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Vote blanc, vote zéro
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 Article publié le 14 janvier 2008.

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Vote blanc, vote zéro
Serge MEITINGER

Pour la première fois de ma vie de citoyen, le 6 mai 2007, j’ai voté blanc. Avec une certaine mauvaise conscience et un vrai poids sur le cœur, ayant tenu à ne pas m’abstenir purement et simplement et à faire le geste d’exprimer sous cette forme mon opinion. Formalisme de l’acte pur non dénué de puissance morale et affective, bien que dépourvu de tout impact extérieur ! En effet, selon le mode de calcul des suffrages exprimés en vigueur, les blancs ne sont pas comptabilisés dans le pourcentage d’ensemble ; il me semble pourtant que, cette fois, ce chiffre, sans influer sur le résultat final, eût contribué à nuancer la victoire du candidat élu ! Passons sur ce blanc, sur ce manque !

Je me suis trouvé, comme pas mal d’autres si j’en crois de brefs échanges avec nombre de connaissances, dans l’incapacité de choisir puisque, de fait, je n’acceptai aucun des deux candidats. Je n’acceptai aucune des deux images de marque en concurrence, puisqu’il s’était moins agi d’idées ou de programmes construits sur un schéma à la fois politique et intellectuel que d’allures calibrées et savamment « lookées ». D’un côté une « pasionaria » poussive, d’abord bariolée de rouge sang, qui ne cessa de forcer le ton, tentant de rapiécer une idéologie depuis longtemps partie en miettes, et qui vira, in extremis, à la madone anémique ! De l’autre monsieur tranche-tout-net, vibrion hyperactif auquel nul problème n’est étranger et qui règle tout sur le champ, quitte à changer d’idéologie sans vouloir le voir, passant facilement d’un libéralisme exubérant et provocateur à une conception plus gaullienne de l’État-patron ! L’important, pour tous les deux, c’était de se tenir toujours sur le devant de la scène et de rallier les indécis par un jeu subtil avec les signes qui font bouger les proportions dans les sondages. Tantôt un peu plus d’autoritarisme et de rigueur pour l’une, tantôt un peu moins encore d’impôts et de charges pour l’autre sans négliger le pouvoir d’achat et le niveau de vie de la majorité des citoyens ; elle avait à se façonner une stature de fermeté ; il avait à faire croire à sa capacité d’ouverture et à son sens du social, chacun des deux aspirant à assumer une fonction qui concerne en effet tous les Français !

Qu’est-ce qu’un vrai programme aurait bien pu donc être ? Il est sûr qu’il aurait compris en son centre, et comme en son cœur, le maître mot : « réforme » ! Notre vieille République vermoulue, notre société bloquée sur ses castes et ses classes d’âge n’en peuvent plus d’attendre une modernisation qui ne soit pas seulement de façade ou d’organisation abstraite, qui ne soit pas que l’informatisation bureautique — bureaucratique ! — de l’existant. Il est temps de remettre à plat tant de choses, et en même temps, que le tournis ne peut que saisir celui qui y applique résolument son esprit ! Et surtout, ces changements nécessaires exigent le sacrifice d’un certain nombre d’avantages acquis par toutes sortes de catégories professionnelles ou sociales. Impossible de redresser la situation budgétaire de l’État, par exemple, et des divers organismes dispensateurs de prestations qui dépendent plus ou moins directement de lui, sans donner moins et sans prendre un peu plus, sans réduire le nombre de fonctionnaires et sans élargir l’assiette des recettes, sans allonger les cotisations et sans abréger les prestations. Or, c’est la mentalité commune et c’est humain, comme on dit, chacun est prêt à souscrire à l’abolition des privilèges …d’autrui, ne voyant pas, ne voulant pas voir qu’il en a sa part ! Un programme qui aurait été construit sur la raison et sur un sens impartial de l’intérêt général aurait abordé cette réalité de front, établissant un diagnostic détaillé et précis et renvoyant à chaque corps plus ou moins constitué comme à chaque individu sa fiche signalétique de plus ou moins grand privilégié. Un programme sensé eût été également sans cesse comparatif, établissant des rapports entre la situation des Français de 2007 et celle des Français d’il y a vingt ou trente ans, celle des habitants du monde dit tiers et celle d’autres Européens. Nous aurions gagné à pouvoir nous évaluer avec justesse : il aurait fallu ainsi faire le bilan de nos compétences et de nos manques avec une pleine conscience de ce qui marche et de ce qui ne marche pas dans notre pays, de ce qui dépend de nous et de ce qui n’en dépend pas, qualifier et même quantifier les efforts à faire… C’eût été nous tendre un miroir sans flatterie qui n’aurait pas montré que du beau ou du brillant, la réalité étant plutôt grimacière !

Certes, le maître mot évoqué fut présent dans le débat de la campagne présidentielle, mais il fut toujours biaisé par des faux-fuyants idéologiques. L’une ne songeait qu’à couler son discours dans les traditionnels clivages de gauche : nul « exploité » ne pouvant jamais être dit « privilégié », il fallait ajouter encore des aides à l’assistance et l’aile protectrice de l’État continuerait à étendre son envergure. L’autre fixait des yeux une ligne d’horizon de libéralisme étoilé comme si la réforme passait forcément par l’extrême libéralisation ! D’où des cadeaux fiscaux qui sont purement le fruit de l’idéologie et qui ne se justifient par aucun principe économique, même libéral. Tous deux prônaient de fait une sorte de « réforme » sans douleur, processus tout aussi fiable que l’accouchement sans douleur : l’une ferait d’abord (seulement ?) payer les riches (mais qui sont-ils exactement ces fameux riches ?), l’autre, en dégrevant les principaux contribuables et en faisant travailler plus pour gagner plus, relancerait la machine économique par un sursaut automatique de la consommation globale. Ils voulaient faire oublier, délibérément, que chacun devrait à terme payer sa part et que l’on risquait fort, dans l’ensemble, de travailler plus pour gagner moins ! Ce qui n’est pas forcément choquant ni humiliant si cela pérennise un système en définitive avantageux pour les intéressés (à condition toutefois d’établir la vérité des comptes !) et si se maintient une certaine équité dans l’effort demandé à chacun. Mais il est peut-être tout simplement impossible à un politique, quelle que soit sa couleur, de dire aux gens qu’il va falloir raisonner et modérer — voire réduire — l’ampleur de ses désirs !

Bref ! les jeux sont faits et nous sommes six mois après la première bataille. Le vainqueur est tout juste en train de confronter sa rhétorique et son image soigneusement entretenue à la brutalité des faits. Il affronte les corporatismes déchaînés, certains des égoïsmes les mieux chevillés : cheminots, agents des régimes spéciaux comme ceux de l’électricité et du gaz, magistrats et avocats des tribunaux réformés, tous ceux que protège un statut inadapté. Et ce n’est qu’un début ! Il ne peut plus laisser entendre que cela se fera sans douleur et ne le laisse d’ailleurs plus dire. Il faut lui reconnaître du courage et constater, avec plaisir, qu’il n’a pas peur de la réalité, lui — ce que l’on attend d’un chef d’État. Mais la résolution de la crise désormais patente, première étape seulement d’une réforme véritable, ne sera plus une question d’image ni de mise en scène médiatique, elle naîtra ou ne naîtra pas d’un rapport de force, réel et symbolique, établi ou non. Celui qui a voté blanc, et dont la voix a alors compté pour zéro et continue à peser bien peu, espère seulement que la majorité des acteurs engagés dans ce bras de fer saisiront à temps que l’enjeu ici ouvert n’est pas la préservation d’acquis, quels qu’ils soient, mais la projection de la forme active et réelle que nous voulons donner à notre avenir !

Serge MEITINGER

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