buzz. Fallait pas lui demander, en plus, d’être connecté avec les ondes, les petites lueurs ou les grands galactiques. Il apportait la forme, le fond, il faudrait bien qu’il vienne d’ailleurs, même s’il s’agissait d’un univers parallèle. 

Pas question de reprendre la voyance de l’un ou de l’une de ses favoris. Tout ce petit monde n’arrêtait pas de dénigrer les collègues, de casser en menus morceaux les autres, tous truqueuses et truqueurs, évidemment discrédités par une annonce sans résultats au bout de quelques semaines, - quelques mois quand le fautif ou la fautive avait une réputation et quelques milliers d’abonnés à sa page Facebook. Dans cette saine ambiance, il fallait s’affirmer, dans une certaine originalité.

Pour la cinquième fois de la soirée, Romuald tapa « voyance » dans la fenêtre de recherche. Le moteur afficha une liste de vidéos pondues quelques jours ou quelques années plus tôt, à peu près la même que la précédente. Elles défilaient dans le creux de son ennui. Pas sectaire, le moteur injectait un certain nombre de vidéos étrangères. Romuald glissa très bas, avant de remonter et revenir à la page d’accès du moteur, un truc américain qui avait tendance à lui refiler en premier des résultats de chez les cow-boys, comme si on ne parlait plus français, en France. Ces américains pensaient que leur pays c’était le monde tout entier. Pas faux. Pas vrai non plus. Ils parlaient fort et se mêlaient sans arrêt de la vie des autres. Des mégalos. D’un autre côté, le moteur rapportait le gibier attendu si on le réglait au poil. Corvée de tous les matins. quand on effaçait l’historique la veille. Romuald ne ratait pas un nettoyage. Pas question de. Pas question de faire un coucou à toutes ces boites qui pistaient toute le monde, à ce qu’on racontait sur Facebook. Pas de mal à aimer sa tranquillité.

 

Au lendemain matin, migraine. Il avait oublié, de paramétrer, ou la flemme. « Voyance », il avait tapé machinalement. Une dizaine de résultats en américain, évidemment. Les américains aimaient la voyance. Après il n’était normalement pas moins con que les français. Ou plus. Tout le monde a besoin de sa dose d’avenir. Peut-être même qu’un Romuald élevé au hamburger cherchait à se lancer. Évidemment ils devaient voir grand, les américains, des avenirs XXL. Il sourit pour lui-même. Français ou américain, on cherchait tous le quarté gagnant.

La suite logique le frappa. Suffisait donc d’aller piocher dans les voyances étrangères pour éviter de se faire défoncer pour imitation du voisin. Plagiat, qu’ils appelaient ça. Avant le plagiat, fallait trouver de quoi plagier. Il cliqua l’option « toutes provenances ». Le moteur lista une foultitude de sites en anglais. Dans la liste des vidéos il lança celles avec des prédictions en texte bien affiché sur l’écran. Laborieusement, il recopia mot à mot quelques phrases sur l’une, puis sur une autre. Question anglais il se sentait aussi rouillé qu’une vache espagnole.

Une fois deux pages de lignes recopiées, il chercha un site de traduction gratuite. Le site déniché, il y colla ses phrases. Évidemment, c’était du gratuit, donc du bas de gamme, carrément pas loin du charabia. Trois heures, il avait passé trois heures à recopier des dizaines de phrases, pour rien. Il se coucha frustré et passa une mauvaise nuit.

Vers huit heure du matin, à la troisième tasse de café, la lumière titilla un peu ses neurones. Il fallait multiplier les pistes, brouiller les traces, mélanger les avenirs. Ça pouvait le faire, ça devait se faire avec des avenirs bien de chez nous. Mélanger des morceaux de prédictions et personne ne serait capable d’identifier à qui appartenait quoi. Ça faisait un bail qu’il n’avais pas torché ne serait-ce qu’une lettre, mais la foi du charbonnier ou l’addiction de l’internaute le tenaient. Il copia et colla un bon paquet de prédictions, piqués surtout sur des sites en bas de liste, de ceux qui n’attiraient que quelques dizaines d’égarés, ne soulevaient que peu la critique. Fallait ordonner tout ça, se faire un petit laïus qu’il servirait via son mobile. Pas de problème technique, il s’était bien briffé là-dessus, les tutos ne manquant pas sur le Net. Vers onze heures, concentré, habillé, lesté d’un Lexomil, il se lança. Son laïus, il le connaissait quasiment par cœur, à force. Ignorant des cartes et aussi voyant qu’une taupe, il avait choisi le pendule manié au-dessus d’un espèce de pentacle qu’il s’était confectionné à partir d’images de crop-circles.

Cinq vues et zéro commentaire. Résultat pour ses trois minutes de vidéo, après une journée d’attente. Il passa en revue sa page Youtube tout à fait classique, proposant les images, les chaînes et le reste, plus un petit texte introductif affirmant qu’il était voyant de naissance. Pas de photo, naturellement, et une invitation à mettre commentaires et pouce bleu si on aimait. Il revisionna finalement sa première vidéo. Bob Vaga, son personnage, balançait pas mal mais s’agitait beaucoup Les internautes ne voyaient à l’écran que ses mains, et surtout le pendule qui vagabondait tout ce qu’il savait. Dans tous les sens il s’agitait, évidemment, comme son blabla. Il répétait, par moments marmonnait comme s’il en était à son xième apéro. L’annonce centrale - feu de forêt dans une région boisée du pays - manquait de niaque, pas un poil d’autorité là-dedans. A peu près aussi crédible que l’arrivée des extra-terrestres à la prochaine pleine lune. Il fallait travailler tout ça, mettre de l’huile et des punchlines, un mot pas très clair qu’on entendait partout. Avec du punch dedans, ça pouvait qu’être meilleur.

Commencer par pomper quelques consœurs percutantes. Il y passa plusieurs soirées. Quand il ne travaillait pas la forme, il reprenait ses discours, jusqu’à trouver le bon mélange de choc et d’airbag qui séduirait, ne le mettrait pas en porte-à-faux et projetterait le public en zone bien-être, sans savoir ni qui ni quoitesse mais content.

 

Les jours, les semaines glissèrent derrière l’écran. Écran qui commençait à faire salement de l’ombre à toutes les docus de la série Réalité, dans le genre factures, fringues et bouffe. Horizon sentimental plat, à tendance plate. Zone rouge au Pôle, le conseiller affichait une tête d’ulcère. Il reprit sa recherche d’emploi, pour calmer les pits. Au bar du Salut, on le classait dans les disparus. Les jours de lune rousse où il lévitait jusqu’au bar, les copains hésitaient à le titiller, avec une tête pareille il devait couver quelque crabe bien costaud. Quand il ne filait pas sans avertissement, il payait la tournée, l’œil glauque, collé contre le comptoir sans voir personne, avant de fuir sans un mot, comme s’il n’y avait pas de mots pour l’évidence du truc énorme qu’il couvait. Du coup, sur son passage on faisait presque silence, veillant déjà le cadavre.

Le compteur Youtube affichait huit cent soixante-treize abonnés ; boum de quatre cent pour cent par rapport à la quinzaine précédente, au temps des dinosaures. La dixième vidéo fit le buzz. Posture concernée, ton épuisé par l’angoisse, cheveux ras et sourcils légèrement noircis, Bob Vaga avait annoncé une crise sociale avec un pic insurrectionnel au cœur d’une semaine noire, noire lui disait-on là-haut, au pays des lumières divines, si noire que la nuit la plus profonde ne saurait l’imaginer. Une musique de film repiquée appuyait là où ça faisait peur. Le sang coulerait et quelques institutions seraient brisées. Brisées ! Répétition valait validation. Quelque chose serait définitivement changé et même aboli. A-bo-li. Voilà ce qu’on m’ont appris les êtres de lumière, ces dernières nuits. L’immense tragédie tremblait de peur dans sa gorge, le pendule brûlait. Voyance pure à cent dix pour cent. Il coupa le replay. Nickel, vraiment top. S’il n’avait pas été le créateur de l’énorme blague, il y aurait cru. L’écran brillait pour Bob Vaga, il montait les marches vers le soleil. Et gare au soleil. Le flan retomberait dans quelques jours, peut-être quelques semaines. En attendant, il était lancé. Lancé, il était. Lan-cé.

Les abonnement enflaient. Signe quasi-clinique, sous chaque vidéo deux camps se défonçaient en commentaires explosifs. Oui-c’est-vrai, pôv demeuré, versus non-c’est-pas-vrai, pôv débile. Il les feuilletait en faisant durer le pastaga, surtout les oui-c’est-vrai. Le paradis affleurait, il suffisait de tendre le bras. Il allait se coucher la conscience brillante comme des crampons neufs et dormit comme une bûche, sans rêve, ni réveil nocturnes.

 

Le pli était pris. Quatre jours plus tard, nouvelle salve précédée d’un trailer de trente secondes. Elle monta à deux mille cinq cent vues. Il était la scène et le public. Bob Vaga, c’était lui en plus grand, plus vrai, plus pur. Il jetait un œil aux confrères et consœurs qui se ratatinaient sous yeux. Style ringard de chez vioque, présence absente, prédictions bouffonnes. Il grimpait carrément vers le mythique, rien à voir avec ces voyants de fête foraine.

Par pur hasard il la capta, un soir sans vidéo, juste à se couler d’un site à l’autre pour le plaisir de la glisse, au hasard des pages qui commençaient à parler de lui. Par acquis de conscience, il suspendit sa balade, afficha la liste des voyances du jour sur Youtube, éplucha. Stop sur celle-là. Pourquoi, celle-là ? Pourquoi pas. Jolie vignette, jolies mains, bonne sensation.

Un petit accent, peut-être d’origine indienne. Ou d’Aubervilliers. On la lui faisait pas, quand même. Visage de souris manga, peau cuivrée d’origine. Ou de chez OkUV. Des formes, vraiment en pleine forme, qu’elle cachait sans cesse en refermant son gilet. Et ce con de gilet qu’arrêtait pas de glisser. Elle annonçait la venue d’une sorte d’Alan Kardec moderne. Mouiii, pourquoi pas. Kardec, Père-Lachaise, mystico mystérieux. Bon client, ok. Quand même pas super bluffant. Bobard taille standard. Joli paquet-cadeau. Il leva l’oreille quand elle évoqua un homme plutôt vers la quarantaine, avec un prénom très court et un nom qu’elle ne pouvait encore livrer avec certitude, qui évoquait un médicament. Romuald draguait à fond toutes les solutions, l’esprit captant et synthétisant avec une clarté démentielle, quasiment en temps réel sur les associations possibles. Bob Vaga, bingo. Le prénom était on ne peut plus court, et le nom pouvait être, pour peu qu’on trébuche, celui d’un médicament qui soutenait les érections en manque d’ambition. Vers la fin de sa vidéo, celle qui s’appelait Baya évoqua l’arrivée hasardeuse de ce maître voyant. Il n’était pas vraiment conscient de ses pouvoirs, en usait comme d’un jeu, comme d’une blague faite au petit peuple des aveugles. Mais l’aveugle c’était lui, en réalité, pour le moment. Maître Vaga était troublé. Il hésita à lancer sa vidéo suivante. Mais le travail commandait. D’autant que le succès ne faiblissait pas. Il entama avec un poil de provocation et le dico des synonymes. Venez à moi, indécis, incrédules, flâneurs et dilettantes ; huit mille sont venus avant vous pour contempler ma dernière œuvre. Ne soyez pas en retard pour l’avenir. Ça commence maintenant.

Il savoura, oublia sans souci l’indienne extra-lucide. Qui lui revint en mémoire deux jours plus tard, comme un retour de flammes sur le pot d’une Kawa. Elle n’avait pas changé de registre, rajoutait même des détails. Imprécis, sans date ni lieu, mais quand même. C’était bien Bob Vaga la cible, ou alors un sosie bien travaillé. Ce voyant aveugle qu’elle prédisait, annoncerait ce qu’il ignorait savoir. Croyant s’inventer un monde, il n’abuserait que lui-même. Bob Vaga se sentit rougir. Se servit un coup de Bordeaux, pas de mal à chercher un peu de réconfort. La distance à l’écran lui parut diminuer comme s’il se glissait aux côtés de Baya, captant sa présence, humant l’oracle de sa féminité, éprouvant la vérité qui venait à lui. Il toucha son pendule. Chaud, moite comme une main. Entre ses doigts, il brûlait de s’agiter.

Romuald se leva, se rassit pour se lever encore. Une bonne dose de normalité, voilà ce qu’il lui fallait au garçon. Sortir de l’écran, briser la magie de pacotille.

 

Une tonne de pastis dans le verre et les copains, manifestement heureux de récupérer le fils prodigue, qui le bombardaient de questions remplies jusqu’aux oreilles de sous-entendus. La réalité revenait à flots. Il s’inventa un oncle qui hésitait entre vivant à peine et tout à fait mort. Passé peut-être quatre heures par jour chez lui, zimaginez pas. La bouffe, la vaisselle, lui faire la conversation et l’amener pisser, le chemin de croix. Ils n’imaginaient pas, n’y tenaient pas franchement. On passa dans la zone où chacun racontait la sienne, avant de tomber dans les sales histoires de galère. On virait un peu amer, mais les potes étaient là, les uns pour les autres, les cœurs chauffaient, demain était la dernière des sales histoires. Et qui c’est qui rhabille ?... Romuald finança. Le patron n’avait rien contre les ardoises sur quinze jours, autant dire une éternité. On était là, on était bien, on se passait des bouts de vie qui seraient revenus dans leurs tiroirs bien scellés dès la sortie du bar, vu que personne, le lendemain, ne serait en mesure de ramener une image précise de la soirée qui ne soit passée au révélateur. Pastis, révélateur bien connu pour altérer sérieusement les souvenirs. On était plus tard, on en était à regarder dans le vague et le patron tapait sur le comptoir avec sa batte bleu-blanc-rouge. Pas du genre à servir le dernier pour la route, le patron, mas c’était le patron. On sortait du cocon, il pleuviotait, on rentrait vite fait chez soi, dans l’ombre de l’oubli. Salut les gars, à la proxima. C’est par là, mais non qu’est-ce tu déconnes Lulu, t’es venu en voiture. En voiture, Romuald était certain de ça, au moins, et terriblement content de sa propre certitude au milieu du brouillard. Il n’avait pas de voiture.

 

L’écran tremblotait sur Baya, floutait son petit visage. Putain de bugs. Les mots s’en allaient de sa bouche vers quelque part, pas forcément les oreilles de Romuald. Il trouva le bouton du son. « Un prophète moderne, c’est le pari des dieux. Une île au milieu d’un océan d’images truquées ». Pas mal. Elle était douée, la nouvelle star. Vidéo postée deux jours auparavant. Romuald n’en revenait pas de l’avoir ratée. On ne voyait jamais le visage de Baya. S’il cadrait avec le corps, elle trouverait largement sa place dans la liste de celles qu’on n’aurait jamais mais qui méritaient leur place sur la liste. Ses mains bougeaient comme des oiseaux en train de s’évader et sa poitrine se gonflait doucement, d’un souffle doux comme l’attente au bord de la clairière des jours bingos. L’image furtive de son ex brisa les images. Il se frotta les yeux. Baya ne dégageait pas du tout le genre d’énergie de l’ex, toujours à tirer les autres derrière elle dans une course d’où ils sortiraient pliés et perdants. Comment elle s’appelait, déjà ?...Tania. Fais-toi oublier Tania, tu veux.

Le professionnalisme, c’est aussi savoir jusqu’où aller dans le professionnalisme. Pour ce soir, il fallait repasser en mode repos, abandonner la pelouse et les tirs au but.

Impossible de quitter sans savoir ce que Baya avait encore imaginé. Restait quand même 5mn5sec qu’il n’avait pas visionnées. Une putain d’envie de savoir. Un petit peu les grelots, aussi. Baya, pseudo sans doute. Brésilien, ou quelque chose d’approchant. Pourquoi elle, pourquoi lui ? Un fil entre eux, mais quel fil ? Un milliard de chances pour qu’il ne se connaissent pas et ne se rencontrent jamais. Voilà, elle nommait celui qui arrivait. Le Prophète, rien que ça. Le Prophète, et puis quoi. Pas lui, rien à voir. Aucune voyante dans ses connaissances, à sa connaissance. Encore moins dans son lit. Tout ça était complètement borderline. Il relança une dernière fois la vidéo de la brésilo-indienne. Retrouva intactes ses sensations, cette conviction aussi puissante que délirante qu’elle parlait de lui, qu’elle lui parlait à travers l’espace et le temps, dans l’immense foutoir plein d’étoiles gelées, au-dessus de ce putain de quartier.

 

Le monde réel du jour s’appelait Pôle, qui ne penchait pas pour la mansuétude envers un homme en pleine santé, pouvant assurer son devoir, son devoir, vous entendez. Romuald captait parfaitement le conseiller planqué derrière sa petite moustache, sa chemise blanche et son ton de fürher. Qui listait les retards, l’attitude trouble pour ne pas dire déviante de ce, comment dire, lest des services sociaux. Oui, lest comme poids, comme fardeau. Romuald, la tête bourrée de verre pilé, tentait de ne pas bouger un doigt, voire un cil. L’orage passerait, tout passait. Bon, je vous donne une autre chance, mais j’ai bien peur que ce soit la dernière. Romuald lâcha un merci du fond de l’arrière-gorge, tout près des vomissures qui remontaient. Dynamique entreprise de recyclage de déchets plastiques. Une start-up absolument innovante. Une chance à saisir. Un peu l’homme à tout faire, vous serez. Mais attention, A-tention. Dans ce secteur le business-plan est millimétré, vous entendez. Mi-lli-mé-tré. Romuald se redressa sur la chaise, hochement de tête hyper-convaincu. Vertèbres douloureuses, dos en vrac. Fallait ça.

Temps partiel susceptible d’évolution. Je ne doute pas que vous ferez votre possible. Je ne dis pas le maximum. Il ne le disait pas, Romuald non plus, d’ailleurs, qui commençait à se lever. Le conseiller fit un geste. Romuald assis. Vous avez rendez-vous demain à huit heures, huit heures du matin évidemment. Compris ? Compris.

Le trajet, calculé vite fait en rentrant, ne se faisait qu’en bus, vers une zone commerciale à peine desservie, trop nouvelle, trop innovante pour les transports ordinaires.

 

Le reste de la journée, la mère de Romuald l’avait préemptée. C’était le jour du fleuriste et de la pharmacie. Garde du corps et porteur, professions sinon d’avenir, du moins nécessaire pour maintenir une saine ambiance familiale et la petite générosité de maman. Un billet de cinquante tous les quinze jours, le paradis restait en attente mais ça payait quelques tournées.

Le soir était là, Romuald aussi, hésitant à. S’il allumait l’ordinateur, ça pourrait l’amener à des heures impropres à un réveil atrocement matinal.

 

Réveil. Il coula dans le bol de café jusqu’à redevenir à peu près terrien et fonça à petits pas vers l’arrêt de bus. Lequel bus n’arriva qu’avec dix minutes de retard. Quinzième arrêt, la boite était bien là. Recyc’ère. Il sonna, la grille coulissa vers l’improbable. On l’attendait. Vous avez dix minutes de retard. Monsieur Laférrière n’est pas arrivé. Il n’arriva jamais, d’ailleurs. La secrétaire, du bout des lèvres, lui signifia son départ, une éternité plus tard. Un imprévu, Monsieur Laférrière est très occupé. Nous allons rappeler le Pôle, qui vous donnera un nouveau rendez-vous. Je vous laisse rejoindre la sortie. Bouton à droite, poussez de la main gauche, voi-là.

Enfin rentré. Bob Vaga connectait déjà ses synapses surpuissants à l’ordinateur. Le nombre de vues touchait à l’inespéré, au monumental. Il était bel et bien entré dans la catégorie des dix. Dix mille trois cent cinquante-sept vues. On touchait les fesses du mythe, on tutoyait Ronaldo, là. Ahou, ahou ! Cacou, cacou ! Bob Vaga tagué à jamais dans les hyper, les mégas de la décennie. Peut-être pas tout à fait, mais quand même, ça troue le ciel jusqu’aux étoiles. Les commentaires reconnaissaient que sa prédiction d’une chanteuse française touchée par un drame aussi incompréhensible que terrible avait percuté à fond. Les internautes avaient coché tous les drames prouvant, certifiant la marque de Cassandre. La preuve, Mimi Marie avait perdu son quatrième chat, Lian ne pouvait avoir d’enfant naturel et Mireille Marteau avait perdu la foi en découvrant que son cousin était zoophile.La ferveur de ses abonnés lui coulait sur les joues, ils les auraient tous bisouillés, un bisou géant, universel. A voir très vite, genre méga-bonus pour les abos fidèles. Dans la zone reptilienne, là où les illuminati tentait la capture des humains sélectionnés, il sentait grandir une question piégée. Qu’allait en dire Baya ?

Le réel se battait pied à pied contre Bob Vaga. Appel téléphonique du Pôle confirmant l’absence de Monsieur Lafférière extrêmement occupé nous vous recontacterons dès qu’il aura pu checker un prochain rendez-vous d’ici là je vous engage à ne pas cesser vos recherches c’est en forgeant qu’on devient. Tâcheron. Rime que Bob préféra conserver dans sa messagerie mentale perso.

L’avenir chassa finalement le réel, le Pôle et le reste. Il était impératif, pour ne pas dire vital, de foncer à vitesse-lumière dans la liste des voyances du jour. Elle était claire, très claire, totale clarté, celle qui lui était destinée. Toute en couleurs de fond un peu effrayantes, un poil excitantes. Elle s’intitulait « le Prophète émerge ». Signé Baya. La Réalité ultime de la réalité prendrait corps dès qu’il aurait vu cette vidéo, il n’en doutait pas une seconde, sauf à penser qu’il n’y avait aucun lien entre le pied de Messi et le Ballon d’Or. Mais rien ne pressait, la Volonté de l’Homme se devait de maîtriser les éléments, surnaturels ou pas. Baya attendrait un moment, juste un instant.

Il revint savourer les chèques en blanc que lui adressaient ses fans du début. Mélancolie, voire un chouïa de nostalgie. Clairement une vaguelette de blues passait sur les félicitations, l’obligeait à glisser de l’une à l’autre. S’assurer et puis se défaire, se rassurer pour ne pas s’en faire, surtout ne pas. Se pencha sur un pseudo inconnu, à fidéliser par un petit merci. Oublia aussitôt son intention en lisant le message. « Bob, mon petit doigt me certifie que vous êtes celui, ou un de ceux que nous attendons pour avoir enfin la vérité. Donnez-nous un peu d’espoir, sortez-nous du doute. Merci d’être ce que vous êtes ». Mon petit doigt, manque pas de. De quoi, au fait, manquait-il, ce message ? Ce petit doigt trop familier indiquait quelque chose. Sur le bout de la langue, il l’avait. Fallait-il que l’habitude ait une telle puissance qu’elle occulte les choses les plus. Évidemment, le petit doigt. Ce petit doigt fracassé sur un bateau en croisière avec les parents. Bêtement entre deux planches. On met le petit doigt partout quand on est gamin. Le roulis avait fait le reste. Petit doigt en miettes. Amputation obligatoire d’une phalange. Tout le monde avait pu le voir ce foutu petit doigt raccourci, sur ses vidéos. Évidemment. Repéré, reconnu, pour ce qu’il était. Un vrai con, certifié.

Il ne pourrait que faire la prochaine vidéo à genoux. Avouer l’indéniable. Déjà beaucoup, déjà trop. Impossible. Toute ces heures, toute cette construction, tout ce succès. A la poubelle. Impossible. Aussi impossible d’être l’élu, le messie que tous attendaient. Coincé. Merci Baya. Il en riait, entre deux larmes roulant fièrement sur ses joues. Revint sur les lieux du crime.

 

Baya, humble, presque à s’excuser de n’être que la passerelle des êtres de lumière. Ces gardiens, ces maîtres de l’univers au-dessus de l’univers, là où la chair faite esprit méconnaissait le temps et la mort, marchait à travers les éons du sol au plafond, pour les avoir créés, peut-être. Peut-être étaient-ils le temps lui-même, elle n’en savait rien. Par contre, elle était sûre qu’il existait un signe fatal pour le reconnaître, Lui, le Prophète qui s’ignorait. Non, pas de chiffre, ni de symbole, juste une part d’humanité meurtrie. Meurtrie au petit doigt, voilà ce qu’elle lui disait. Sacrée voyante, Romuald repassa le passage à s’en faire éclater les yeux et les oreilles.

Un voile se posait sur lui. Léger comme une plume, solide comme le plomb. Coincé. Un instant, il la détesta, passa la main sur l’écran pour arracher de son nid cette espèce de balance. Repassa une nouvelle fois la vidéo, sans le son. Les mains de Baya flottaient autour des cartes. A vitesse normale, ralenties par leur magique fluidité, la grâce qui les entourait. Et ce corps derrière, parfaitement concentré, bougeant par petits mouvements d’accompagnement, dans une langueur hypnotique qu’il n’ignorait pas. Qu’il n’ignorait nullement. Ce corps, cette peau mate, ces chairs rondes appelant la caresse, son corps à lui les saluait. Au bout de ses doigts crépitait le souvenir qui n’arrivait plus jusqu’à sa tête saturée, à moitié implosée. Cette certitude d’un déjà-vu le secoua. Il fallait faire quelque chose, au moins aller à la racine. La racine Baya. Il fallait agir, arrêter de pleurnicher, vider le dernier shot. Mais quoi, mais comment ? Dans cette clairière confuse sa résolution s’émiettait.

Machinalement, il relança la dernière vidéo de Bob Vaga. Elle défila, implacable, creusant l’ornière dans sa tête. Son œil en errance, à nouveau capté par les messages à la suite des images, le ramena à l’échec, à la peur, à la colère. Une bonne dose de colère.

Pas question de ne rien faire. Baya. Et quoi, Baya ? Et pourquoi suivre l’ennemie, pourquoi errer sur son territoire ? Résister, il pouvait, il devait résister. Après toute cette peine, tout cet apprentissage, toute cette gloire. Petite gloire, d’accord. Arrête avec tes vidéos et tes vues, tu nous saoules. Oh, ils l’auraient bien enfoncé sous la table, les copains. Ces aigles qui passaient la journée à ramer en attendant le soir, le refuge des alcoolos. Drôles de potes qui entouraient leur dèche d’une muraille de verres. D’ailleurs, il était l’heure de. Il glissa vers la cuisine, sortit la bouteille du placard. Elle sentait la fin. Encore quelques doses. Il s’en servit une, légère. Sa cervelle filait déjà vers ce qu’il n’avait pas encore décidé. 

 

La force des automatismes. Combien ? Douze vidéos sur son compte. Quasi vieux routier. En tous cas, sur les routes du Net on le connaissait. Pas comme ces ombres attablées qui l’appelaient mon ami à la troisième tournée. Les branchements se faisaient tous seuls, ou presque. Il se retrouva face à la mini-caméra acquise la semaine d’avant. Matériel de pro pour un pro. L’œilleton rouge clignotait. Il poussa le bouton, le témoin passa au vert.

Le pendule s’animait seul. Il maintint l’image fixe, sans dire un mot, une bonne quinzaine de secondes. Oh, il savait bien ce qu’il avait à dire, même si sa tête était vide, à l’instant. La peur était sortie de lui comme une fumée. Depuis peut-être deux semaines, il s’installait aux commandes toujours plus impatient de jaillir. Bob Vaga prenait la main direct. Un léger bout de texte pour garder le fil. Orateur-né, personne ne le lui avait rien appris, voilà ce que répétaient les disciples. Juste avant ce dernier saut dans la toile, un poil de tract revenait, mais il tiendrait. Garder la voix entre caresse et injonction, la base. Leçon d’oral apprise sur le tas des messages premiers, des antiques coups d’épées de ces voyeurs attablés devant la scène en permanence.

Les lumières universelles ne mentent pas. Leur temps, leur conscience n’a que faire des bugs et des dérives humaines. Ils m’ont donné un rôle. Un rôle bien clair dont je ne peux sortir. Écoutez-moi bien, je ne peux pas en sortir. Et ceux qui voient derrière mes mains et mon pendule, un autre que moi, ne voient que leurs envies. Je suis là pour annoncer des événements d’importance, vous le savez et je le sais. Il sourit, se retint de rire. Je n’ai pas autorisation. Forbidden, vous suivez. Pas le niveau pour prédire l’avenir de l’univers, le destin et tout les trucs définitifs dans le genre. Je joue en seconde. Ailier, d’accord. Je file au but mais en seconde division, vous me suivez. Demain, le package complet, il m’échappe comme à vous. C’est tout ce que je sais. Rien que ça, vous entendez. J’en suis, comment dire, conscient et fier, complètement fier d’être un serviteur de lumière de niveau deux. Deux ou neuf, ça dépend de l’échelle. Il se pinça le nez pour étouffer, à nouveau, le rire montant. Il viendra peut-être, le prophète, il aura peut-être une ressemblance avec moi. Mais moi, c’est moi, et lui c’est lui.

Pas mal, pas mal du tout. Il laissait avancer la vidéo dans le silence, à nouveau. On salive, mes chéris ? Une dernière salve à venir, il ne savait même pas quels mots jailliraient de sa bouche. Il était à l’image, régnait seul et nu. La maîtresse silencieuse toujours en attente, le suppliait. Il n’en sortirait pas autrement que fini, couvert de boue et de crachats. De toute façon, la gloire c’est bon pour les célébs, les mythiques, les légendes, les Pelé, les Nolwenn, les Platini. A eux le domaine des dieux. Normal. Juste un peu de niaque, voilà ce qu’il demandait lui, pour finir. En finir haut la main, hauts les pieds. Allez, rhabille, Bob. Dernière dose, pour la route. Vous, mes amis invisibles, et même mes ennemis, je vous... Je vous remercie. Non, je vous remercie pas, je vous embrasse. On est tous des êtres dans la galère. Des êtres de lumière. Des petites lumières, mais des lumières. Vous verrez.

 

La route finissait sur un cul-de-sac tout mou, avec angle rentrant. Rentrant dans sa tempe, précisément, le bord du bureau n’est pas le meilleur ami d’un sommeil paisible. Il s’éveilla complètement. Trois heures et quart, l’ordinateur en pause grésillait. La souris ranima l’écran. Pourvu que. Mais si, il l’avait bien expédiée sa dernière création. Déjà les messages couraient après elle. Bon dieu, à peine s’il s’en souvenait. Replay.

Pénitence. Oui, oh oui, il avait tenté le coup, centre tir sur le poteau, complètement à la ramasse. Mais qu’est-ce que c’est, mais qu’est-ce que c’est que ce baratin de foire, qu’est-ce que c’est que cette chouette bourrée ?...

Pénitence. Relégation. Tout était fini, autant boire le pastis jusqu’à la. Jusqu’à la prochaine dose. Oh, mollo mon ami. L’internaute est têtu et caractériel. A parts égales. Cent pour cent têtu et cent pour cent caractériel. Pleuvaient les smileys dans un océan de pouces bleus et rouges. On le moquait, on le plaignait, on lui offrait même une journée en thalasso. Et pourquoi pas une semaine au Vatican. Un stage de conseiller Pôle. D’autres demeurés lui faisaient la leçon. Mon pauvre ami, chère âme égarée, tu es sur la voie de la compréhension. Prophète, tu es. Voilà ce qui revenait le plus. Tu es LE prophète et tu ne le sais pas. Jésus ne savait rien non plus. Tranquille, dans le ventre de Marie. Bien sûr, moi c’est Jésus et toi. Et puis quoi. Pur délire. Ça montait, ça s’alimentait sur le vide, genre le loup de Tex Avery. On lui rappelait tous ses miracles mineurs, ses prédictions incroyables, époustouflantes. La grosse caisse des fans. Il essuya une larme. Bon dieu qu’il les aimait, ces cons. Tu es Bob, et nous on aime Bob, t’as pas intérêt à faire le Prophète. Ils étaient vraiment incroyables. Bob, si t’es vraiment voyant, tu dois savoir que je suis le genre de femme qui aime les hommes avec de l’envergure. De l’envergure, je vais t’en glisser une, d’envergure.

Juste un filet d’eau, ces trognons messages. Une goutte dans l’océan de la connerie planètoïde. Et celui-là, le pompon à la kermesse de Campagnol-sur-Bouse. Chemin de Damas, le pseudo qui tient la route, pas à dire.

Chemin de Damas débutait évidemment par « mon petit doigt me dit ». Voilà, c’était bien le même, toujours à fourrer son petit doigt. Et comme dans son précédent message il sautait dans ses culculteries de révélation. Romuald leva son verre, juste pour lui-même. Petit doigt, je vais te bannir direct. J’aime pas ton style, t’es un vrai crabe. T’es pas le pire, mais tu me fatigue plus que les autres. Tu me fais mal là où ça fait mal, ducon. T’as pas le droit de venir tracer ma mémoire, tête de héron. 

Romuald éjecta l’importun. Trop tard, le héron viral avait de nouveau réactivé sa mémoire morte. Une association lui vint au moment même où il le bannissait.

Illumination comme baratin. Baratin comme. Illumination. Qui le planta là, sur la banquise, sans même sa bite et son couteau. Tout perdu avec un mot en lettres immenses au fond de la tête. Lettres toutes transparentes d’un coup. Derrière la chapelle des souvenirs était grande ouverte.

 

Elle hurlait à plein poumons et lui encaissait. N’encaissait pas. Et même pas du tout, planté au fond de l’appartement de la belle. « Baratin !!! ». Elle allait sans doute réveiller le voisin, celui qui lui avait ouvert d’une main, une fois. Dans l’autre une batte. C’est pas une façon de recevoir quelqu’un qui vient vous demander un tire-bouchon.

La claque lui arriva dessus avant qu’il ait pu tenter un soupçon de justification. Abonné Romuald, présent. Toujours là, toujours prêt pour touiller des formules poisseuses. Elle voulait pas comprendre. Elle hurlait comme si elle avait inventé le hurlement. Ce qui était peut-être le cas. Comme si elle voulait le désagréger, l’atomiser. Sabrina. Sabrina, un corps à ne jamais sortir d’un lit, enveloppé dans un caractère sismique. « Tu mens, juste du ba-ra-tin, tu mens, t’es faux comme, comme ». Elle allait balancer le mot qui l’obligerait enfin à secouer la tête et puis sortir, piteux mais dehors. Elle était comme ça, Sab, incapable de. « Comme une pute ! T’entends, une puuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuute ! ». Il faillit secouer la tête, mais pas sûr qu’elle apprécierait. La colère la gonflait de partout et ses yeux brillaient si beau que ça faisait mal. Il sentit un début d’érection.

En temps réel, zéro érection. Sab. L’excitation du souvenir retombait, glissait vers le piteux. Décidément abonné à l’ornière. Comment Sab avait appris pour Tania, il n’en saurait jamais rien. Final de l’éruption, elle aussi l’avait écrabouillé et balancé de sa vie sans perdre une seconde. Le Prophète aurait prévu le coup. Trituré le destin, ou pris de l’avance en exfiltrant Sab avec précautions d’usage avant qu’elle ne découvre qu’il s’intéressait de très près à sa meilleure copine. Le monde était compliqué pour les âmes pures. Pour les âmes portées par le désir innocent qui cherche toujours ailleurs. A sa façon, Baya n’était qu’une innocente, elle aussi. Trahison appelait vengeance. Tout simple. Le tunnel était bien éclairé, qui conduisait à donner une leçon bien saignante à l’innocent infidèle. Innocent comme une dernière goutte au fond, simplement en attente d’un gosier. Il lui donna l’absolution qui lui tendit un autre souvenir, pour la route sombre qui l’attendait. Un soir d’hiver, l’idée lui était venue de se faire un peu plus grand que son mètre soixante-quinze. Son projet de voyant sur le Net avait bien fait rire Sab. Focus sur ses yeux qui ne riaient pas. Il avait oublié, elle n’avait rien oublié.

 

Il est temps. Quelle heure est-il, bien tard de toute façon. L’écran brille, la vidéo suivante pousse déjà en lui. Bob Vaga se suicidera en direct. Caméra pleine face, il avouera ses fautes sans en oublier une seule, l’immense et continu mensonge qu’est sa vie. Il se clouera, programmé perdant, dépourvu du plus petit don, plié par l’existence en fragments dépareillés. Il sera le prophète blanc de chez blanc au sortir du fumier. Défenseur d’une cause perdue, d’une trajectoire tendue vers le mur. Prophète, oui, d’une renaissance au fond du trou. Toute cette faune qui manie la faux du fond de son canapé s’épuisera à vouloir briser celui qui appelle la croix.

De Ronaldo à sa poignée de potes, tout le monde ne pourra que reconnaître qu’il faut bien un jour marcher sur son chemin de Damas jusqu’à ces putains de trente mille watts. L’univers entier l’aplatira avant de le léchouiller de partout, dans la foulée, pour avoir ouvert la porte sur un monde carrément horrible de chez infect, mais vrai de vrai, de chez vrai. Les abonnements exploseront, les pouces pleuvront. Il sera rendu à la vie, et même à la Vie. Tania, Sab, l’une puis l’autre, et puis l’une et puis les deux, en tandem sur son palier. En larmes, Reprends-moi Bob, reprends-nous.

Naaaannn. p’têt. On verra.

 

FIN

Août 2020

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