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 Article publié le 1er novembre 2020.

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Nous passâmes en jugement l’un après l’autre et tous en même temps.

L’un après l’autre en fonction des griefs des uns et des autres quant à la forme que nous consentions à donner aux divers oublis dont nous nous rendions coupables jour après jour et tous ensemble devant le Tribunal de Grande Instance présidé par un dieu obscure et lointain comme il se doit en pareilles circonstances.

Car tout est affaire de circonstances, d’opportunités et d’ambitions dans un monde qui grouille de repères indiquant trente-six directions possibles, sans qu’il ne soit jamais possible, ne serait-ce que quelques instants, de savoir où mènera le chemin emprunté au hasard pour tenter la chance, tentés que nous sommes tous d’en faire un destin à notre hauteur d’auteurs friands de nouveauté. 

*

Il fut un temps où, fort de mon passé, je voguais sur les vagues nombreuses de souvenirs assaillants, puis vint le temps de la mer maigre et pauvre en mouvements, une mer d’huile, un calme plat qui contraignait jadis les marins à jeter par-dessus bord tout le superflu pour redonner au navire un peu de mobilité à l’apparition de la plus petite brise marine.

Si écrire engage notre responsabilité, alors envers qui ? et de quelle nature est cette responsabilité qui, pesant sur les épaules de tous, échappe à tout un chacun ?

*

Je me vois vivre dans un monde surveillé. Surveillé pour le bien de tous, soi-disant, au profit de quelques-uns, plus sûrement. Comme il est extrêmement difficile de désigner l’ennemi par les temps qui court, tout le monde est suspect.

Si mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde, alors on conçoit aisément la part de responsabilité qui incombe aux lettrés en ce monde où presque tout le monde malmène la langue par ignardise ou à des fins de propagande. Tout le monde peut s’introniser policier de la langue en se référant à une norme existante que d’autres se feront un plaisir de contester au nom d’une autre norme inventée pour les besoins de la cause.

Dans cette perspective de paranoïa généralisée, la tentation du repli sur soi peut se comprendre, même si l’on sait qu’elle ne mène à rien d’autre qu’une schizoïdie. Baigner dans la parole des autres, se vautrer dans le grand On auquel chacun collabore consciemment ou inconsciemment par le commentaire journalistique, le papotage et la médisance, la prise de parole sectaire, voilà qui généralise une connerie souriante, presque aimable, n’était le fait qu’elle maintient les humains dans la médiocrité jouisseuse ou vertueuse qui convient aux dominants qu’il est si facile d’énumérer : les financiers, les rentiers, les banquiers, les cadres dit supérieurs et les dirigeants de grandes entreprises, les hauts fonctionnaires, les politiciens de tous bords qui en croquent d’une façon ou d’une autre.

*

Le trop à dire ! qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire ? comment dire ?

Ces trois questions taraudent les uns et les autres, même si les sources d’inspiration ne manquent pas dans notre monde déchiré, traversé de soubresauts et qui aura toujours avancé cahin-caha dans le temps long de l’exil, depuis que nous sommes une histoire, sur des routes défoncées pleines d’ornières, quelques sentes imprévues, quelques échappées belles dans les clairières de l’être et les rues pavées ou goudronnées de nos grandes villes.

*

Personne ne quitte sa maison de gaîté de cœur. Personne n’abandonne son cadre de vie, sa région natale, sa Heimat, pour mener une vie de misère ou d’assisté en terre étrangère.

Misère se dit en allemand Elend, de ali-lenti, terre étrangère, ce qui donne à penser que certains humains savent depuis fort longtemps que se retrouver sans rien ou presque en terre étrangère expose à tous les dangers. Quelques effets personnels, un habitus familial et social et une langue pour tout bagage.

Elend, ce fut longtemps l’ici-bas, et la Heimat, le ciel clément, le paradis.

*

Il serait tout à fait indécent de nous considérer comme des exilés, nous qui sommes enracinés dans une langue et un paysage, citoyens d’une nation prospère qui se cherche entre état providence et asservissement aux sacro-saintes « lois du marché ». Quelles que soient nos incertitudes, et de tous ordres - morales, esthétiques, politiques, économiques - nous jouissons d’un certain confort matériel, intellectuel et affectif dont l’exilé a été privé par la force des choses.

Fuir la misère, l’oppression, l’oppression de la misère et la misère de l’oppression, rien que de très humain. Pas de liberté sans paix durable qui garantit à tous la sécurité. La liberté sans frein, l’hybris de peuples entiers entretenue par des dirigeants nationalistes nostalgiques d’une grandeur passée et revanchards, c’est, à tout le moins, la guerre des uns contre les autres, clans, milices, tribus, ethnies ou nations rivales.

Friede, la paix en allemand, a même origine que frei, libre. Pas de liberté sans paix durable. Autant dire que nous ne sommes pas sortis de l’auberge.

*

Il me semble que nous, auteurs, écrivants, écrivains, sommes tous en exil dans notre propre langue. Et que se faisant nous pouvons comprendre en partie au moins ce que représente l’exil pour l’exilé.

Nous avons en commun ce désir de terre natale qu’eux ont perdu et que, pour notre part, nous cherchons encore. Le parallèle s’arrête là, car, comme le disait Brecht : La bouffe d’abord, la morale après ! Zuerstkommt das Fressen, dann die Moral !

Se sentir en exil dans sa propre langue n’est pas un inconfort, encore moins être dans une détresse telle que nos vies sont menacées à plus ou moins brève échéance, c’est un tourment, le tout étant, si l’on veut ne pas sombrer dans la dépression ou la psychose, de trouver un équilibre, toujours précaire bien sûr, entre des aspirations et des préoccupations peu communes et un besoin de vivre ici et maintenant.

*

Pour le tout-venant, le langage est une donnée naturelle comme le ciel et les nuages, les fleurs, le soleil et la pluie. Le poète vit dans une langue héritée, il y baigne nuit et jour. Elle constitue le terreau et le terrain de sa pratique artistique, mais elle ne suffit jamais à dire ce qui, venant au langage et du langage, cherche à se dire comme en deçà de son exposition.

On dira que tout cela ne concerne que fort peu de monde, que ce n’est qu’un problème d’intellos. Encore et toujours le problème de la bouffe. Les nourritures terrestres, en nombre limité et inéquitablement réparties, voilà le problème politico-économique numéro un, les autres questions étant un luxe réservé à une élite honnie.

Ne me parlez pas de divorce entre les « élites » et le peuple, ne venez pas m’enquiquiner avec votre peuple qui aurait réponse à tout parce qu’il est le peuple ! Il faut en finir avec ce Vox populi, vox dei ecclésial. Qui peut se targuer d’avoir toutes les réponses ? Il faudrait commencer par poser d’innombrables problèmes, avant de chercher à les résoudre et personne - du premier péquin venu à l’expert surdiplômé - n’étant d’accord sur le diagnostic, personne ne l’est en toute conséquences sur les remèdes à apporter aux divers maux de notre société. Maux pour les uns, normalité pour les autres.

C’est cette situation désespérée dans laquelle nous sommes qui créent les conditions de notre exil.

*

Le langage-outil dont toute le monde use et abuse doit servir à la réflexion et à la discussion afin de faire avancer les choses dans tous les domaines de la vie en société, l’intime n’étant pas des moindres. Ceci dans l’idéal, mais dans les faits la perversion du langage est à l’œuvre partout à des fins de domination politique, de manipulation des consommateurs que nous sommes tous bon gré mal gré, d’intimidation de la pensée, de terreur parfois.

La grande énigme que pose le langage, interrogée par la littérature, se voit ainsi compliquée.

Il faut se battre sur au moins deux fronts en même temps. Nous sommes tenus de justifier notre pratique artistique et jusqu’à notre raison d’être au sein d’une société, d’une manière ou d’une autre, douce ou violente selon le régime politique en place, pendant que, dans le même temps, le langage lui-même nous somme de nous expliquer quant au rapport que nous entretenons avec lui dans nos écrits.

Personne ne dialogue avec les outils qu’il utilise, hormis un écrivain.

Les fins, toujours nobles, dépassent les moyens, souvent vils. L’intendance suivra !

La fin ne justifie pas les moyens, ça c’est de la haute politique, de la Realpolitik, une ananké que l’on ne connaît que trop bien puisqu’elle gouverne le monde : non, la fin doit être évaluée en fonction des moyens mis en œuvre pour y parvenir.

Aucun dirigeant ni aucune institution ou administration ne l’admettront, et fût-il renversé, balayé, annihilé, un pouvoir se reconstitue toujours pour lequel tous les moyens sont bons, qu’ils soient affichés, proclamés ou dissimulés.

*

Nous sommes quelques milliers à être la somme de ce langage qui nous somme de dire qui nous sommes en lui, par lui, à travers lui et en deçà de lui : l’organique et la pensée, la pensée de l’organique, l’organique qui pense et pousse dans la pensée.

Cela fait beaucoup pour un seul homme, même multiplié par mille.

Et le langage murmure en nous :

Mais qui es-tu, toi, pour oser bondir par-dessus moi, comme si tu cherchais dans ton ombre de midi le secret de la lumière que je suis pour toi ?

*

Je puis décrire ce qui m’entoure, plonger dans tous les fonds et bas-fonds de nos sociétés modernes, faire œuvre d’historien en plongeant dans un passé plus ou moins lointain qui nous a conduit là où nous en sommes actuellement, oui, je le puis. Je m’appelle alors Balzac, Hugo, Stendhal, Zola, Maupassant en France.

Et me voilà, soit dit en passant, pris dans une langue que d’autres ne comprennent pas et à me demander si les problèmes que je soulève, comme je le soupçonne, ne sont finalement que des problèmes « régionaux », des étrangers pouvant me renvoyer à ma nationalité : Ah ces Français !

Le procès en fausse universalité peut être intenté à toutes les nations, il n’échappe pas à l’aporie de tout relativisme, ce qui peut expliquer au moins en partie le repli sur soi de certaines prises de parole, par exemple chez les néopaïens. Homère et Virgile, et tant d’autres n’avaient pas ce problème !

*

L’assomption du langage comme sujet autonome, voilà, non pas le problème, mais la question qui se retrouve derrière toutes les autres questions, que tout écrivain un tant soit peu lucide se pose, ne sachant plus, au plus fort de la tourmente créatrice, si c’est lui qui parle en écrivant, usant de mots parfois très pauvres, ou bien le langage qui l’habite et qu’il habite en locataire, jamais en propriétaire.

Ne pas tomber dans une parole oraculaire, ne pas faire l’obscurité autour de soi mais la lumière, toute la lumière sur cette source de lumière qui éclaire toutes les actions humaines en les rendant possibles par la communication, c’est-à-dire le débat mais aussi les ordres transmis, voilà une tâche littéraire en son fond.

Il n’y a pas de rois philosophes, pas de despotes éclairés, pas de peuple(s) omniscient(s), pas de circulation des savoirs dans un monde idéalement homogène dans lequel toutes les intelligences concourraient au même but.

L’humanité n’existe que fragmentée, c’est une pure fiction ; il n’y a que des hommes et des femmes, plus ou moins savants, plus ou moins cultivés, plus ou moins intelligents, plus ou moins honnêtes, ayant ou non le sens de l’intérêt général.

Dans ce contexte, les littérateurs font pâle figure, mais certains d’entre eux sont les seuls à veiller sur le langage quel que soit le niveau de langue qu’ils adoptent.

Mais seulement voilà : il ne faut pas tomber dans le flicage de la langue, saut à vouloir faire le gendarme, le petit flic zélé préposé aux affaires culturelles, tout en créant une parole singulière qui fait entendre sa voix sans jamais cherche à l’imposer, sauf à vouloir pontifier et engranger des prébendes. 

Sur cette ligne de crête, ce funambule qu’est le littérateur est constamment menacé par les vents contraires de la mode, de la vox populi et des nombreux pouvoirs en place qui filtrent, c’est-à-dire censurent, autorisent, favorisent ou répriment les écrits des uns et des autres.

*

Au seuil d’une modernité qui s’ignorait encore au moment où elle s’élaborait en Allemagne et en France, nous trouvons, distants de près d’un siècle, les figures de Hölderlin et de Mallarmé.

Hölderlin fut plusieurs fois précepteur pour échapper à la charge pastorale tant désirée par sa mère et Mallarmé fut un professeur d’anglais mal noté par ses supérieurs et accablé par cette fonction ingrate, mais tout de même assez chanceux pour jouir d’une retraite anticipée grâce à l’intervention de son ami Sully Prudhomme, le ministre de l’Instruction Publique d’alors.

Il faut bien vivre, comme toujours.

Hölderlin finit ses jours dans une tour à Tübingen qu’il occupa trente-six ans, tenant à distance les visiteurs par une extrême politesse, une obséquiosité maniaque, écrivant de loin en loin des poèmes qui rompent totalement avec le souffle des hymnes, la profondeur des élégies et l’extrême liberté formelle des Nachtgesänge, ces chants de la nuit qui firent tant pour sa gloire posthume.

Les destins tragiques ne manquent pas dans la littérature de langue allemande : Kleist, Annette von Droste-Hülshoff et Thomas Bernhardt, pour ne citer qu’eux, suicidés, Nietzsche et Hölderlin déclarés fous, Brecht et tant d’autres exilés forcés.

Heine, quant à lui, disait, parodiant la formule courante, qu’il était comme un Heine à Paris, ce qui ne l’empêcha pas de souffrir jour après jour de l’exil. Les nazis trouvèrent plus tard le moyen de faire disparaître son nom de son poème die Loreley ravalé au rang de chanson populaire…

Côté français, Baudelaire aphasique à la fin de sa vie, Rimbaud qui cesse brutalement d’écrire, Sade qui ne cesse d’écrire mais passe le plus clair de sa vie en prison.

Et Mallarmé, bien entouré, qui meurt en famille la gorge prise de convulsions et qui meurt étouffé…

De tous les auteurs cités, un seul, Bertolt Brecht, revint à la parole, mais dans quel contexte !

 

 

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